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Séminaires
du G.R.I.H.L.
2012-2013 : "Les limites de l'acceptable" (programme) 2e et 4e lundis du mois de 17 h à 19 h (salle 4, 105 bd Raspail 75006 Paris), du 12 novembre 2012 au 27 mai 2013 Plusieurs années de réflexion, en séminaire, sur les cultures dissidentes dans l'Europe du début de l'époque moderne, nous ont conduit à développer une critique de l'histoire intellectuelle, religieuse, littéraire et culturelle reposant sur les présupposés de l'histoire des mentalités, qui érige le discours dominant à une époque donnée en pensée et sensibilité communes. Un moment déterminé de la culture serait ainsi caractérisé positivement par les énoncés publics récurrents dans la documentation et négativement par tout ce qui ne saurait être dit ou pensé par les acteurs (par exemple l'athéisme, la démocratie, etc.). Pour échapper à ce schéma binaire d'une histoire du dicible et de l'indicible, du représentable et de l'irreprésentable, et en fait du pensable et de l'impensable, du croyable et de l'incroyable sans nous cantonner à reconduire une histoire des institutions et des procédures de censure, nous nous sommes intéressé à la question de l'acceptabilité sociale des énoncés et des comportements considérés à partir d'une conception interactionnelle des discours et de l'action.
2011-2012 : "Les limites de l'acceptable" Le séminaire a continué cette année à explorer la question du déplacement des limites de l'acceptable et de l'inacceptable, envisagée comme méthode d'analyse alternative à l'explication traditionnelle des modifications des pratiques censoriales et prohibitives, institutionnelles ou non, par l'évolution et les transformations des mentalités. Nous avons d'abord concentré notre attention sur un cas d'actualité, constitué par les manifestations de militants de groupes dits « intégristes » en France, à la fin de l'année 2011, visant à dénoncer le caractère blasphématoire et sacrilège de deux pièces de théâtre contemporaines : Sur le concept du visage du fils de Dieu (Romeo Castellucci) et Golgota Picnic (Rodrigo García). En effets ces actions furent elles-mêmes jugées inacceptables par de nombreux acteurs sociaux. Nous étions ainsi confrontés à un conflit d'acceptabilité et il était intéressant d'étudier les efforts consentis simultanément par les deux partis pour démontrer l'acceptabilité de leurs positions respectives, à travers les concepts de blasphème et de sacrilège, mais aussi de christianophobie et de cathophobie de la part des intégristes et, de la part des contre-manifestants et des professionnels du théâtre attaqués, à côté de la réaffirmation de la liberté d'expression, l'affirmation du caractère éminemment spirituel, voire chrétien des spectacles incriminés. Le conflit d'acceptabilité entraînait ainsi, de part et d'autre, des tensions, voire des contradictions internes, à la fois couvertes et révélées par l'équivocité de certains énoncés et slogans, interprétables comme double discours, ou discours duplice, dicté par la nécessité d'apporter des réponses socialement acceptables, tout en demeurant en accord avec un discours premier difficilement audible : celui de la « royauté sociale du Christ » et du « devoir d'intolérance doctrinale » chez les « intégristes », ou celui de l'irréductibilité de l'art à toute pression religieuse et politique chez les défenseurs des pièces. C'est cette dialectique de l'équivocité, ambivalence, duplicité des discours publics des groupes en conflit qui conduit à un déplacement continu des limites de l'acceptable. Dans le cas étudié, ce déplacement nous a semblé largement se jouer en faveur de l'imposition du nouveau concept de christianophobie caqué sur ceux, déjà reçus de « judéophobie », d' « islamophobie » et d'« homophobie », et de fait même foncièrement recevable par l'opinion publique. A la lumière de ce cas très abondamment informé et qui permettait surtout l'expérience d'une immersion sociale, nous avons ensuite examiné des cas de censure livresque et de publication clandestine au début de l'époque moderne, pour lesquels, comparativement, la documentation disponible est des plus réduites. Ainsi, avons-nous étudié les controverses autour de la publication de la deuxième édition de La Sagesse de Charron, imposé en France comme « livre d'État », bénéficiant d'une multitude de rééditions, et pourtant durablement accusé de convoyer des propositions et des idées inacceptables dans les rangs des partisans d'une censure ultramontaine de la philosophie. Nous avons ensuite envisagé le cas fourni par les vers et la figure du poète Jacques Vallée Desbarreaux. L'homme, réputé scandaleux, bénéficiait pourtant de protections et surtout d'une acceptabilité « restreinte » dans le milieu curial auquel il appartenait. La réflexion collective fut, en outre, nourrie par les interventions de Federico Barbierato sur le Blasphème et l'athéisme dans la pratique judiciaire de l'Inquisition romaine au XVIIe siècle ; de Mathilde Bernard concernant le refus de « parler chrétien » dans La Farce de Maistre Pathelin , Pantagruel et le Cymbalum mundi ; de Nicole Gengoux sur l'inacceptabilité de l'athéisme chez l'auteur du Theophrastus Redividus et chez Spinoza ; de Lucien Grisoni sur l'inacceptable dans la Prose Chagrine de François La Mothe Le Vayer et d'Antonella Romano sur les conflits autour de la présence des Jésuites en Chine au XVIIe siècle en relation avec leur écriture de l'histoire de la Chine contemporaine (prise du pouvoir par les Mandchous).
2010-2011 : "Repousser les limites de l'acceptable" 2e, 4e et 5e lundis du mois de 17 h à 19 h (salle 4, 105 bd Raspail 75006 Paris), du 8 novembre 2010 au 23 mai 2011 Plusieurs années de réflexion, en séminaire, sur les cultures dissidentes dans l'Europe du début de l'époque moderne nous ont conduit à développer une critique de l'histoire intellectuelle, religieuse, littéraire et culturelle reposant sur les présupposés de l'histoire des mentalités, qui érige le discours dominant à une époque donnée en pensée et sensibilité communes. Un moment déterminé de la culture serait ainsi caractérisé positivement par les énoncés publics récurrents dans la documentation et négativement par tout ce qui ne saurait être dit ou pensé par les acteurs (par exemple l'athéisme, la démocratie, etc.). Pour échapper à ce schéma binaire d'une histoire du dicible et de l'indicible, du représentable et de l'irreprésentable, et en fait du pensable et de l'impensable, sans nous cantonner à reconduire une histoire des institutions et des procédures de censure, nous nous sommes intéressés à la question de l'acceptabilité sociale des énoncés considérés à partir d'une conception interactionnelle des discours et de l'action. Nous voudrions cette année nous consacrer plus spécifiquement à cette question, d'un point de vue théorique résolument interdisciplinaire, à travers des études de cas choisis comme représentatifs des diverses modalités du clivage entre l'acceptable et l'inacceptable (les lieux, les situations, les temps, les personnes) et de différentes échelles d'analyse (les noms et les mots, les énoncés, les registres de langue, les langues elles-mêmes). Ainsi prendrons-nous en examen aussi bien des dénomination infâmantes ou polémiques, que des énoncés jugés inadmissibles ou intolérables dans l'absolu ou relativement aux temps et aux lieux (selon les partages du public et du privé, du sacré et du profane, de la solennité ou de la trivialité, etc.), des registres de langues jugés ou non acceptables selon les circonstances, des langues mêmes (latin et vernaculaires), selon les consensus ou les conflits autour de leurs statuts et de leurs fonctions.
Nous serons particulièrement attentifs à la dynamique des conflits et des rapports de force, l'étude des processus à travers lesquels l'inacceptable devient acceptable et l'acceptable inacceptable dans ce qu'il est convenu d'appeler la sphère publique, en matière de discours et de représentations, impliquant la religion, la politique et les mœurs. Ancrée dans nos travaux sur l'époque moderne, cette réflexion est inséparable de l'examen des processus de tolérance et de censure dans nos sociétés contemporaines.
2009-2010 : "Généalogie des radicalités" Il s'agit de poursuivre la réflexion engagée l'année précédente sur les termes et notions de libertin et de libertinisme entre les sources et l'historiographie dans le domaine anglais, en l'étendant à d'autres catégories à travers lesquelles se disent négativement les multiples formes de radicalité investissant les domaines du religieux, du politique, des mœurs et du savoir, lorsque la notion théologique d'hérésie reste active, mais ne suffit plus : dissenters, antinomists , free willers, free thinkers, independants, levellers, ranters, atheists, anarchists, etc. En partant du domaine anglais, proprement foisonnant, on s'intéressera à l'examen de ces dénominations dans leur contexte d'apparition, leurs substantielles transformations sémantiques et leurs durées : certaines se révélant d'une extrême longévité, d'autres n'ayant qu'une pertinence éphémère, toujours ouverte à de possible réactualisation. Dans ce processus, on s'intéressera simultanément au travail de l'histoire qui produit de véritables redéfinitions pouvant conduire à leur tour à une réactivation des termes dans les combats idéologiques du jour. On s'intéressera également au fait que l'histoire a besoin de recourir à des catégories anachroniques, sans lesquelles son travail d'élucidation serait à peu près impossible : ainsi de la notion même de radicalité, qui fait d'ailleurs aujourd'hui l'objet de vives discussions. Mais il nous semble surtout que cette histoire ne doit pas être séparée de celle des stratégies élaborées par les groupes et les individus visés pour se soustraire à des désignations dépréciatives, injurieuses, infamantes, lourdes de conséquences pratiques négatives (censure, persécution…), mais aussi pour se les approprier, de manière provocatrice ou non, en transformant substantiellement leur sens initial.
2008-2009 : "Secret et tromperie à l'époque moderne. Libertinage et liberté" Le séminaire a été consacré cette année à la question de la liberté, ou plutôt des libertés , en relation avec l'usage explicite dans les sources (XVI e -XVII e siècle) de la catégorie de libertin , libertinage ou libertinisme . Nous nous sommes principalement concentrés sur un corpus de textes anglais n'ayant jamais réellement fait l'objet de l'attention des historiens du libertinage, qui n'envisagent en général le libertinage anglais qu'à partir de l'Italie et surtout de la France, en général pour aborder un pan de la littérature littéraire de la Restauration. Il nous est apparu que l'on a désigné d'abord par libertines , les groupes religieux sectaires réputés mettre en cause l'ordre des croyances, des mœurs et des pouvoirs légitimes ( Family of love , antinomistes, seekers , ranters , etc.), dans le sillage souvent explicite des textes de Calvin et de ses successeurs, en même temps que l'on a très tôt utilisé le terme libertinism pour nommer à la fois une impiété et une immoralité dégagées de toute préoccupation religieuse, souvent référées à la philosophie morale épicurienne. La manière dont s'articulent dans les textes ce Janus à deux têtes nous a permis de sortir des limites étroites de la catégorie historiographique de libertinage et de travailler sur la zone grise, d'une grande complexité, à l'intersection de ces deux formes de culture, en principe distinctes, et de montrer les enjeux en fait concordants, malgré toutes les discordances produites par les relations polémiques, entre les crimes et vices attribués aux libertines , et l'existence effectives de revendications jugées inacceptables dans les discours autorisés concernant la liberté de conscience, la liberté d'opinion et de pensée, voire la liberté de mœurs et bien sûr la liberté civile, au cœur des conflits de l'époque révolutionnaire. Nous nous sommes arrêtés en fin d'année sur les textes associés au mouvement informel appréhendé par les contemporains sous le nom de rant et de ranters (œuvres de Abiezer Coppe et de Lawrence Clarkson), car l'on y trouve plusieurs occurrences d'une revendication explicite de libertinism, à travers une redéfinition de la catégorie dans le sens d'un spiritualisme antinomien, mais impliquant l'adoption de pratiques relevant effectivement du libertinage de mœurs. Par ailleurs, nous avons consacré trois séances à la discussion d'ouvrages récents traitant du libertinage, en présence de leurs auteurs : Sophie Houdard, Stéphane Van Damme et Didier Foucault. Enfin, nous avons participé avec un groupe de collègues à un programme alternatif de séminaires ( Changeons le programme ! ), consacrés à l'analyse critique des “réformes” imposées par le ministère de la Recherche et de l'enseignement supérieur et celui de l'Éducation nationale, initiative qui se prolongera l'an prochain par un séminaire commun, intitulé : “Les politiques des sciences. Séminaire alternatif”. Bibliographie « Taire, mentir, simuler, dissimuler… un long héritage », La Lettre de l'enfance et de l'adolescence , Revue du GRAPE, n° 75, « Dire, taire, mentir », 2009, p. 87-94. « Les Difficultés d'une histoire des idées non idéalistes » [remarques sur un texte d'Éric Puisais : Histoire de la philosophie, histoire des idées : Perspectives et problématique : Quelles démarches, quels outils (une critique de Michel Foucault)], site de la Société Chauvinoise de Philosophie , mai 2009 http://www.philosophie-chauvigny.org/IMG/pdf/SCP_hphi1-2003ehess.pdf « La polémique anti-libertine et anti-libertaire contemporaine : catholiques, libéraux, libertariens », Les dossiers du Grihl , Libertinage, athéisme, irréligion. Essais et bibliographie, mis en ligne le 10 mai 2009. URL : http://dossiersgrihl.revues.org/document3495.html . Version anglaise : « Anti-libertine and anti-anarchist contemporary polemics: Catholics and Libertarians, Les dossiers du Grihl , Libertinage, athéisme, irréligion ». Essais et bibliographie, mis en ligne le 10 mai 2009. URL : http://dossiersgrihl.revues.org/document3496.html . « Communication et dissimulation entre la France et l'Italie au moment de la condamnation de Galilée (1632-1637) », Physis , vol. XLIV, 2007, n° 2 (2009), p. 393-422. « Libérer le libertinage. Une catégorie à l'épreuve des sources », Annales HSS , t. LXIV, 2009, n° 1, p. 45-80. « Villers-Cotterêts et la langue qui n'avait pas de nom », décembre 2008 « La légende de Villers-Cotterêts », août 2008, « Thérèse et Louise, ou le plaisir sous la contrainte » [ Thérèse phi los ophe , les Dialogues de Louisa Sigea et L'Académie des dames ], Les dossiers du Grihl , Libertinage, athéisme, irréligion. Essais et bibliographie, mis en ligne le 11 janvier 2009. URL : http://dossiersgrihl.revues.org/document3403.html ; trad. allemande : « Thérèse und Louise, oder die Lust unter dem gesellshaftlichen Zwang », Philosophien des Fleisches 1680 - 1750. Das libertäre Theater zwischen Kunst und Wissenschaft . Hg v. Ludger Schwarte, Hildesheim, Olms 2008, p. 57-76. « Formalité des pratiques et des représentations : Michel de Certeau et l'histoire des mentalités », Zeitsprünge Forschungen zur Frühen Neuzeit , Band 12, 2008, « Lire Michel de Certeau. Michel de Certeau lesen » , Heft 1/2, p. 98-113. « Marcelle Delpastre (1925-1998), relégation au local et aspiration à l'universel Les dossiers du Grihl , 2008-01, Localités : localisation des écrits et production locale d'actions », mis en ligne le 16 juillet 2008. URL : http://dossiersgrihl.revues.org/document2403.html . « Libertino, libertinage, libertinismo : una categoria storiografica alle prese con le sue fonti », Rivista Storica Italiana , CXX, 2008-2, p. 604-655.
2007-2008 : IUE de Florence We conceive of this seminar as an exercise in preparation of a workshop on the subject to be held at the EUI in May 2008.
2006-2007: Pour une histoire de l'incrédulité à l'époque moderne séminaire sous la responsabilité de Jean-Pierre Cavaillé, 2e et 4e lundi, 105 bd Raspail, salle 1, 17h-19h Calendrier novembre-janvier Nota bene : une partie du séminaire sera associée cette année à la charge de conférences complémentaires d'Alain Mothu, consacré au thème Parcours de l'incroyance, XVI e -XVIII e siècle (voir descriptif ci-dessous) . Alain Mothu interviendra selon la même fréquence bimensuelle (2e et 4e lundi), de 15h à 17h, dans le même lieu (105 bd Raspail, salle 1). Des séances communes seront envisagées. 13 novembre 2006: 17h-19h, séance introductive, Jean-Pierre Cavaillé : Pour une histoire politique des pratiques de représentation et d'énonciation : les énoncés de l'incrédulité (XVIe-XVIIIe siècle) 27 novembre 2006 : 17h-19h, (Attention, légère modification de l'horaire !) Nota bene : le séminaire de J.-P. Cavaillé est associé jusqu'à la fin du mois de mars à la charge de conférences complémentaires d'Alain Mothu, consacré au thème Parcours de l'incroyance, XVIe-XVIIIe siècle (voir descriptif ci-dessous) . Alain Mothu interviendra selon la même fréquence bimensuelle (2e et 4e lundi), de 15h à 17h, dans le même lieu (105 bd Raspail, salle 1). Des séances communes sont prévues. 11 décembre 2006 : 8 janvier 2007 : 22 janvier 2007 : 12 février 2007 : 26 février 2007 : 12 mars 2007 : 26 mars 2007 : 23 avril 2007 : 14 mai 2007 : 04 juin 2007 ( attention : salle 4 )
Nous poursuivrons notre réflexion sur les écritures sous contrainte au début de l'époque moderne, en revenant plus particulièrement sur la question des conditions de possibilité des modes d'écriture à travers lesquelles s'exprime la mise en cause plus ou moins radicale des objets de foi et de piété (miracles, possessions, dogmes, Dieu de la révélation, existence d'une divinité distincte de la nature, etc.). On voudrait, autrement dit, affronter les problèmes si controversés de l'expression écrite et de la publication de l'incrédulité, de l'impiété et de l'athéisme entre XVI e et XVIII e siècles. Mais il s'agira surtout de tenter une reformulation des difficultés et apories rencontrées en ce domaine par les historiens de la philosophie, des idées religieuses ou du « libertinage », en refusant de séparer les questions de doctrine de la question des contraintes, externes (procédures censoriales, judiciaires, etc.), mais aussi internes (question du lexique, de l'acceptabilité discursive, etc.), qui pèsent sur les textes de l'époque. Dans cette optique, il est de la plus grande importance d'observer et d'analyser les transformations, en fait extrêmement rapides, des procédures théoriques de critique de la religion, des dispositifs rhétoriques et du vocabulaire, qu'il convient d'étudier en relation étroite avec les mutations des procédures censoriales et répressives. Il s'agit, autrement dit, de tenir le plus grand compte des transformations à la fois quantitatives et qualitatives de la littérature désignée comme véhicule de l'impiété en moins d'un siècle et demi (disons entre le Fléau de la foi de Geoffroy Vallée et le Mémoire du curé Meslier) et de tenter d'en comprendre la dynamique. Cette démarche nous conduit à distinguer l'écriture d'autres formes d'expression (orales, gestuelles, comportementales) de l'impiété et de l'incrédulité, et d'envisager, dans l'articulation de ces divers types d'action, ce que pourrait être une histoire sociale de l'irréligion et de la mécréance, dont les formes écrites (et à plus forte raison leur affirmation proprement théorique) ne seraient qu'une partie et où les acteurs appartiendraient à toutes les strates de la société d'ancien régime et non aux seules « élites » productrices d'écrits.
Parcours de l'incroyance, XVIe -XVIIIe siècles -Alain Mothu Si l'on pose que les sociétés d'Europe occidentale se déprennent progressivement du christianisme, des religions en général et même de Dieu entre le XVI e et le XVIII e siècles (position historiographique que nous aurons à préciser et nuancer de plusieurs manières), quels en furent les principaux vecteurs ? On a parlé notamment de l'Humanisme, soit de la résurgence des philosophies antiques pré-chrétiennes (épicurisme, scepticisme, stoïcisme,…) ; de l'essor de la philologie, dont les Écritures et certains dogmes auront à souffrir, et de celui de l'imprimerie, qui donnera un écho inédit aux moindres dissidences et mettra la Bible à la portée du grand nombre ; de structures économiques nouvelles ayant favorisé l'individualisme et la sécularisation des valeurs ; des secousses produites par la Réforme, les désillusions qu'elle provoqua et les guerres de religion ; de la découverte de nouveaux mondes, en particulier l'Amérique ; et, bien sûr, on a parlé de l'effondrement de l'ancien schéma cosmologique et anthropologique ou, plus généralement, de l'éclosion des sciences physico-mathématiques et biologiques. On a encore évoqué un long suicide de la théologie et de l'apologétique chrétiennes, qui seraient allé jusqu'à donner vie aux phantasmes déistes ou athées qu'ils combattaient. Tous ces facteurs s'enchevêtrent et parfois s'opposent dans les études modernes. Un bilan semble s'imposer : il formera l'un des axes de notre enquête ou, du moins, restera à son horizon. Si une synthèse historiographique objective sur la « genèse de l'incroyance » à l'époque moderne est ardue, peut-être même impossible, nous voudrions au moins, au cours de ces conférences, mettre au service des chercheurs quelques matériaux utiles à sa construction. Notre bilan voudra y servir, mais nous essaierons aussi de mettre l'accent sur quelques facteurs assez peu étudiés ou franchement méprisés des historiens de notre modernité. De quelle manière ? En explorant d'abord, comme en laboratoire, la vie et les textes de plusieurs minores chez lesquels se décèle l'irruption d'une rationalité hostile à la « foi ». À cet égard, les dits « Libertins » du XVII e siècle, très étudiés depuis plusieurs décennies, retiendront moins notre attention que des personnalités originales du XVI e comme Geoffroy Vallée (exécuté en 1574 pour avoir publié un Fleo de la foy ) ou Noël Journet (brûlé en 1582 à cause de deux ouvrages perdus où les incohérences de l'Écriture Sainte étaient vertement dénoncées), ou même du XVII e siècle, comme Jean Patrocle Parisot (auteur condamné de La Foy dévoilée par la raison , 1681). L'étude de ces auteurs et de quelques autres nous permettra d'entrevoir si certains ferments spiritualistes « mystiques » et illuministes « joachimites » n'ont pas fertilisé l'incroyance aux temps modernes, au moyen notamment d'une laïcisation de l'Esprit Saint (lequel, par un mouvement d'intériorisation et d'individualisation, se confond avec l'esprit rationnel, l'intellect) et d'une “historicisation progressiste” de la Révélation (l'avènement de l'Âge de l'Esprit rendant superflu tout culte religieux). Dans le même mouvement - le livre de Parisot nous y invitant, ainsi que plusieurs « manuscrits philosophiques clandestins » - nous pourrons aussi nous demander si certaines doctrines philosophico-alchimiques et / ou paracelsiennes n'ont pas, elles aussi, participé au progrès de l'incroyance en Europe, en tendant par exemple à identifier Dieu à la nature ( via l'Esprit universel du monde), en donnant vie et en magnifiant certains éléments de la matière, en suggérant que l'homme puisse naître par génération spontanée ou que l'âme humaine puisse être une sorte de produit de distillation biologique (un gaz rare…). Cette tradition de pensée est aujourd'hui largement négligée dans les Histoires du matérialisme, au même titre que le matérialisme chrétien hérité de Tertullien, selon lequel l'âme et les anges sont matériels, et qui se survit pourtant jusqu'aux temps modernes ; au même titre encore que l'astrologie judiciaire, à travers ses thèmes du déterminisme astral et de l'horoscope des religions ; ou encore - quoique à un moindre degré - au même titre que la magie naturelle ou ce que, à la fin du XVII e siècle, on a appelé le « panthéisme » et le « quiétisme ». Nous croiserons tous ces courants de pensée et toutes ces problématiques au cours de notre enquête. Un sujet comme « Parcours de l'incroyance » supposera que nous nous intéressions aussi à ses modes d'expression et de diffusion. Nous y consacrerons une petite partie de notre temps, en faisant le point sur les « manuscrits philosophiques clandestins » des XVII e et XVIII e siècles et en évoquant la légende pluriséculaire du De tribus impostoribus . Nos conférences s'inscriront dans le prolongement de recherches, pour certaines déjà publiées, mais que nous nous attacherons à développer (Vallée, Parisot, le matérialisme paracelsien, les manuscrits clandestins, etc.) ; pour d'autres, de recherches à peine amorcées (Journet, le matérialisme chrétien, le spiritualisme incrédule, le déterminisme astral, etc.). À propos de ces dernières, et parallèlement aux conférences, nous proposerons à l'E.H.E.S.S. la mise en ligne de plusieurs documents rares ou inédits.
Programmes des années précédentes
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