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Construire l'exemplarité.
Pratiques littéraires et discours historiens, XVIe-XVIIIe siècles

(Université de Bourgogne - 3 et 4 mars 2006)

 

Responsable : Laurence Giavarini

(laurence-giavarini@wanadoo.fr)

 

 

            Ce colloque voudrait être l'occasion pour des chercheurs en littérature et en histoire de confronter leurs emplois de l'exemple et leurs constructions d'exemplarité, dans le cadre largement déterminé par leurs pratiques disciplinaires, à la question de l'exemple telle qu'elle se pose dans les textes d'une période définie - du XVIe au XVIIIe siècles. Ce cadre historique offre en effet l'intérêt de fournir des objets et des terrains largement déterminés par le privilège de l'exemplum, ce petit récit à valeur morale qui porte le discours sur l'exemplarité au Moyen Age et se développe dans des contextes narratifs ou discursifs plus amples à la Renaissance. L 'ouvrage de John D. Lyons (Exemplum. The rhetoric of example in early modern France and Italy, 1989) a montré ce que l'Heptaméron de Marguerite de Navarre ou les Essais de Montaigne devaient à la rhétorique de cette “ forme ” que les médiévaux appellent de ma,nière suggestive une “ clairière dans la forêt ” , mettant en évidence le fait que chaque exemple relève à la fois de la série d'où on l'extrait (l'étymologie eximere pour trancher, extraire) et de l'exception, du fait de l'isolement que produit la découpe d'un élément devenu « exemplaire » d'un ensemble. Mais il a également montré les déplacements - dans l'ordre de la valeur notamment -  que ces mêmes ouvrages, avec ceux de Machiavel, Pascal, Mme de La Fayette , imposent à une rhétorique « classique » de l'exemple. Dans le prolongement de ce livre fondateur, ce n'est pas tant une épistémologie de l'exemplum ou de l'exemplarité des formes littéraires et des modèles historiques qui sera l'objet des communications de ce colloque - et même si celles-ci peuvent avoir à se confronter à l'histoire de l'exemplum que fournit encore la tradition romanistique allemande - qu'une réflexion sur les conditions d'appréhension et de construction de l'exemplarité.

Dans cette perspective qui vise donc à confronter la tradition de l'exemplarité telle qu'elle est donnée par l'histoire (littéraire, historique, morale) de l'exemplum à nos réflexions et nos pratiques de chercheurs, on mettra l'accent sur la façon dont les cadres dans lesquels s'inscrit la rhétorique de l'exemple font bouger la portée de l'exemplarité, dont le rapport entre la valeur historique de l'exemplum et l'histoire que rapporte un récit, qu'il relève ou non de ce que nous appellerions aujourd'hui la fiction, tend à déborder le postulat d'une stabilité des valeurs et d'une axiologie préalable des formes et des genres. On soulignera ainsi les modalités deperception et de construction de l'exemplarité : modalités narratives (l'art du récit, la définition de la fiction), éthiques (la question de l'autorité ou de l'ethos de celui qui définit la norme, que l'on peut repérer, par exemple, à partir de ces sujets improbables de l'exemplarité que seraient, sous l'Ancien Régime, la femme, l'enfant, le gueux, le libertin, le fou, la bête…), critiques (quelles sont les conditions culturelles et sociales de lecture de l'exemple ancien ? quelles sont celles de la constitution d'exemplarités dans le discours littéraire ou historien à partir des objets qu'il se donne ?). On s'intéressera donc avant tout à ces modalités épistémologiques et critiques - plutôt que nostalgiques, à la manière dont Thomas Pavel a récemment repris la question importante des “ normes éthiques ” du roman[1], ou téléologiques, comme le proposait Stierleen 1972[2] - de construction de l'exemplarité, aux pratiques d'écriture qui permettent de rendre opérante, du point de vue de la production d'une histoire, l'utilisation de modèles, de cas, d'exemples.

 

            Cette perspective implique donc une réflexion sur les disciplines dans lesquelles se réinscrit le travail de l'exemplarité ancienne, en l'occurrence la littérature et l'histoire, un retour sur la façon dont ces disciplines s'approprient de manière plus ou moins réfléchie et distanciée, les classements normatifs, les exemples exemplaires. Reprenant à son compte l'idée ancienne que l'histoire est “ maîtresse de vie ”, quitte à étendre la définition de cette histoire en s'appuyant notamment sur le terrain commun qu'offre l'absence de distinction en français entre ce que l'allemand appelle Geschichte (l'histoire racontée) et ce qu'il nomme Historie (la discipline historique), observant aussi que le statut de l'exemple est de plus en plus souvent interrogé par les historiens - la Nouvelle Histoire a ainsi montré ce que l'exemple impliquait du côté de la définition des normes linguistiques et des normes de pensée, ainsi que de la construction théorique de la discipline historique, de la théorie à l'intérieur de la discipline -, on s'appliquera notamment à travailler le lien entre les usages du récit (et plus largement de la fiction) et la production d'histoires exemplaires, normatives, disciplinaires. Qu'est-ce que choisir un exemple, que l'interpréter ? Comment le choix des exemples construit-il une chronologie, un récit ? Comment postule-t-il une norme ? Que dit-il d'une éthique ?

On pourra ainsi différencier la production d'exemples - l'exemplification - du processus d'exemplarisation en tant qu'il repose sur l'idée d'exemple(s) exemplaire(s), en tant qu'il implique une leçon, une « morale ». A la question de l'exemple, qui vient toujours servir un discours généralisant préalable, renvoie symétriquement celle du cas qui tente à l'inverse de produire ce discours. Déplaçant ainsi la morale de l'exemplum classique dans l'ordre d'une éthique des pratiques, on pourra se demander comment l'exemple exemplaire devient un cas ; comment on produit de l'histoire ou de la théorie à partir de cas ; comment le cas qui « est le produit d'une histoire » tend à produire de la réalité, ou de la « fiction vraie », ou de l'histoire[3] - et quelle histoire. Ou plus largement quelles sont les implications et les enjeux d'une démarche qui privilégie des « singularités » sur des séries.

            Ces questions ont certes été déjà posées par la micro-histoire, la pragmatique, les sciences sociales, mais de manière essentiellement interne. Construit sur deux journées pensées comme complémentaires, le colloque pourrait être l'occasion de rapprocher des terrains de réflexion en faisant porter l'accent sur l'étude des pratiques d'écriture, “ littéraires ” si l'on veut, et en tous les cas surtout fondées sur le récit. Ces pratiques, on peut alors les penser comme des “ actions ” opérées sur les textes ou portées par les textes, comme le résultat d'une confrontation ou d'un conflit entre des « morales du code » et « morales de l'éthique »[4], voire selon d'autres modalités qu'il reviendra à chacun de définir en fonction de la délimitation de ses objets à l'intérieur de sa discipline. Car c'est bien la question de l'exemplarité - et celle de sa « tyrannie », si l'on veut - qui sera au cœur de ces réflexions sur l'exemple, le cas, le singulier, l'exception et la norme. C'est pourquoi on choisira des objets d'analyse incertains, ou à la légitimité problématique, des terrains conflictuels (celui des normes de la fiction notamment), on postulera l'existence de terrains proches, sinon dans certains cas, comme celui de l'historiographie du libertinage, communs - dans le souci de mettre en évidence comment les façons qu'ont les uns et les autres de “ faire de l'histoire ” (des idées, des formes, de soi, de l'autre), voire de “ faire des histoires ”…, manipulent de manière plus ou moins consciente l'exemplarité. 

 

 

 

Terrains privilégiés, questions communes, lectures à confronter :

 

1/ Questions : écriture, valeur, rhétorique, ethos

-          usages de l'exemplum et ses dévoiements, voire ses monstres (dans la tragédie par exemple). La question des figures, personnages, etc. Tout ce que Cicéron appelle “ l'autorité de l'exemple ”.

-          définition de la fiction et exemplarité - fiction légitime (celle des “ normes éthiques ” stables) vs fiction illégitime (normes instables ?). Rapport entre cette légitimité et la question de l'imitation.

-          expérience et exemplarité : en quoi une expérience peut-elle être exemplaire ? comment l'histoire (non écrite) de l'expérience rencontre-t-elle celle, établie, de l'exemplarité ? Qu'est-ce qu'une réflexion sur l'expérience a à dire de nouveau sur l'exemplarité classique ?

-          exemplarité et identité, sujet de l'histoire et exemplarité de l'histoire : ethos féminin et histoire des femmes / voix du gueux et histoire du libertinage, etc.

-          question du témoignage : qu'est-ce qui témoigne dans un texte ? qu'est-ce qu'on y fait témoigner ? qu'est-ce qui, de ce témoignage, permet la construction d'une exemplarité ?

 

 

 

2/ Méthodes, objectifs, articulations

-          critères de choix des objets d'analyse : le rapport avec les normes discursives et disciplinaires - ainsi en histoire, le rôle de la méthode et des objectifs des sciences sociales.

-          choix de terrains déplacés ou distanciés : ainsi, chez Carlo Ginzburg, les terrains où se négocient la division entre fiction et récit / représentation et mythe/ mensonge et vérité[5]. Ou chez Terence Cave (Pré-histoires I., Genève, Droz, « Les Seuils de la modernité », 1999), la mise à distance méthodique du grand récit de l'émergence du sujet pour dégager des zones “ troublées ” du texte où se chercherait l'émergence d'un processus historique. Rôle du vocabulaire qui permet ces déplacements : le mot de “ distance ”, celui de “ trouble ”…

-          détermination des exemples signifiants dans les constructions historiographiques (quel rôle le procès de Théophile de Viau joue-t-il par exemple dans la construction de l'histoire du libertinage ?).

-          comment s'établit le lien entre des séries et des cas particuliers dans la fabrication d'histoires - littéraires, historiennes ? Les exemples et la fabrication de la chronologie.

-          morale des textes / éthique de l'interprétation / politiques de l'exemplarité.

-          actions d'écritures et opérations d'exemplarité (ex : quelles sont les actions d'écriture qui produisent les effets de ce qu'Aby Warburg appelle la “ polarisation ”, c'est-à-dire les changements de valeur de certains modèles culturels au cours du temps[6] - la confrontation entre la construction de l'exemplarité et les enjeux de la polarisation (dans la perspective d'une définition de la “ culture ” notamment)

 

 

3/ Terrains

-          récits de vie / les biographies historiques.

-          sujets improbables : femmes, enfants, libertins, bêtes…

-          nouvelle, forme contingente ou décisive dans les déplacements de l'exemplarité au tournant XVIe-XVIIe siècles.

-         fictions / récits thématisant la question de l'autorité (paternelle, royale).

-         textes exemplaires et grands récits disciplinaires : Don Quichotte comme exemple exemplaire de la rupture (épistémolologique, historique, littéraire) du tournant des XVIe-XVIIe siècles, Les Essais comme modèle de la « crise de l'exemplarité » classique.

 

 



[1] Thomas Pavel, La Pensée du roman, Paris, Gallimard, « Essais », 2003.

[2] Karlheinz Stierle, « L'histoire comme exemple, l'exemple comme histoire. Pour une pragmatique et une poétique du texte narratif », Poétique, 10, 1972, p. 176-198. Voir les remarques de François Cornilliat, « Exemplarities : a response to T. Hampton and K. Stierle », The Journal of the History of Ideas, 59, octobre 1998, p. 613-624, article qui conclut le dossier sur « The Crisis of exemplarity » dans ce même volume.

[3] Jean-Claude Passeron, Jacques Revel, « Penser par cas. Raisonner par singularités », in Penser par cas, éditions de l'EHESS, « Enquête », 2005, p. 24-25.

[4] Michel Foucault, L'Usage des plaisirs, Paris, Gallimard, 1984, Introduction 3, p. 37.

[5] Voir notamment, pour ne prendre que son ouvrage le plus récent traduit en français, A Distance, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », 2003.

[6] Voir les citations données sur ce sujet par Ernst Gombrich, Aby Warburg. An intellectual biography, Oxford, Phaidon, 1986.

 

Mise à jour : 7 juin 2005

 

 

 

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