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Pierre Charron, « disciple » de Montaigne et « patriarche des prétendus esprits forts » La présente étude part d'un double constat : même si les noms et les œuvres de Montaigne et de Charron sont presque systématiquement associées - ce qui n'est guère étonnant -, on trouve au XVIIe siècle deux modes d'appréhension antagonistes de Que l'on examine les textes des partisans de Ces péripéties de la publication de On pourrait avoir tout de suite envie de clarifier les termes du conflit en disant que celui-ci oppose les auteurs dévots aux « libertins », tant il est vrai que Charron fut très vite dénoncé comme le « patriarche [des] prétendus esprits forts de ce siècle », selon l'expression de Sorel paraphrasant Garasse, dans sa mise au point de Charron se prête, et même, on peut le dire sans se tromper, il a délibérément cherché à se prêter à une interprétation religieusement correcte de sa Sagesse, qui maintient la foi chrétienne hors de portée du scepticisme et reconnaît formellement la supériorité de l'idéal ascétique chrétien, quand il est authentique, par rapport à sa sagesse mondaine, à laquelle il confère pourtant cette autonomie et fière dignité forcément problématique et déroutante pour les esprits dévots. Cette volonté d'apparaître foncièrement orthodoxe, tout en affirmant l'audace du propos, et en revendiquant la virilité, force et générosité de sa pensée, est rendue particulièrement évidente dans les corrections et dans la préface du Petit traité, mais elle est déjà présente dans la première mouture de Ce qui est sûr, par contre, c'est que l'apologétique anti-libertine fait de Charron moins un « libertin » (même Garasse et Mersenne, pourtant très véhéments, et qui utilisent le terme, restent hésitants sur ce point), qu'un auteur extrêmement imprudent. Par son indiscrète reprise et réécriture des audaces et saillies de Montaigne et d'autres auteurs anciens et modernes (Sénèque, Lipse, Du Vair, etc.), en particulier par son insistance à condamner toute forme de superstition, y compris dans le christianisme, à exalter la pure nature et à promouvoir une sagesse profane à côté et donc au dehors de la sagesse chrétienne, il lui est reproché de courir aux devants, intentionnellement ou non, des esprits « faibles » et inquiets, rebelles et libertins, qui trouvent dans son livre de quoi nourrir leurs convictions résolument antichrétiennes, déistes (Mersenne
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), voire même résolument athées (Garasse). Aucun de ceux qui encensent le livre de Charron et qui se réfèrent en même temps très positivement à Montaigne, ne le fait ouvertement parce qu'il contiendrait des éléments de doctrine foncièrement irréligieux. Evidemment. Cette évidence est d'abord celle du champ des possibles en matière de discussion publique tout au long du XVIIe siècle et au-delà ; la défense d'une position irréligieuse déclarée étant a priori inenvisageable, de sorte que chacun s'accorde avec les apologètes pour admettre publiquement le danger potentiel d'une lecture indiscrète d'ouvrages comme Notons bien que cela ne pouvait pas ne pas être le cas : cette impossibilité d'assumer la figure du libertin, cette obligation de la faire jouer négativement étant inscrite dans le statut quo de discussion publique sur les questions religieuses et politiques : il aurait été aussi incongru et malsonnant de parler de « bons libertins » à l'époque, que de parler aujourd'hui, dans notre société qui reconnaît pourtant la tolérance comme un principe fondamental, de « bons anti-humanistes » ou pire encore de « bons racistes », de « bons négationnistes », de « bons pédophiles »… En tout cas, il aurait aussi paru absurde de nier l'existence des libertins et des athées : autrement dit, il faut tout de même le souligner, la position historiographique selon laquelle on ne pouvait être autre chose que chrétien dans la société du XVIIe siècle, aurait paru absurde aux contemporains, quelles que fussent leurs positions exprimées
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. Nous laissons ici de côté le fait indiscutable constitués par les écrits clandestins ou privés du XVIIe siècle qui attestent d'une lecture rigoureusement déiste de Charron, et dont les Pensieri sulla religione de Palo Sarpi constituent sans doute l'expression la plus claire
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. Ce avec quoi également presque tout le monde est d'accord, et cela est fort amusant, c'est que le livre, qu'on le juge bon ou mauvais, n'est pas susceptible de porter atteinte à un esprit de sens rassis, un esprit réellement fort et serein. Cette réaction unanime montre d'ailleurs la réussite au moins sur ce point de la démarche élitiste de Charron ; personne n'acceptant, même et surtout ses adversaires, d'assumer la place de l'esprit faible, timide et facile à tromper
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. Personne, on le comprend, ne veut passer pour un imbécile. Mais ce faisant, bien sûr, Charron force ses adversaires à parler son langage et à accepter au moins pour une part l'identification qu'il propose du lecteur à la figure du sage esprit fort et généreux, comme si les pieux correctifs de l'humilité chrétienne arrivaient trop tard. Et ce coup de force - ou de ruse -, consistant à obliger ses adversaires mêmes à adopter - fût ce par vanité - la position et le langage de la « vraie preud'hommie », n'a certainement pas été sans effets dans la longue histoire de la laïcisation des élites à l'époque moderne : c'est une victoire comparable à celle que remportera Molière, lorsqu'il parviendra à imposer Tartuffe, comme figure repoussoir de la dévotion outrée, jusque dans le vocabulaire courant. Là où le désaccord est total et par où l'on aperçoit la marque indubitable de la postérité légitime de Charron, c'est dans la désignation des pédants et bigots qui critiquent Car, le fait est, des passages entiers de la première édition de On voit en tout cas, du moins je l'espère, combien la réception de Charron et de Montaigne par ricochet, comme l'auteur dont l'auteur de « Un tas d'ignorants » Avant d'étudier d'un peu plus près quels sont les griefs des apologètes à l'égard de Charron et, éventuellement, à son occasion, de Montaigne, la première chose qui frappe à la lecture de la plupart de ces textes est la très nette distinction faite entre les deux auteurs défunts et les « libertins », « déistes » ou « athéistes » qui les lisent. Ce sont ces derniers, « jeunes écervelés » qui hantent la cour et le monde, qui constituent la cible première (mais non exclusive, nous le verrons), actuelle, du discours accusatoire. Une figure, à la fois générationnelle, sociale, culturelle et psychologique est construite dans ces textes, qui ne va cesser ensuite d'être reprise : les libertins sont jeunes et de bonne extraction, enclins à la débauche, ils se moquent de l'érudition ; ignorants les bonnes lettres, tout au plus pratiquent-ils une poésie légère et licencieuse. Si l'on connaît précisément les victimes de Garasse, puisqu'il en donne les noms (le poète Théophile de Viau et ses amis
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), cela est beaucoup plus compliqué pour d'autres textes, d'autant plus que la figure du libertin devient vite stéréotypique, ce qui ne veut pas dire que les apologètes n'ont pas (ou n'ont plus), en vue des cibles réelles. En tout cas, on ne devra pas trop s'étonner si la réalité culturelle et sociale du « libertinage » se révélait bien différente, voire souvent étrangère à ce stéréotype. Cet écart considérable, par exemple, est bien apparu à René Pintard : il est en grande partie la raison pour laquelle le chercheur a forgé le syntagme nouveau de « libertinage érudit », distinct du « libertinage de mœurs » dénoncé par les Garasse et consort. Mais ces textes, à bien y regarder, ne s'en prennent pas à un libertinage dont l'immoralité et la débauche seraient la principale caractéristique ; si les libertins vivent mal, c'est d'abord qu'ils pensent mal, et invariablement, ces défauts et défaillances, voire ces crimes de la pensées contre la religion et la morale sont attribués à une prétendue ignorance des bonnes lettres, à la faiblesse d'un jugement mal formé et à la recherche systématique de la dérision, qui les conduisent à proférer en secret des inepties et des blasphèmes. Soit, pour parler avec le père Mersenne, moins « doux » décidément que ne l'affirme la critique, « un tas d'ignorans, qui parlent comme perroquets en cage, sans sçavoir le plus souvent ce qu'ils disent, et qui font trophee de n'entendre ny grec, ny latin, se contentans de sçavoir se moquer de la religion, et de blasphemer, et renier Dieu parmy leurs confidens »
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. Ils pratiquent cependant quelques rares, très rares lectures philosophiques, qui viennent nourrir leur irréligion et leur donne l'illusion d'être savants. Un livre surtout leur sert de Bible, et ce livre est Mais n'anticipons pas. Les citations précédentes ont pour but de montrer que la critique de Charron, dans les traités d'apologétiques, est certes centrale mais à la fois seconde, car entièrement orientée par la dénonciation des usages que les libertins et les athées font de Imprudence ou malice
Leurs ouvrages croisent deux questions différentes : celle des intentions véritables de Charron et celle des effets sur les lecteurs de ce que l'auteur a effectivement écrit et publié. De ce point du vue, ils précèdent d'ailleurs les interrogations que les historiens se posent sur les textes de Montaigne et de Charron, puis, plus encore peut-être, des libertins, et qui conduisent à des interprétations divergeantes. On peut même dire que ces lecteurs, alors qu'ils adoptent une démarche polémique, sans doute parce qu'ils sont contemporains de ceux qu'ils attaquent et appartiennent à la même société, sont beaucoup plus sensibles à tout ce qui fait obstacle dans les textes incriminés à l'établissement d'une interprétation univoque. D'abord ils ne peuvent pas, en effet, ne pas être perplexes devant ce collègue, théologien et prêcheur reconnu, lui-même auteur de textes apologétiques, ayant défendu jusqu'à sa mort, au demeurant chrétienne, l'orthodoxie de sa démarche, alors même que son œuvre, ou plutôt des parties de son œuvre se prêtent incontestablement à des lectures incompatibles avec la morale ascétique chrétienne et en fait avec le christianisme lui-même. Aussi les avis sur son état d'esprit et ses intentions en écrivant Jean Boucher, qui l'associe à Montaigne, veut bien croire que le poison qui se trouve en leurs livres « mêlés de plusieurs propositions trop hardies et dangereuses » y fut « glissé par inadvertance ». L'auteur du Philosophe chrétien, toujours au nom d'une lecture charitable, se refuse à « blasmer » les intentions » de l'auteur de Mersenne rejette surtout la défense lapidaire et hautaine de Charron dans sa préface du Petit Traité, selon laquelle ses critiques ne l'ont pas bien entendu, ou plutôt ont-ils feint de le pas entendre. Charron se contente d'énumérer sèchement sept « mescontes » : on a rapporté « au droict et devoir ce qui est du faict, au faire ce qui est du juger, à resolution et determination ce qui n'est que proposé, secoüé et disputé problematiquement et academiquement ; à moy et mes propres opinions ce qui est d'autruy et par rapport, à l'estat, profession et condition externe, ce qui est de l'esprit et suffisance intérieure ; à Le Charron des « esprits faibles »
C'est que, par ces procédures de brouillage sans doute délibérées, associées à cette « doctrine » de la dissociation systématique des pensées et des actes (à commencer par les actes de parole et d'écriture), Charron se prête à une appropriation libertine, et sa théorie même de la dissociation invite à ce type de lecture en même temps qu'elle est une école de dissimulation et, pour parler comme Mersenne, d'hypocrisie
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. De plus, tout ce qu'il y a d'audacieux, ou plutôt de téméraire dans cette philosophie morale, flatte la présomption, vanité, inclination à la débauche et aux passions vicieuses des « prétendus esprits forts », qui ne sont en vérité, que des « esprits faibles ». Le Théologien de Mersenne, apostrophe d'ailleurs son interlocteur déiste en ces termes : « Telles gens, comme vous, qui prennent l'essort à la premiere pensee, qui flatte leur humeur, et s'accommode à leurs desirs, ne peuvent qu'ils ne soient esbranlez, lors qu'ils lisent ce que dit cet autheur »
[47]
. Et l'ouvage est d'autant plus dangereux que ces graves écarts par rapport à la morale religieuse et aux exigences de la vie chrétienne ne sont justement pas immédiatement visibles, du fait des procédures d'adoucissement et d'autocorrection utilisées par l'auteur, peut-être sincères, peut-être cyniques. Mais sur le fond, cela ne change rien. Garasse déclare ainsi qu'il entreprend de critiquer Charron pour « desabuser le monde et les foibles esprits, qui avalent le venin couvert de quelques douces paroles et de pensées aucunement favorables »
[48]
. Le jésuite impute à Charron une rhétorique pernicieuse : « Par quelques periodes bien enflees, par quelques pensées aucunement subtiles, et plausibles, par un langage doucement immodeste, il se glisse insensiblement dans le coeur des lecteurs, avec un tel ascendant sur leur esprit qu'il y en a qui ne jurent que par luy »
[49]
. Subtilité, plausibilité, immodestie prises dans une prose déclamatoire qui exalte et héroïse le sage profane ; toutes ces « qualités » donnent au livre de l'attrait et du crédit auprès d'une jeunesse nobiliaire volontiers exaltée, et Garasse affirme qu'il eut la plus grande peine à « persuader à quelques jeunes seigneurs de tres grande qualité, que Charron fust un livre dangereux, car pour eux ils le prenoient en qualité de livre spirituel, sans s'appercevoir des impietés qui luy sont, ou par ignorance, ou par malice eschappées de la plume »
[50]
. C'est pourquoi, du reste, il estime que « cet Escrivain est plus dangereux à la jeunesse et aux hommes du siècle qui ne sont que médiocrement sçavans, que les Livres de Théophile et de Lucilio Vanino, d'autant qu'il dit plus de vilainies qu'eux, les dit avec quelque peu d'honnesteté, c'est-à-dire d'autant plus dangereusement qu'il se tient sur ses gardes, et qu'on lit sa Sagesse comme un livre dévot »
[51]
. C'est parce qu'il est un livre permis et certains disent innocent comme son auteur l'était, qu'il s'avère plus dangereux que ceux du poète emprisonné et du philosophe brûlé pour athéisme. On comprend alors comment Garasse, comme il le raconte, à la vue d'un « jeune Escholier de droict » occupé à lire Charron, put se laisser emporter par une « juste cholère », jusqu'à lui arracher le livre des mains et à « déchirer le feuillet en sa présence »
[52]
. Car la jeunesse aristocratique n'est pas la seule à succomber au poison de D'où les avertissements à l'intention des lecteurs et des lectrices qui, en fait, ne devraient pas lire Charron, mais que la corruption du siècle et les progrès de l'imprimerie mettent entre leurs mains. Jean Boucher, qui apparie Montaigne et Charron dans sa critique, puisqu'il les appelle tous deux « docteurs familiers des beaux esprits de ce temps », invite leurs lecteurs à prendre garde au « doux venin » qu'ils risquent de « sucer » sans y penser
[55]
. Cette généalogie du libertinage tracée par Boucher, très voisine de ce que disent les autres apologètes, qui parlent eux aussi de venin emmiellé et de poison invisible
[56]
, est d'ailleurs bien étonnante, car elle fait naître le fléau de la conjonction de ce que Montaigne et Charron ont peut-être dit par inadvertance et d'une lecture souvent plus imprudente que maligne de la part d'esprits manquant de fermeté ou mal instruits ; comme si tout le péril venait en fait des livres eux-mêmes, des propositions téméraires qu'ils contiennent, mal maîtrisées ou contrôlées (du moins peut-on charitablement le supposer). Cette vision des choses, sans doute très stratégique (il s'agit, on l'a dit, de ménager la notoriété de deux grands auteurs et à la fois de prévenir les effets néfastes de leurs lectures par des avertissements et admonestations « douces »), pourrait d'ailleurs inspirer l'historien, qui aurait souvent intérêt à mettre de côté les intentions des auteurs et de leurs lecteurs, comme telles inaccessibles, au profit d'une étude serrée de la réception des textes et des réactions de tous ordres auxquelles ils donnent lieu, car c'est le contexte de réception qui décide de leurs sens (on notera le pluriel), à l'époque comme aujourd'hui. Il y a sans nul doute un moment libertin de la réception de Charron et de Montaigne, qui se décide à la rencontre et dans l'affrontement des lectures hostiles et favorables. Ce contexte est évidemment très éloigné du nôtre. Pour s'en convaincre, en restant dans le même sujet de réflexion (les dangers d'une lecture inconsidérée de Charron et Montaigne), il suffira de citer encore Jean Boucher : « Le livre du Sieur de Montaigne est comme un plat d'Ecrevisses, où ce qu'il y a de nourrissant est vraiment friand et délicat mais il y a plus à éplucher qu'à manger, et celui de Charron est semblable à un beau pré bien fleuri : mais gardez-vous, enfants, car le serpent vénéneux est caché parmi l'herbe »
[57]
. On le voit, le véritablement danger vient de Charron, jugé plus attractif et plus trompeur, parce que, sans doute, plus didactique et à la fois plus déclamatoire (plus éloquent en ce sens), plus régulier et ordonné dans la forme comme dans l'ornement. Mais, là encore, l'avertissement s'adresse aux « enfants », aux esprits mineurs et faibles, alors que la même lecture est susceptibles d'apporter agrément et savoir aux plus doctes. C'est Mersenne qui, sans mentionner Montaigne, pousse le plus loin cette ambivalence du texte, comme une arme très dangereuse à qui ne sait la manier dont il ne nie pas le profit possible pour « un esprit esprit fort, bien fait, et qui a la crainte de Dieu emprainte bien avant dedans son ame, en puisse faire son profit »
[58]
. L' « esprit fort » chrétien (l'apologète essaie de capter la notion, mais elle est elle-même une lame à deux tranchants), le « bon esprit », « fera comme l'abbeille, laquelle sucçote ce qu'il y a de bon en la fleur, et laisse le venin, et ce qui est inutile, ou mauvais ». Mais, ces esprits sont rares - rareté, on le voit qui concurrence celle des esprits forts profanes dont Charron dresse le modèle
[59]
- « s'ils ne sont cultivez par une longue estude, et meditation en ce qui est de la vraye philosophie, et de la theologie : car c'est à ces esprits qui sont fournis de toutes sortes de sciences, et qui ont la religion gravee bien avant dans l'ame, de pouvoir lire, et juger de tels livres comme est la susdite Sagesse »
[60]
. Mais, par contre, « elle ne laisse pas d'estre dangereuse pour les esprits foibles, tels que sont les libertins, et les deistes »
[61]
. Le Théologien va même jusqu'à dire à son interlocuteur que c'est la lecture de Cela aussi peut étonner un lecteur contemporain, du moins s'il est prévenu par cette historiographie charronienne qui reconnaît de légitimité qu'aux lectures qui font de Un maître d'impiété Le Théologien de l'Impiété des déistes reproche d'abord à Charron de flatter l'humeur et de s'accommoder aux désirs des libertins en les libérant du poids de l'immortalité de l'âme, et donc du châtiment éternel, en affirmant à la fois leur utilité politique mais aussi l'extrême difficulté sinon impossibilité de les prouver
[63]
. Il sait que Il faut bien voir que, vis à vis du dogme lapsaire, le précepte charronien (indubitablement marqué par Montaigne) qu'il faut vivre selon la nature, est au minimum pélagien, et au pire, en effet déiste, sinon même athéiste (car l'identifiction de Dieu et de la nature s'appelle athéisme au XVIIe siècle) : « Si vous l'entendez de la nature de l'homme, telle que Dieu l'a creée avec ses graces, et en la justice originelle, j'accorde que si on l'avoit encore en ceste integrité, qu'il seroit bon de la suivre ; il est maintenant tres-mauvais, car elle est decheute de ceste perfection, de sorte que l'appetit sensuel, et brutal a souvent le dessus, et maistrise la raison au lieu de luy obeyr, c'est pourquoy il faut suivre la piste que la foy nous monstre »
[70]
. Charron entend en effet par nature, dans le passage cité, « l'equité et la raison universelle qui luist en nous, qui contient et couve en soy les semences de toute vertu, probité, justice »
[71]
. Mais aux yeux de ses contradicteurs orthodoxes, la nature étant désormais corrompue par le péché originel, le précepte rationnaliste dégénère fatalement en licence épicurienne : à preuve, la manière même dont les déistes et les libertins se le sont appropriés. Ainsi Garasse rapporte-t-il la preuve de la sixième maxime des beaux esprits qui fait de la nature la divinité et la puissance souveraine du monde, comme suit : « Cette Nature nostre bonne maistresse ne nous a mis au monde, que pour jouyr de ses thresors et des fruicts de sa bonté ; car autrement elle nous desobligeroit de nous donner une vie, à condition qu'elle soit mal-heureuse, pleine de chagrins, d'espines, et de mescontentemens. »
[72]
. Si cette maxime, dans l'énoncé duquel on reconnaît au passage le titre des Dialogues de Vanini
[73]
, est un « avorton de l'eschole d'Epicure », elle n'est pas étrangère à la réhabilitation de la nature comme maîtresse de la morale chez Charron, ainsi que l'affirme Mersenne. Il est en effet indéniable qu'un texte déiste comme celui de l'anonyme contribution sur Ce qu'on appelle philosophe chrestien, qui propose au sage d'« heureusement couler ses jours, selon les voyes de D'ailleurs Charron, une fois encore dans le sillage de Montaigne, insiste lui-même sur l'innocence des actes naturels à commencer par l'acte vénérien : « ceste action […] en soy et simplement prinse n'est poinct honteuse ny vitieuse, puis que naturelle et corporelle, non plus que les autres pareilles actions ; mais ce qui la faict tant descrier est que très rarement y est gardée moderation »
[74]
. Le refus de considérer les actions naturelles comme des péchés du seul fait qu'elles procurent un plaisir sensuel est l'un des motifs centraux du déisme, car un Dieu souverainement bon n'a pu vouloir le malheur de l'homme en lui donnant ces irrépressibles désirs de la chair. C'est aussi, plus largement, un leit motiv de l'hédonisme libertin. Pour prendre un seul exemple lorsque dans le Francion, Raymond déclare la beauté des fesses et des organes sexuels, au même titre que les autres parties du corps, il se souvient tout naturellement du chanoine de Condom : c'est « l'opinion du vulgaire » qui, sans raisons valables, les a rendus « désagréables » ; « je m'en rapporte à Charron, il en parle dans sa Sagesse »
[75]
. S'il y a une corruption de la nature, pour Charron, elle n'est pas due au péché originel, mais elle est le fait des lois et des coutumes humaines, et parmi celles-ci, indubitablement, celles qui règlent les pratiques et les croyances des religions instituées partout dans le monde. C'est sur ce point que convergent toutes les critiques, car il ne pouvait échapper à personne que l'approche critique des religions, développée en particulier dans le chapitre 5 du deuxième livre (Estudier à la vraye pieté), compromettait nécessairement la religion chrétienne elle-même, malgré les précautions de l'auteur de Mersenne trouve banale la constatation de la diversité des coutumes et façons de vivre, moralement indifférentes, « mais il se faut bien garder d'estendre ces pensees à ce qui est de nostre foy, et de nostre creance ». Or c'est précisément ce que font les lecteurs ignorants de Mersenne, pour sa part, cite fidèlement un autre passage du même chapitre, tout aussi dangereux : « Toutes les religions fournissent de miracles, prodiges, oracles, mysteres sacrez, saincts prophetes, certains articles de foy, et creance necessaire à salut »
[80]
. Il avertit que ces choses, « prises à la lettre sont tres-fausses, n'y ayant que la seule religion catholique qui ait de vrays miracles, de vrayes propheties, et de vrays prophetes, et articles de foy »
[81]
, tout en accordant « ex hypothesi » que c'est bien ainsi qu'il faut lire Charron (si l'on en croit du moins son Abrégé et les Trois vérités
[82]
), l'important étant de discréditer les lectures libertines, de leur soustraire toute autorité, même si à ses yeux le chanoine reste pour le moins suspect. Mais Mersenne doit bien constater que Charron « dit que nous naissons chrestiens, juifs, etc. » ce qui est « cause de ce que beaucoup de jeunes folastres, et cerveaux mal timbrez, qui le lisent, ne font conte de la vraye religion, non plus que des autres, qui sont fausses »
[83]
. Toujours tiré du même chapitre, Jean Boucher cite un passage sur l'inutilité des prières et des mortifications : « toutes [les religions] croyent que le principal et plus plaisant service à Dieu, et puissant moyen de l'appaiser et practiquer sa bonne grace, c'est se donner de la peine, se tailler, imposer et charger de force besongne difficile et douloureuse […] et encore plus aux fausses qu'aux vraies, au Mahumatisme qu'au Christianisme ». Ce dernier « adoucissement » de la version corrigée n'a pas suffi à rendre le texte inoffensif : « suivant cette opinion de quelle nature doit être Dieu ? », demande le franciscain ; « il ne devroit pas comprendre en ce blasme, Pis en effet, selon Garasse, ce très fameux passage des Trois vérités, fatalement scandaleux, sur « la force et roydeur d'ame qu'il faut pour se dépouiller de la créance en Dieu »
[87]
. Ce quasi éloge des athées qui « tout à plat nient la divinité et par discours veulent resoudre n'y avoir point du tout de Dieu » et discourent pour démontrer son inexistence, avait de quoi surprendre
[88]
. Cyrano de Bergerac d'ailleurs s'en souviendra, qui fait commencer la longue tirade athéiste du Fils de l'hôte, vers la fin des Etats et empires de la lune, par les mots suivants, clin d'œil évident à Charron : « Qu'il y ait un Dieu, je vous le nie tout à plat »
[89]
. Il fallait sans doute toute la mauvaise foi du jésuite au vu d'une telle déclaration pour soupçonner Charron de crypto-athéisme. Mais à la fois, relever la force d'esprit extraordinaire des athées ne pouvait être innocent, dès lors que la force, la liberté et la fermeté de jugement sont reconnues comme les premières qualités du sage. Là sans doute, dans cette adhésion à un même modèle élitaire de force d'esprit s'affirmant dans le doute et la négation des fausses croyances, que réside l'affirmation, de la part du déiste des Quatrains, de l'indéniable supériorité de l'athée sur le dévot superstitieux
[90]
. Ainsi le Charron apologiste de la religion chrétienne a-t-il lui-même participé au processus, alors à peine balbutiant, de décriminalisation de l'athéisme spéculatif, qu'il l'ait voulu ou non, et le Bayle de l'athée vertueux lui doit beaucoup. Car par delà l'évidente consonnance de tels propos avec le déisme, cette indulgence coupable pour la force d'esprit de l'athée conséquent trouve son fondement dans l'élitisme anthropologique que professe « Plus sage que Socrate » Quand Garasse associe le nom de Charron à ceux de Socrate et de Sénèque, comme figures prétenduement modèles du sage profane, il se contente de citer les deux philosophes de l'antiquité que Charron lui-même évoque dans son livre avec le plus d'admiration. Sénèque, reçu principalement à travers les filtres de Montaigne et de Du Vair, comme chacun pouvait le constater, est d'ailleurs une source majeure de Prenons le cas de Gabriel Naudé. Il est sans nul doute l'un des lecteurs de Charron parmi les plus enthousiastes, puisqu'il va jusqu'à affirmer, dans sa Bibliographie politique, que ce philosophe « doit être estimé plus sage que Socrate lui-même »
[96]
. Ce qui veut dire, dans ce passage précis, infiniment supérieur à Montaigne
[97]
. En effet, autant celui-ci est « abondant en sentences, et frappe le plus souvent à la façon de Sénèque », autant on ne peut dire qu'il brille « par l'ordre » et par « l'élégance »
[98]
. Charron, par contre, « est le premier […] a avoir réduit en art, avec doctrine, avec jugement et une admirable méthode, tous les préceptes de la sagesse elle-même. Son livre nous donne à la fois Aristote, Sénèque et Plutarque et nous offre quelque chose de plus divin que ce qui avait été accordé avant lui à tous les anciens et tous les modernes »
[99]
. Charron a rassemblé en un seul livre, « avec ordre et méthode » comme le dit Sorel
[100]
- une « admirable méthode » renchérit Patin
[101]
-, tout ce que les anciens et les modernes ont enseigné pour acquérir la sagesse. Pour Gabriel Naudé, le domaine où cet enseignement s'avère le plus remarquable est sans nul doute le domaine politique
[102]
. C'est pour une raison similaire, d'ordre et de clarté méthodique du discours, que le Sorbière des Sorberiana, qui place Montaigne et Charron devant tous les autres modernes, avoue s'attacher plus au second qu'au premier, de la même façon, dit-il, qu'il préfère Plutarque à Sénèque : en effet, explique-t-il, « je trouve mieux mon compte dans celui qui sait ce qu'il dit, qui voit toujours où il veut aller »
[103]
. Cette maîtrise et fermeté du discours, soulignée par Sorbière comme par Gassendi
[104]
, revendiquée d'ailleurs par le sage charronien, n'est pas séparable de cet « aliquid divinius », de ce « quelque chose de plus divin », rajouté selon Naudé par l'auteur de Patin, dont on sait que les cahiers sont la source unique des Naudeana, l'intègre aussi à sa petite bibliothèque idéale, en compagnie des œuvres de Montaigne certes, mais aussi de Rabelais, de Lipse et de Bodin. Ce sont là des livres, dit-il, « qui sont capables de prendre le monde par le nez »
[107]
. Littéralement prendre par le nez veut dire tromper ; ici, manifestement, il s'agit de dire que ces livres sont bien faits pour désabuser leurs lecteurs des erreurs dans lesquelles croupissent tous les autres, d'autant plus qu'il leur associe, non sans malignité, On peut voir ainsi, au passage, combien la première maxime de la morale par provision de Descartes, parce qu'elle est d'inspiration directement charronienne
[113]
, trouve naturellement sa place dans son horizon de réception contemporain, et se prête aussi bien à une interprétation parfaitement orthodoxe qu'à des lectures susceptibles d'accentuer l'écart entre, d'une part, l'appartenance confessionnelle et la pratique religieuse et, d'autre part, les convictions du for intérieur. Ce n'est pas le lieu de s'interroger ici sur la manière dont Descartes a pu lui-même se situer par rapport à l'interprétation déiste de Charron et sur la façon dont sa propre philosophie fut appréhendée dans les milieux déniaisés, mais il est clair que par rapport à la vérité de la foi chrétienne proprement dite et de sa supériorité sur les autres religions, Descartes reconduit les ambiguïtés majeures de Charron
[114]
et surtout la philosophie n'est-elle chez lui compensée par aucune démarche théologique, puisque il rejette au contraire celle-ci hors de ses compétences intellectuelles, au nom même d'un l'idéal de sagesse profane où l'héritage du chanoine de Condom est évident
[115]
. Sur ces lectures « extrémistes » de Tellement que l'on se demande à quel jeu il joue vraiment, en présentant une « citation » si difficile à défendre. Il dit simplement que l'auteur de Sorel répond ensuite à l'objection selon laquelle, « ce qui fait tant estimer Usages libertins du texte charronien
Le recensement de l'influence tacite de Charron sur les écrits de morale et de politique au XVIIe siècle serait très long, mais pourrait sans doute apporter bien des enseignements et révéler quelques suprises. Concernant la littérature susceptible de relever de la catégorie du « libertinage érudit », sa présence est indiscutable. Sans s'arrêter sur On peut en dire autant du remarquable Traité contre la médisance de Guy de Du reste, il est bon de le souligner, lorsqu'intervient la charge des apologètes anti-libertins (Garasse, Mersenne, etc.), Charron a déjà donné lieu à des appropriations on ne peut plus radicales, même si elles sont restées nécesairement confinées à la stricte clandestinité. Il suffit pour s'en convaincre de lire les Pensées sur la religion de Sarpi, incontestablement suscitées par la lecture de Enfin, il faudrait signaler les usages directs de Machon semble utiliser les deux éditions du texte (1601, 1603) pour produire une défense en règle de cette maxime apparemment immorale tirée du Prince. En puisant largement dans le chapitre consacré à On pourrait sans aucun doute apporter d'autres exemples de tels usages tacites de Charron dans la littérature morale et politique. Plus tard, à la fin du XVIIe siècle, plus encore au cours du XVIIIe, on pourrait croire l'heure de Charron révolue, tant ses propos potentiellement irréligieux paraissent désormais dépassés à la fois en clarté et en virulence. Or il n'en est rien. En témoigne par exemple, plus que tout autre, la première version imprimée (1719) du Traité des trois imposteurs, où sont ajoutés six chapitres (XII-XVII), entièrement tissés de textes principalement de Charron (Sagesse et Trois Vérités) et de Naudé (Considérations politiques). Les deux auteurs sont introduits comme suit : « Quoi qu'Ecclésiastiques l'un et l'autre, et par conséquent obligez à garder des mesures avec On peut enfin renvoyer, pour montrer qu'il ne s'agit nullement d'une opération isolée (de toute façon le Traité, avec tout ce qu'il contient, servira à son tour de texte source), à l'Examen de la religion (1745), désormais attribué à Du Marsais, qui contient lui-même une série de citations, une fois encore quasiment toutes du même chapitre de la première édition de Jean-Pierre Cavaillé
[1]
Comme le rappelle Sorel, il y a également ceux qui préfèrent Montaigne, et considèrent Charron comme un « petit disciple », qui s'est contenté de mettre en ordre les Essais (c'est par exemple le cas de Valentin Conrart, voir infra). Mais d'une part cette position ne nous semble pas dominante, et surtout elle n'est pas pertinente pour faire apparaître l'opposition idéologique que nous cherchons ici à étudier. Sur Charron, envisagé à la fois comme le disciple de Montaigne et l'inspirateur des libertins, voir en particulier le livre toujours utile de A. Boase, The Fortunes of Montaigne, a history of the Essays in France, 1580-1669, Londres, 1935. Boase étudie l'influence de Montaigne sur Naudé,
[2]
Sagesse, II, 5 ; Montaigne, Essais, II, 12, éd. Villey, t. II, p. 123. Dans La doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps ou prétendus tels (Paris, S. Chappelet, 1623), Garasse se réfère à Montaigne comme à un auteur aussi controversé que Homère en son temps (p. 117), mais pour autant il ne l'associe jamais à sa condamnation de Charron.
[3]
La somme théologique des veritez capitales de la religion chrestienne, Paris, S. Chapelet, 1625, p. 663-664.
[4]
Voir la mise au point et les hypothèses d'Alfred Soman, « Pierre Charron : a revaluation », Bibliothèque d'Histoire de
[5]
Voir la lettre du nonce Buffalo au cardinal Aldobrandini, du 10 fév. 1604 : « ... sempre esce fuori qualche libro scandaloso, come fu uno li giorni passati conforme alla impia dottrina di Machiavello, intituolato,
[6]
Voir, par exemple, le constat pour le moins lucide de Mersenne : « La sagesse de Charron, laquelle se soucie fort peu des choses immortelles, et divines, car ceste sagesse humaine ne vise qu'à bien faire ses affaires en ce monde, et vivre en paix, et ayse, comme on dit », L'impieté des Deistes, Athees et Libertins de ce temps, combatuë et renversee de point en point par raisons tirees de
[7]
Saint-Cyran, La somme des fautes et faussetez capitales contenues en
[8]
Ou nous pouvons en dire ce que nous voulons, ce qui revient au même. Cela, entendons nous bien, n'est pas due à la carence documentaire, qui est effective, mais il s'agit d'une donnée que l'historien et le critique devraient finir tout de même par prendre au sérieux. L'intentionnalité des auteurs leur est par principe inaccessible, même si, à notre avis, on ne peut pas ne pas supposer qu'un auteur ait eu l'intention de dire plutôt une chose qu'une autre « à l'intention » de ses lecteurs, sans quoi nous ne pourrions trouver de sens au texte.
[9]
C. Belin rejette fermement cette supposition au nom de la logique discursive du texte. Dans les passages controversés, Charron se contenterait d'exposer les positions de ses adversaires pour les réfuter, op. cit., p. 233. Cette interprétation est diamétralement opposéee à celle consistant à reconstruire la « vraie » pensée de Charron à partir de ces mêmes passages, selon une méthode s'apparentant à l'art straussien de lecture entre les lignes, effectivement pratiquée par nombre de ses lecteurs, hostiles ou partisans (voir infra). Notons seulement qu'elle souffre du même défaut : l'exclusion, par principe, au nom d'une cohérence supposée du texte (mais certainement pas clairement exposée dans le texte même), de tensions, difficultés, contradictions irrésolues.
[10]
C'est une interprétation commune dans l'historiographie. Voir par exemple René Pintard : « par fidélité trop minutieuse à Montaigne, par excès de logique, par manque de finesse et de nuances, cheminant avec des intentions pieuses vers des conclusions impies, [Charron] rédigeait, sans le vouloir, le bréviaire des esprits forts », Le libertinage érudit dans la première moitié du XVIIe siècle, Paris, 1943 ; Genève, Slatkine, 1983, p. 189. Brémond s'était déjà emporté avec véhémence contre la « Folle Sagesse de Pierre Charron » : « le plus solennel et le plus didactique des étourdis », « curieux et snob plus que philosophe », le chanoine de Condom n'aurait pas « bien saisi l'exacte portée de son propre livre », dans Autour de l'humanisme, Paris, Grasset, 1937, p. 77. Ces lectures, d'une condescendance confondante, dépendent étroitement de la littérature apologétique, qui fait souvent l'hypothèse « charitable » d'une certaine inconscience de Charron (voir infra).
[11]
Il nous semble en tout cas que c'est ce que veut dire la lettre du 8 mars 1597 à
[12]
« Ils asseurent que Charon est plus dangereux que Montagne, qui estoit un cavalier, parce que pour luy, estant docteur en theologie et predicateur, on lit son livre comme une piece recevable pour l'instruction chrestienne, et que cependant il a de tres mauvais sentimens de la religion, comme s'il vouloit faire croire, que ce n'est qu'une invention pour contenir le peuple en son devoir », La bibliotheque françoise, 1667 ; Genève, Slatkine, 1972, p. 79-80.
[13]
Dans le dialogue de L'impiété des déistes (voir infra).
[14]
Voir par exemple, l'article récent de Hans Bots et Pierre Leroy, « De l'acceptation de la foi au refus des dogmes. Le doute des libertins au XVIIe siècle », XVIIe Siècle, n° 229, octobre 2005-4, p. 731-745.
[15]
Voir infra.
[16]
Ce que Garasse remarque fort bien : « … il n'y a personne qui ne fût naturellement chatouillé de ce désir d'être réputé pour bon esprit, fort et puissant », Apologie du Père François Garassus, de la compagnie de Jésus, pour son livre contre les atheistes et libertins de nostre siecle. Et response aux censures et calomnies de l'autheur anonyme, Paris, S. Chappelet, 1624, p. 267.
[17]
Saint-Amant, Dernier Recueil [1658] in Œuvres, éd. J. Lagny, 1971, vol. IV, p. 149. Sur le reproche d'avoir failli à une nécessaire autocensure, voir en particulier Mersenne (infra).
[18]
Mersenne par exemple prend soin d'évoquer les deux états du texte et il a en main « l'édition de Bordeaux » à laquelle il renvoie une fois en donnant la pagination, L'impieté des Deistes, Athees et Libertins de ce temps, combatuë et renversee de point en point par raisons tirees de
[19]
Voir infra.
[20]
On en trouve un parfait exemple dans le texte, peu connu, attribué à Cramail, intitulé De la félicité, in Les pensées du solitaire. Seconde partie, Paris, Augustin, Courbet, 1630 (voir infra).
[21]
Voir également, Malingre, Un Traicté des Atheistes, Deistes, Illuminez d'Espagne et nouveaux pretendus de
[22]
Impiété…, p. 187.
[23]
Voir par exemple Charles Cotin, Discours à Theopompe, sur les Forts Esprits du temps, s. l. 1629, p. 7 et Jean Boucher, Les Triomphes de
[24]
Le Philosophe Chrestien, ou les misteres de
[25]
Impiété…, op. cit., p. 200 et 184-185. La lecture libertine de Charron est la première des trois attitudes décrites par Mersenne : les deux autres consistent l'une à dénoncer le livre de
[26]
Alle origini del pensiero politico libertino. Montaigne et Charron, Milan, Giuffré, 1966 ; édition corrigée, idem, 1979. Sur cette question, voir infra.
[27]
Sagesse, II, 5. Mersenne renvoie très précisément ici à la première édition, p. 351.
[28]
Notons cependant que dans les ouvrages de Saint-Cyran et d'Ogier, la défense de Charron n'est pas une fin en elle-même, le but étant, dans les deux cas, la réfutation de Garasse.
[29]
Doctrine…, p. 105.
[30]
Doctrine…, p. 27.
[31]
Le Philosophe chrétien, op. cit., p. 184.
[32]
« Neantmoins puisque vous me pressez, je vous diray un mot de ce que je pense des œuvres de ce personnage, sans toucher à ce qui est des propos, qu'il tenoit és compagnies qu'il avoit coustume de frequenter, lesquelles estoient fort libertines, et ressentoient souvent l'atheisme : ny à ces façons de vivre, desquelles je pourrois dire beaucoup de particularitez, s'il estoit à propos, et necessaire », Impiété…, p. 183. La médisance personnelle n'étant certes pas le majeur défaut du minime, ces allusions assez obscures sont dignes d'être notées.
[33]
Impiété…, p. 196 et 201.
[34]
Op. cit., p. 186.
[35]
Op. cit., p. 191.
[36]
Op. cit., p. 197.
[37]
Op. cit., p. 197-198.
[38]
Voir supra.
[39]
Petit Traité, Préface, in De
[40]
Impiété…, p. 189-190.
[41]
Op. cit. p. 192.
[42]
Op. cit. p. 193.
[43]
Ibid. Il est très intéressant de constater que cette argumentation rejoint exactement celle qui est généralement avancée contre la « doctrine des équivoques » et des restrictions mentales défendue par une partie de la théologie morale. Elle est condamnée de la même manière, pour ses conséquences juridiques et politiques : s'il n'y a pas conformité entre la pensée et les paroles, le lien social et le lien de soumission politiques sont détruits. Je me permets de renvoyer à mon article « Équivoques et restrictions mentales », Kairos n° 8, 1997, p. 35-80.
[44]
Ms. De Vienne, 7071, passage publié par Pintard,
[45]
Impiété…, p. 194.
[46]
Op. cit., p. 191.
[47]
Op. cit., p. 197.
[48]
Doctrine curieuse…, p. 27. Sur les lourdes critiques de Garsse contre Charron, voir C. Belin, op. cit., p. 239-245, 249-253 et 262-270.
[49]
Op. cit., p. 1015.
[50]
Ibid, p. 1015.
[51]
Apologie… pour son livre contre les atheistes et libertins de nostre siecle. Et response aux censures et calomnies de l'autheur anonyme, Paris, S. Chappelet, 1624, p. 137.
[52]
Ibid. p. 281.
[53]
Op. cit. p. 184. Voir également Jean Boucher : « … ses escrits sont remplis de propositions trop hardies et qui seroient meilleures ensevelies sous le silence, que publiées à plusieurs esprits, qui en tirent occasion de leur ruine », Jean Boucher, Les Triomphes de
[54]
Voir en particulier Gabriel Naudé qui se reconnaît explicitement dans le modèle d'écriture érudite de Charron et de Montaigne, et l'invoque, précisément, pour signifier que son livre n'est pas destiné à tout le monde. Voir infra.
[55]
Jean Boucher, Les Triomphes…, p. 128 et 129. Voir A. Boase, op. cit., p. 177. Ce que dit Boucher est d'autant plus intéressant que, comme le montre Boase, il est lui-même phagocyté par les textes de Montaigne et de Charron, dont il utilise des passages entiers, op. cit. p. 178.
[56]
Triomphes…, op. cit., p. 132. Mersenne par exemple, lorsque le Théologien de l'Impiété des déistes s'adresse à son contradicteur (le Déiste) en évoquant « les propos emmiellez, ou pour mieux dire envenimés des pensees de Charron » de ceux qui l'ont « séduit », op. cit. p. 191.
[57]
Ibid. Il est intéressant de remarquer que, plus avant dans le siècle, Jean Silhon, dans la critique qu'il fait du scepticisme de Montaigne et de ses disciples (il ne cite pas Charron), recourt à la même métaphore que Boucher utilisait déjà pour Charron. « Je ne prétends pas pourtant diminuer par là, le prix de ce qu'il y a de bon dans son Livre, où il y a plusieurs bonnes choses, sans parler de la noblesse et de la force de son stile. Mais comme cela ne se peut nier sans luy faire tort ; il faut confesser pour n'estre pas indulgent au mal, qu'en quelques endroits de son Livre, il y a des serpens cachez sous les fleurs : il y a des germes de libertinage tres-dangereux, et des choses qui choquent les bonnes mœurs, et la pudeur de ceux qui les lisent » De la certitude des connoissances humaines, 1661 ; éd. Ch. Nadeau, 2002, p. 25. On peut observer que Charron est d'ailleurs très mesuré dans sa critique de Montaigne. C'est un texte encore qui montre comment Montaigne reste tout au long du XVIIe siècle une sorte d'autorité littéraire que bien peu osent attaquer de front, même s'ils y décèlent le poison du libertinage.
[58]
Impiété…, p. 197. L'idée selon laquelle la lecture de Charron (et de Montaigne) est très dangereuse pour certains et profitables pour d'autres est un véritable lieu commun. Voir par exemple Conrart à André Rivet : « Ce livre [
[59]
Voir par exemple Charles Sorel, Bibliothèque françoise (cité infra).
[60]
Impiété…, p. 186-187.
[61]
Impiété…, p. 197.
[62]
Il faut ici reconnaître la clairvoyance de Sabrié : « On ne peut nier que la religion du sage contient en germe le déisme, qu'elle aspire par ses tendances profondes à devenir simplement la religion naturelle », op. cit., chap. 15 (Le déisme et la religion du sage), p. 376.
[63]
« L'immortalité de l'ame est la chose la plus universellement, religieusement et plausiblement receuë par tout le monde (j'entends d'une externe et publique profession, non d'une interne, serieuse et vraye creance […]), la plus utilement creuë, la plus foiblement prouvée et establie par raisons et moyens humains. », Sagesse, I, 15.
[64]
« Ne peuvent qu'ils ne soient esbranlez, lors qu'ils lisent ce que dit cet autheur, que l'immortalité de l'ame etc., la plus part desquelles sont fausses, car entre toutes les choses morales je ne sçay pas ce qui est mieux prouvé que l'immortalité de l'ame, comme il paroist par les raisons qu'on rapporte pour ce sujet, desquelles j'ay fait un abbregé en respondant à la 1ère objection des athees », Bibliothèque françoise, op. cit., p. 205-206.
[65]
Voir les critiques pertinentes de T. Gregory à l'interprétation désormais obligée du Charron de
[66]
A ce sujet, il suffit de confronter l'Athéomachie de Charles de Bourgueville (1564) au texte - qui devrait être fameux - saisi chez Jacques Gruet en
[67]
Sagesse, II, 3.
[68]
Scipion Dupleix, Histoire générale de France avec l'état de l'Église et de l'Empire, Paris, L. Sonnius, 1621-1628, 3 vol.
[69]
Sur tous ces points, voir infra.
[70]
Impiété…, p. 206-207.
[71]
Sagesse, II, 3.
[72]
Doctrine curieuse…, p. 677.
[73]
De Admirandis naturae reginae deaeque mortalium arcanis, Paris, Adrien Périer, 1616. Voir également, p. 685 : « … de vray je ne sçay bonnement ce qu'ils veulent entendre par le mot de nature, lors qu'ils la qualifient du nom de royne, de deesse, de toute puissante, de bonne mere, et de sage gouvernante de toutes nos actions ».
[74]
Sagesse, I, 24. « Nature, d'une part, nous pousse avec violence à ceste action : tout le mouvement du monde se resoult et se rend à cest accouplage de masle et de femelle, et, d'autre part, nous laisse accuser, cacher, et rougir pour icelle, comme insolente, deshonneste. Nous l'appellons honteuse ; et les parties qui y servent, honteuses. Pourquoy donc tant honteuse, puis que tant naturelle, et (se tenant en ses bornes) si juste, legitime, necessaire, et que les bestes sont exemptes de ceste honte ? », Ibidem. Le passage à l'hédonisme raisonnable du déiste se fait dès lors de lui-même : « Celuy qui au banquet d'un Grand refuseroit/ Pour luy estre agréable une viande exquise/ Que libéralement il luy présenteroit,/ Seroit-il à louer d'une telle sottise ? », quatrain 93.
[75]
Édition F. Garavini, Gallimard, 2000, p. 392. Voir en effet Sagesse, I, 14 : « Nature ne nous a poinct apprins y avoir des parties honteuses ; c'est nous-mesmes qui par nostre faute nous nous le disons, et nature les a desia assez cachées, mises loin des yeux et couvertes ». A propos de l'influence indubitable de Charron sur le Francion, voir Ch. Belin, op. cit., p. 219-221.
[76]
Titre du chapitre
[77]
II, 5.
[78]
Voir la préface et l'avant propos de l'édition de l'Hexameron rustique par J. Beaude et M. Onfray (Encres marines, 2005), qui auraient pu au moins reconnaître leur dette envers R. Popkin.
[79]
Dialogues faits à l'imitation des Anciens, vers 1632, éd. A. Pessel, Fayard, 1988, p. 339. L'inflence directe de Charron sur le texte sans doute le plus radical de Le Vayer est remarquable. Voir par exemple ces considérations sur l'extraodinaire diversité des choses et des êtres divinisés : « Je ne pense pas non plus que le sage Charron, qu'il y ait rien en la nature, qui n'ait esté en quelque temps et par quelqu'un Deïfié, cette apotheose s'estant estenduë depuis les choses les plus grandes et considerables, jusques aux plus petites et chetifves… », p. 342.
[80]
Mersenne, Impiété…, p. 202-203.
[81]
Ibid. p. 203.
[82]
« Ce qui nous pourroit faire ainsi juger de l'intention de Charron, est le livre des trois veritez, auquel il monstre clairement contre les athees, les juifs, les mahometans, et les heretiques, qu'il n'y a aucune autre vraye religion que la catholique », Ibid. Pourtant Mersenne, comme bien d'autres, estime que la première des Trois vérités contient de spropositions fort dangereuses (voir infra)
[83]
Impiété des déistes, p. 208. Charron écrit : « nous sommes circoncis, baptisez, juifs, mahumetans, chrestiens, avant que nous sçachions que nous sommes hommes », II, 5.
[84]
Triomphes…, op. cit., p. 130.
[85]
Doctrine…, p. 274.
[86]
Pour faire sentir à l'homme sa faiblesse, la religion, « lui insinue et fait sentir d'une tres-belle et noble façon, introduisant Dieu humilié, afaibli, abaissé pour l'amour de luy.. », 1604, I, 37. Notons cependant qu'une interprétation déiste de ce passage n'est nullement déplacée, dès lors que l'incarnation est réduite à un sorte de symbole de la misère humaine.
[87]
Somme Théologique, liv. 1, sec 3. Les Trois Vérités, I, 3.
[88]
Mersenne dit aussi que si l'on trouve chez Charron « beaucoup de maximes, lesquelles approchent fort de l'impieté », cela est le cas « particulierement en sa premiere verité », p. 184.
[89]
Ed. M. Alcover, p.
[90]
Quatrains 105-106. Le soupçon du crypto-déisme de Charron, pouvait être d'ailleurs aussi nourri par l'absence d'attaque contre le déisme dans les Trois vérités, alors que le déiste était une cible obligée des apologètes. Sa taxinomie de l'athéisme (athéisme spéculatif, athéisme du doute, athéisme anti-providentialiste), laisse en effet de côté (volontairement ?) le déisme stricto-sensu.
[91]
Voir également Le Philosophe Chrétien, qui s'emploie à bouleverser la hiérarchie charonienne (Partie cinquiesme. Qu'entre les hommes il y a trois sortes d'esprits : dont les premiers et les derniers sont tousjours d'accord. Les impies sont du moyen ordre, partant incapables d'obëir ny de commander), op. cit. p. 185 sq.
[92]
Voir Sagesse, I, 16 et surtout I, 39.
[93]
Doctrine curieuse, p. 28.
[94]
Ibid.
[95]
Doctrine curieuse, p. 28-29. Charron est plus explicite encore concernant l'état d'esprit des sages face aux religions publiques : ils « ne se laissent gaigner et preoccuper à la creance publique, de laquelle ils ne s'estonnent poinct, sçachant qu'il y a plusieurs bourdes, faulsetez et impostures receuës au monde avec approbation et applaudissement, voire adoration et reverence publicque », I, 36.
[96]
Chanet, dans la préface de la première édition de son ouvrage, anonyme, écrit que son livre déplaiera sans doute à « ceux qui prennent Charron pour Socrate et l'Apologie de Raymond Sebond pour l'Evangile ». Or Chanet était en correspondance avec Patin (voir infra) et sans doute avec Naudé lui-même. Cité par Boase, op. cit., p. 186. Voir également ce que nous apprenne les manuscrits Patin de Vienne, où les conversations de Naudé à son premier retour de Rome (12 et 19 mars 1642) sont rapportées en première personne : « Feu le cardinal Bagni me demanda un jour quel estoit le meilleur livre de tous. Je luy dis qu'a part
[97]
« Michel de Montagne Auteur des Essais est fort estimé en Italie, mesme il y est traduit : mais on n'y connois pas encore
[98]
Au début de l'Apologie, Montaigne, associé à Plutarque et Sénèque, est mis au palmarès de ces grands « auteurs » que l'usage fréquent de la citation n'amoindrit nullement. Apologie pour tous les grands personnages faussement soupçonnés de magie, Paris, F. Targa, 1625 ; éd. J. Prévot, Libertins du XVIIe siècle, Paris, Gallimard, 1998, t. I, p. 144.
[99]
« Michaël de Montaignes, ut magis abundat copias sententiarum in suis Tentamentis, et ad modum Senecae crebrius percutit, sic minus ordine ac nitore praevalet. Petrus Charondas vel hoc ipso Socrate sapientior aestimandus venit, quod sapientiae ipsius praecepta primus, quod sciam, admirabili prorsus, doctrina, judicio, in artem reduxerit. Sane eius liber, et Aristotelem nobis exhibet et Senecam, et Plutarchum, ac divinius etiam aliquid pare se fert, quam Antiquioribus cunctis et recentioribus fuerit concessum », Bibliographia politica. Ad Nobiliss. Et Eruditiss. Virum Iacobum Gafarellum, Venise, 1633, p. 30 et 31 ; éd. Domenico Bosco (texte latin, traduction italienne et appareil critique), Rome, Bulzoni, 1997, p. 106. Dans le Mascurat,
[100]
Des livres de Charron et en particulier de
[101]
Voir par contre l'avis de Conrart « C'est un pédant qui a voulu rendre régulières les saillies d'un cavalier gascon ; et peut-estre qu'en luy donnant plus d'ordre qu'il n'en avoit, il luy a osté d'ailleurs quelque chose de la grâce que luy donnoit sa naïveté. Vous entendez bien que c'est de Montaigne que je parle, car il n'y a personne qui ne sçache que Charron a esté le tailleur qui voulu vestir régulièrement ce philosophe naturel… », A André Rivet, le 24 novembre 1645, cité in R. de Kerviler et E. Barthélémy, Valentin Conrart, 1881, Genève, Slatkine, 1971, p. 300.
[102]
Voir la célèbre lettre de Patin à Spon au sujet de son défunt ami Naudé : « Il prisait pareillement [de la même façon qu'il prisait Machiavel] bien fort deux autres livres, savoir
[103]
Sorberiana, sive Excerpta ex ore Samuëlis Sorbiere, p. p. F. Graverol, avec des Mémoires pour la vie de Sorbiere, Tolosae, Colomyez et Posuël, 1692, p. 41. « Je loge Monsieur de Balzac dans mon étude immédiatement après Charron et Montaigne, les deux seuls Auteurs français que j'égale aux Anciens, et que je préfère à tous nos Modernes, en ce qui est de la profonde Doctrine. Monsieur de
[104]
« Charronio verôquis sanior iudex ? si praesertim assederint illi, quorum ipse operâ profecit, Montanus, Lipsius, Seneca, Plutarchus, M. Tullius. Hos sane, et paucos alios ipsi comites adhibeo… His ubi nonunquam substituo Lucretium, Horatium, Juvenalem, ubi Lucianum aut Erasmum, Deum immortalem ! quàm merae me chimerae delectant ! », Gassendi à Henri du Faur de Pribac, le 7 Avril 1621, Gassendi, Opera, 1658, t. VI, p. 1-2. Dans ses Exercitationes paradoxicae le rénovateur d'Epicure attribue à la lecture de Charron son émancipation d'Aristote, Opera, I, p. 99.
[105]
Sagesse, 2, 5 ; CPCE, 1, éd. L. Marin, p. 81. La métaphore traditionnelle du sage dans le théâtre du monde se retrouve, avec des accents du reste assez différents, à plusieurs reprises dans
[106]
« Il y a quelques Livres qui conduisent un homme en cette vie : savoir : Epistolae Senecae,
[107]
Il y ajoute encore
[108]
Ibid. Derrière la probable allusion scatologique, il est intéressant de se demander à quoi les livres de Garasse peuvent paraître bons. La lecture des lettres de Patin apportent des éléments de réponse : les livres de Garasse sont compromettants pour
[109]
Cité par Pintard, p. 320. Quelques lettres inédites, 1877, p. 15.
[110]
Lettre à Jean Baptiste Salins, le 22 février 1667, Quelques lettres inédites…, p. 46.
[111]
Ibid.
[112]
Mélanges de Guy Patin, Vienne, Bibliothèque d'Etat, cod. Palat. ms 7071, p. 318. Le texte se poursuit ainsi : « Malherbe disoit qu'il n'entendoit rien à la religion qu'on nous preschoit, mais que par provision il falloit faire comme les autres : et avoit ordinairement en bouche ce mot qu'il tenoit pour fort bon : cole daemonium quod colit civitas, qu'on dit estre d'un ancien Empereur Romain nommé Galienus. Mais cette maxime est très dangereuse ». Sur le parlementaire René Chantecler, mort en 1641, disciple de Charron (et donc de Montaigne), voir R. Pintard, op. cit. p. 179-180. Dans le même manuscrit Viennois, Patin s'arrête ailleurs sur la maxime cole daemonium quod colit civitas, qui lui plaît manifestement beaucoup et renvoie encore à Charron par ces mots : « Les Politiques disent a ce sujet qu'il faut tousiours estre de
[113]
« La première était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance » (Charron : « En premier lieu, selon tous les sages, la reigle des reigles, et la generalle loy des loix, est de suyvre et observer les loix et coustumes du pays où l'on est », Sagesse, 2, 7). Cette dette est bien connue et soulignée par la plupart des commentateurs. On a retrouvé à Neuburg en Allemagne un exemplaire de
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On ne cesse, et en notre temps plus que jamais, de parler de la « philosophie chrétienne » de Descartes, alors que sa philosophie (ce qui ne préjuge en rien des convictions intimes de l'homme) interdit de décider rationnellement (et donc philosophiquement) de la supériorité du christianisme sur les autres formes de monothéisme. Par contre, il va de soi, qu'un déiste sincère pourrait sans aucune contradiction recevoir toute la philosophie de Descartes.
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Voir à ce sujet les remrques pertinentes d'E. Faye, Philosophie et perfection de l'homme, Paris, Vrin, 1998. L'auteur écrit cependant que « le problème du christianisme de Charron est […], comme celui de Montaigne, plus ou moins un ‘faux problème' », p. 244. Le fait est qu'il fut considéré (surtout pour Charron) comme un vrai problème par leurs lecteurs du XVIIe siècle. Ce n'est pas parce que ce problème intéresse moins, ou plus du tout certains de leurs lecteurs d'aujourd'hui, confortablement installés dans une société de la sortie du religieux, qu'il devient un faux problème d'un point de vue historique.
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p. 79-80. Mais les griefs reprochés à Montaigne que Sorel rapporte et conteste, sont quant au fond bien proches : « Ceux qui le veulent condamner, nous asseurent ; que tant s' en faut que ce livre de Montagne nous puisse enseigner la vertu, qu' au contraire quelques uns de ses discours sont remplis de paroles fort licencieuses, et peuvent apprendre aux lecteurs des vices qu' ils ignoroient, ou sont cause qu' ils se plaisent à s' en entretenir, et se trouvent après excitez à les commettre ; que d' ailleurs ses raisonnemens sur beaucoup d' effets de la nature, sont plus propres à détourner les esprits de la vraye religion qu' à les y porter, et sont peu convenables à un philosophe chrestien », p. 69.
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« … il dit ouvertement, quoy qu'à son ordinaire avec une traistreuse et coulante traisnée de paroles, Que la religion est une sage invention, pour ocntenir la populace en son devoir : et quoy qu'il fasse semblant de le dire en la personne des Athéistes, néantmoins, il fait comme Lucilio Vanini : ou plustost, celuy-ci comme celuy-là, il trahit sa cause : car il rapporte la force de leurs raisons, les expose, les commente, les met en posture, et puis nous laisse là », Apologie contre
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Dans la première édition : « … la religion, qui monstre bien que toute la cousture et conduitte humaine est bastie et faicte de pieces maladifves » I, 4 ; « L'immortalité de l'ame est la chose la plus universellement, religieusement et plausiblement receuë par tout le monde (j'entends d'une externe et publique profession, non d'une interne, serieuse et vraye creance, de quoy sera parlé cy-après), la plus utilement creuë, la plus foiblement prouvée et establie par raisons et moyens humains », I, 15 (p. 106-107) ; les religions « sont, quoy qu'on die, tenues par mains et moyens humains », 2, 5 (p. ). Il est intéressant de remarquer que tous ces passages trouvent peu ou prou leur source dans les textes montaniens.
[119]
Chanet « l'attaque sur l'opinion qu'il a euë que les bestes raisonnoient ; il luy monstre doctement et subtilement qu'elles ne raisonnent point ; car de vray ce que Montagne et Charon en ont dit, a esté avancé par eux sans beaucoup de reflexion. Chanet établit encore la certitude des sens et de la raison, et refute les sentimens heteroclites que Charon a eus touchant la nature et les coustumes des hommes ». C'est en effet un bon résumé des Considérations sur la sagesse de Charron de Daniel Chanet.
[120]
« Il ne faut pas croire qu'un homme de bonnes moeurs, comme Charon, dont la vie estoit sans tache, et qui estoit dans une moderation exemplaire, ait eu aucune mauvaise intention dans ses escrits », Bibliothèque…, p. 83. On peut trouver une certaine analogie entre ces pages de Sorel et la notice que Bayle consacre à Charron, à la fois en le lavant explicitement de tout soupçon, et en produisant tous les points qui ont pu faire soupçonner l'auteur de
[121]
Bibliothèque…, p. 80.
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Charron accuse certains de ses lecteurs de « prendre les choses autrement, en autre sens et d'autre main que je ne les donne, rapportant au droict et devoir ce qui est du faict, au faire ce qui est du juger, à résolution et determination ce qui n'est que proposé, secoüé et disputé problématiquement et academiquement ; à moy et mes propres opinions ce qui est d'autruy et par rapport à l'état, profession et condition, ce qui est de l'esprit et suffisance interieure ; à
[123]
Bibliothèque françoise, op. cit. p. 81.
[124]
Ibid. p. 82.
[125]
Ibid.
[126]
Le passage suivant de l'Impiété des déistes de Mersenne permet de mesurer la différence : « Ce n'est pas que je croye qu'un bon esprit se puisse pervertir par ceste lecture, car il fera comme l'abbeille, laquelle sucçote ce qu'il y a de bon en la fleur, et laisse le venin, et ce qui est inutile, ou mauvais. Mais il y a bien peu de tels esprits parmy le monde, nommément s'ils ne sont cultivez par une longue estude, et meditation en ce qui est de la vraye philosophie, et de la theologie : car c'est à ces esprits qui sont fournis de toutes sortes de sciences, et qui ont la religion gravee bien avant dans l'ame, de pouvoir lire, et juger de tels livres comme est la susdite sagesse, et non pas a un tas d'ignorans, qui parlent comme perroquets en cage, sans sçavoir le plus souvent ce qu'ils disent… », p. 186-187.
[127]
Les pensées du solitaire. Seconde partie, Paris, Augustin Courbet, 1630, p. 510-511.
[128]
Traicté contre la medisance, ,J. et C. Périer, Paris, 1624, p. 188-189
[129]
Voir également les passages de Crucé (Nouveau Cynée, Paris, 1623, p. 50-52) sur la prétention de chaque religion à être la meilleure, directement inspirés de
[130]
Pensieri sulla religione, in Pensieri Naturali, metafisici e matematici, éd. L. Cozzi et L. Sosio, Milan/Naples, Ricardo Ricciardi, 1996. Ne pouvant donner ici à ce texte très important la place qu'il mérite, on se reportera à David Wootton, Paolo Sarpi : Between Renaissance and Enlightenment, Cambridge, Cambridge University Press, 1983, p. 24 sq. Voir également Guaragnella, Paquale, Paolo Sarpi fra Montaigne e Charron MLN - Volume 120, Number 1, January 2005 (Italian Issue), p. 173-189 ; http://muse.jhu.edu/cgi-bin/access.cgi?uri=/journals/mln/v120/120.1guaragnella.html
[131]
Les Pensées de Monsieur Dassoucy dans le Saint-Office de Rome, Paris,
[132]
Voir mon article « Louis Machon (1603-après 1672). Autopsie d'une non-publication ». In Groupe de Recherches Interdisciplinaires sur l'Histoire du Littéraire, De la publication entre Renaissance et Lumières, études réunies par Ch. Jouhaud et A. Viala, Paris, Fayard, 2002, p. 93-109, 318-321. Nous préparons l'édition de ce texte inédit.
[133]
Ms de 1668 (Bibliothèque de Bordeaux), liv. II, max. 2, p. 557-558. Charron, Sagesse, I, 37 (avec quelques modifictions).
[134]
Sagesse, II, 5, Apologie pour Machiavelle, ms cité, p. 560.
[135]
Apologie pour Machiavelle, ms cité, p. 565-566.
[136]
Ibid.
[137]
« Le salut du peuple est la loi suprême », ibid. p. 596 et 597. Tout est tiré de Charron, De
[138]
Apologie pour Machiavelle, ms cité, p. 599. Charron, Sagesse, III, 5.
[139]
Voir supra, n. 3, l'avis du nonce Buffalo. C'est dans ce contexte qu'il faut réviser, à notre avis, les analyses souvent très justes de A. M. Battista, qui montre tout ce qui sépare la pensée politique de Charron de celle de Machiavel, Alle Origini…, op. cit. passim.
[140]
Edition Levier, ajouts dus sans doute à Johnson. Voir l'édition qu'en donne S. Berti, Traité des trois imposteurs. La vie et l'esprit de Spinoza, Turin, 1994, chap. XI, p. 118-122 (et ses commentaires, p. LXXIII et sq. Voir également ; Le Traité des trois imposteurs et L'Esprit de Spinosa. Philosophie clandestine entre 1678 et 1768. Textes présentés et édités par Françoise Charles-Daubert, Oxford, Voltaire Foundation, 1999.
[141]
Op. cit. XIII et XV.
[142]
S. Berti, qui a sans doute confronté le texte à l'édition de 1604 se trompe pour le chap. XI (op. cit. p. LXXV) : les éditeurs n'ont pas eu besoin d'ôter les passages affirmant la supériorité du christianisme, parce qu'il ne se trouvaient pas dans la première édition. Voir par contre l'habile découpage de passages du même chapitre dans le chap. XV du Traité.
[143]
Entrée « Charron », remarque P. Voir Berti, op. cit., p. LXXVI.
[144]
Examen de la religion ou doutes sur la religion dont on cherche l'éclaircissement de bonne foi, éd. G. Mori, Oxford, Voltaire Foundation, 1998, p. 1554, 210, 313, 329, 331. Voir également l'opération de simplification et d'adaptation de
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