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Séminaires du G.R.I.H.L. >> Séminaire de Judith Lyon-Caen

 

Les usages sociaux de la littérature XIXe-XXe siècle

 

2011-2012

1er et 3e vendredis du mois de 11 h à 13 h (salle des artistes, 96 bd Raspail 75006 Paris), du 4 novembre 2011 au 1er juin 2012

Programme

Ce séminaire articule deux questionnements. Le premier concerne les usages de la littérature dans la société française du XIX e siècle : il se développe, comme les années précédentes, autour d'une série d'études de cas qui concerneront essentiellement, en 2011-2012, les usages politiques de la littérature : soit autant de configurations, où, à partir de la production, des modalités de publication et d'appropriation d'un écrit, ce qui est le propre de la « politique de la littérature » peut s'observer dans des mobilisations qui ne relèvent pas seulement  de « l'engagement" mais d'autres formes de politisation – ou de dépolitisation – de l'écrit. Ainsi, on s'intéressera aux modalités et aux lieux multiples de passage entre écriture littéraire et écriture politique : figuration de l'histoire contemporaine dans la fiction romanesque  – en dehors de toute question de « mission » politique de l'écrivain ; figures, méprisées, du « publiciste », de la girouette (à la fin de l'Empire) ou de l'écrivain « rallié » (à Napoléon III en particulier), etc. Cet aspect du séminaire cherche à saisir des modes spécifiques, historiquement et socialement situés, de croyance (et de production de cette croyance) dans la puissance de vérité, de figuration, de description ou d'intervention des textes qualifiés de « littéraires ». Ce qui dans l'écriture littéraire propose une historiographie, au delà de la forme circonscrite du roman historique, nous intéresse particulièrement.

Le second questionnement concerne les liens entre histoire et littérature au XIXe et au XXe siècle et l'histoire des formes de savoir « socio-historique » sur la littérature : on développera cette année une étude autour du parcours de Michel Borwicz, auteur de la première thèse en français, en 1952, sur les écrits des camps et des ghettos de la Seconde guerre mondiale et lui-même ancien résistant et témoin, en Pologne. 

 

 

2010-2011

Ce séminaire articule deux questionnements. Le premier concerne les usages de la littérature dans la société française du XIXe siècle : il se développe, comme les années précédentes, autour d'un certain nombre de chantiers :

1) les "crimes littéraires" (imputés à la mauvaise influence de la lecture de romans), qui se construisent à la charnière de la pratique judiciaire, des savoirs sur le crime, des discours moraux, de l'écriture journalistique sur le crime et de la littérature elle-même ;

2) les modalités de la saisie du "social" au XIXe siècle, entre écrits littéraires, investigation sociale et presse ;

3) les usages politiques de la littérature, où la "politique de la littérature" peut s'observer dans des mobilisations de la littérature qui ne relèvent pas seulement de la figure de "l'engagement" mais d'autres formes de politisation.

De façon générale, ce premier volet vise à comprendre et à saisir des modes spécifiques, historiquement et socialement situés, de croyance (et de production de cette croyance) dans la puissance de vérité, de figuration, de description ou d'intervention des textes qualifiés de "littéraires" au XIXe siècle. Le deuxième questionnement concerne plus généralement les liens entre histoire et littérature : on s'intéresse, d'une part, aux formes du recours à la littérature du XIXe siècle (comme ensemble de textes désignés comme tels) dans l'historiographie et à la manière dont la littérature - depuis le XIXe siècle - contribue à construire et à naturaliser des objets sociaux, au même titre que les savoirs et les pratiques statistiques. D'autre part, on explorera cette année certaines des formes de saisie, de figuration et d'écriture de l'histoire développées dans des textes littéraires du XIXe siècle qui ne sont pourtant pas des romans historiques. Ce dernier terrain donnera lieu à une série de séminaires conjoints avec Dinah Ribard, autour des pratiques d'écritures "non historiennes" de l'histoire au XIXe siècle. 

 

2009-2010

Ecriture et expériences du monde social : les usages de la littérature au XIXe siècle

Le séminaire 2009- 2010 a parcouru quatre dossiers : des questions de méthode d'une part, dont la formulation est associée à la publication, en avril 2010, d'un livre co-écrit avec Dinah Ribard, L'historien et la littérature (« Repères », La Découverte ) ; un retour sur le dossier de la « littérature panoramique » à la lumière de ce livre, d'autre part ; enfin, deux dossiers en cours (littérature et politique ; les crimes littéraires).

Le point de départ méthodologique concerne les usages de la littérature au sein de la discipline historique – ces usages dont L'historien et la littérature propose un répertoire critique. Ici, le propos était double : replacer les questions de méthode (« comment faire de l'histoire avec la littérature ? ») au sein de l'histoire des usages de littérature ; plus largement, présenter ce que seraient les terrains propres d'une histoire du XIX e siècle qui prendrait la littérature comme objet et qui ne serait pas une histoire littéraire centrée sur des textes. La ressaisie du questionnement méthodologique sous la forme d'une question historique – ou la mise en histoire des questions de méthode – a donné lieu à plusieurs séances sur les « contextes » et la contextualisation. Une manière d'opposer histoire et histoire littéraire peut en effet tenir à la manière dont l'une et l'autre discipline, à propos de littérature, définissent et usent du « contexte ». On a cherché à montrer, autour d'un travail sur Stendhal appuyé sur la double lecture d'Auerbach ( Mimesis) et d'un article de Carlo Ginzburg (« L'âpre vérité. Un défi de Stendhal aux historiens », traduit de l'italien et publié dans la revue Ecrire l'histoire , n°4, automne 2009) comment le fait et les manières de contextualiser les écrits littéraires appartenaient à l'histoire des usages de la littérature : la littérature dite « réaliste » du XIX e siècle propose des façons de mettre en histoire les écrits et de les lier à des « dehors » qui définissent l'univers et les pratiques de contextualisation de la discipline historique et de l'histoire littéraire depuis le XIXe siècle.

La littérature travaille à établir son évidence : producteurs et lecteurs d'écrits littéraires participent à ce processus. Ce pouvoir de naturalisation de la littérature comme « voix » surplombante qui s'adresse au « siècle », sa capacité à rendre évidents tous les objets qu'elle traverse ou saisit (l'individu comme intimité, les différenciations du social, les comportements sexuels ou les caractères nationaux par exemple) est bien ce qui fait que la littérature ne pose pas que des questions de méthode (sur la valeur « documentaire » des textes littéraires en histoire) mais qu'elle s'adresse au savoir historique lui-même : cette capacité naturalisatrice (qui touche en premier lieu son existence même) la mêle à tous les objets des historiens du XIX e siècle : ce que nous recevons du passé (des découpages ou des descriptions sociales) comme ceux que nous construisons. Les terrains d'investigation proposés dans le séminaire interrogent ce pouvoir. On s'est ainsi intéressé, en janvier 2010, avec Michael Lucey, professeur invité à l'EHESS « travaillent » (établissent et questionnent à la fois) les formes sociales de la sexualité autour de 1830 ; avec les crimes littéraires (crimes imputés à la mauvaise influence des livres, en particulier, cette année l'affaire Chambige – 1888), dont l'étude a donné lieu, en mars-avril 2010) à trois séminaires communs avec J. Carroy et M. Renneville, on touche aux formes de croyance (et de socialisation de la croyance) dans le caractère éventuellement criminogène de la littérature. Autour de la littérature panoramique et des grandes séries d'études de mœurs à la mode dans les années 1830 et 1840, on envisage la production et la divulgation, éventuellement ironiques, de descriptions et de découpages sociographiques du monde en « types ». En décembre 2009 puis en avril 2010, avec l'étude de la série des Français peints par eux-mêmes (ouvrage collectif publié par l'éditeur Léon Curmer entre 1839 et 1842), on a voulu comprendre comment des professionnels de l'écrit qui se définissent comme « littérateurs » font du « social » le terrain d'investigation privilégié, le lieu propre de la littérature autour de 1840 : ils contribuent de ce fait à saisir et à produire le « présent » de 1840 comme un moment socio-historique situé, selon un geste qui nous est devenu familier. Les descriptions sociales proposées par ces textes ne nourrissent donc pas une histoire des représentations ou de l'imaginaire social mais une histoire de l'investissement social dans la littérature (de la valorisation sociales de l'activité littéraire) articulée à une histoire de l'investissement du monde social (comme diversité à décrire) par la littérature à l'époque post-révolutionnaire.

Les séminaires consacrés en février 2010 à Etienne de Jouy (et aux feuilletons des Hermites publiés sous l'Empire et la Restauration ) et à Hippolyte Castille (écrivain problématiquement « rallié » au Second Empire) sont liés aux travaux collectifs du GRIHL sur « écriture et action » et concernent les usages politiques de la littérature au XIX e siècle : il s'agit d'envisager des textes littéraires écrits et publiés dans des moments de troubles politiques, des moments charnières, et d'étudier des « politiques de la littérature » qui ne relèvent pas de « l'engagement », selon un modèle longtemps associé à certains auteurs du XIX e siècle, mais posent la question de la politisation (ou de la dépolitisation comme service politique).

Les dernières séances de l'année 2010 ont enfin été consacrées à la présentation de travaux d'étudiants (master, doctorat) et à une amorce de discussion autour du numéro des Annales (mars-avril 2010) consacré aux « savoirs de la littérature », qui croise bien des questions abordées dans le séminaire au cours de cette année.

 

2008-2009

Je suis revenue cette année sur le chantier engagé en 2006-2007 à propos des crimes et des suicides « littéraires » : des actes réels, mais imputés à la mauvaise influence de la littérature. Le XIXe siècle français est en effet jalonné de ces événements criminels qui mettent sur le devant de la scène la question des méfaits de la littérature : l'affaire Lafarge (1838) demeure la plus célèbre, qui lia étroitement l'hypothèse de l'assassinat de Charles Lafarge par sa femme à ses lectures excessivement « romantiques ».

Si la littérature fut bien comme l'écrivait Paul Bénichou, la « religion laïque » du XIXe siècle, le crime littéraire apparaît bien comme la dramatisation de cet usage des textes. Il permet d'écrire l'histoire de cette religion non du point de vue de ses prêtres - les écrivains - mais de ses fidèles : amants malheureux qui se donnent la mort à défaut de pouvoir vivre ensemble ; épouses désillusionnées ; jeunes ambitieux, dont la frustration s'aigrit jusqu'au suicide ou au crime sanglant.

Cette enquête a suivi cette année deux voies : la première concerne les ressorts de la criminalisation de la littérature et de la lecture, et l'inscription du XIXe siècle dans une histoire de plus longue durée, qui est celle de l'imagination traîtresse et de la lecture pernicieuse, des romans en particulier. Des travaux récents permettent de mieux comprendre l'émergence d'un discours médical, au XVIII e siècle, sur les effets et les méfaits de lecture de fictions, sur fond d'expansion du marché éditorial et de diffusion de la lecture de romans. Alexandre Wenger montre comment l'expertise médicale de ce qui est désigné comme un problème social place les médecins au cœur de la sphère publique. La pathologisation de la lecture ne relève ainsi pas seulement d'une histoire des représentations de la lecture mais aussi des stratégies propres de médecins qui investissent la hantise des mauvaises lectures pour construire, par l'écriture de traités sur la lecture, un domaine d'expertise. Ces travaux éclairent singulièrement l'affirmation constante, tout au long du XIX e siècle, du caractère pathogène de l'excès de la lecture des romans, notamment dans la nosographie des monomanies et de l'hystérie par les aliénistes de la première moitié du siècle. La littérature, comme objet et comme pratique, joue ainsi un rôle important dans l'affirmation de l'expertise sociale des médecins. À la fin du XIXe siècle, on voit des médecins légistes appelés à se prononcer sur les effets éventuellement déresponsabilisants de l'excès de lectures littéraires sur des criminels.

L'autre grand acteur de la criminalisation de la littérature, c'est l'Eglise qui montre au XIX e siècle un vif souci de réactualiser l'ancienne condamnation des méfaits de la fiction. De même que le monde catholique tire très tôt parti de l'essor du marché du livre pour produire une littérature populaire édifiante et développer un réseau de diffusion des « bons livres », certains ecclésiastiques interviennent lors de grandes affaires criminelles pour les transformer en procès de la littérature : on s'est ainsi arrêté sur une affaire de double suicide commis en 1838 reprise en 1847 par un prêtre pour en faire le procès de la littérature (et de la Salamandre d'Eugène Sue en particulier).

Enfin, c'est du côté du développement de la criminologie et de la psychologie, dans les dernières décennies du XIXe siècle, que s'opère la construction d'un nouvel objet de savoir : « la suggestion littéraire du crime ». Dans un contexte de prolifération de recherches sur le psychisme, les phénomènes de foule et les rapports entre l'individu et le social, la littérature (qui marque par ailleurs la formation de bien des savants) et son influence sont à nouveau saisies, dans le langage de la contagion sociale ou de la suggestion. Apparaissent alors, dans les traités de criminologie ou de psychologie, des séries de crimes ou de suicides « suggérés » attribués à la lecture de la presse, des romans ou, pour les suicides, de la poésie romantique. Le séminaire a croisé ici des problématiques propres à l'histoire des sciences de l'homme, qui seront approfondies dans les années suivantes.

La seconde voie d'approche des « crimes littéraires » consiste à remonter le fil de leur fabrique, en allant de la littérature criminologique aux dossiers des archives judiciaires : l'affaire Ferrand (1838), l'affaire Morisset (1881) et l'affaire Chambige (1888, étudiée conjointement par Jacqueline Carroy et Marc Renneville) permettent de revenir aux pratiques de lecture des accusés et à ce qu'en font institution judiciaire, experts et savants. On voit ainsi chez Lucien Morisset l'affirmation d'un rapport romantique aux livres (qui lui permettent de formuler la vérité de son expérience singulière, intime et sociale) et le recouvrement de cette affirmation au cours d'un procès qui le présente comme un lecteur « alcoolisé » par une littérature que, lecteur de trop modeste origine, il n'a pas les moyens de s'approprier intelligemment. Le « crime littéraire » permet ici de saisir des pratiques de lecture enfouies, qui évoquent d'autres usages de la littérature et d'autres chronologies (ici, la longue durée du romantisme).

Le séminaire de cette année a également permis l'ouverture d'un autre chantier relatif aux usages politiques de l'écriture littéraire, dans le fil d'un double travail sur Etienne de Jouy, écrivain et journaliste actif surtout sous l'Empire et la Restauration , et sur Eugène Sue (à l'occasion, notamment, de la réédition des Mystères de Paris que j'ai dirigée chez Gallimard). Dans les deux cas, j'ai tenté de revenir aux significations du recours à une écriture désignée comme littéraire dans le champ politique, telles que les formulent les acteurs (écrivains, éditeurs, lecteurs). Chez Jouy, on a opté pour une lecture rapprochée de l'Hermite de la Chaussée d'Antin et de ses suites entre 1811 et 1818. L'itinéraire de Sue, entré en politique à la faveur d'une fiction représentant « poétiquement » le peuple, conduit également à complexifier la description d'une littérature « engagée » en politique avant 1848. C'est ici qu'on touche à l'invention du « social » autour de 1830, entre littérature et politique, qui nous occupera dans les séminaires à venir.

Outre ces séances de recherche, j'ai consacré quelques séances à des ateliers bibliographiques, autour d'ouvrages récents utiles pour une réflexion historique sur les usages des textes littéraires (J. Dubois sur Stendhal, M. Lucey sur Balzac, G. Pinson sur la littérature « mondaine »). Enfin j'ai eu le plaisir d'accueillir Marie-Eve Thérenty qui a présenté son programme de recherches « pour une poétique historique des supports ».

Publications :

Eugène Sue, Les Mystères de Paris , édition dirigée et préfacée par Judith Lyon-Caen, Gallimard « Quarto », 2009.

« Un magistère social : Eugène Sue et le pouvoir de représenter », Faire autorité dans la France du XIXe siècle Le Mouvement socia l, n° 224, juillet-septembre 2008, p. 75-88.

« L'actualité de l'étude de mœurs. Les Hermites d'Étienne de Jouy », Poétiques journalistiques — Orages. Littérature et culture 1760-1830, n° 7, mai 2008, p. 85-102.

« La littérature romantique et le crime à la fin du XIX e siècle », Psychologies fin de siècle, actes du colloque international de ParisX-Nanterre, Cahiers des Recherches interdisciplinaires sur les textes modernes, Nanterre, 2008, p. 313-321.

« Au miroir du roman : lecture et écriture des destinées sociales sous la monarchie de Juillet », Individu, histoire, récit, textes publiés par Jean-Noël Pelen et Maryline Crivello, actes du colloque international d'Aix-en-Provence, MMSH, 19-21 octobre 2006, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2008.

 

 

 

 

 

 

 

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