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Il
s'agit de confronter ici deux domaines qui ne le sont presque jamais : les études
contemporaines en sciences sociales sur la communication équivoque et la
communication déceptive et les très riches querelles au sujet de la licéité
de l'usage des équivoques et des restrictions mentales au début de l'époque
moderne qui, à partir de la casuistique, ont investi tous les domaines de
l'action[2].
En ces deux domaines, j'envisage la raison rusée dans une perspective où,
quel que soit le propos déclaré de la recherche et les enjeux des prises de
position et des discussions, se rencontrent le souci éthique et la visée
d'une efficacité pragmatique. En effet ces formes de ruse sont soigneusement
distinguées du mensonge par ceux qui en défendent la pratique, mais d'abord
par ceux qui en produisent la description : les casuistes d'autrefois ou
les psychologues, sociologues et spécialistes de la communication
d'aujourd'hui. Pour les uns comme pour les autres, il s'agit de montrer
tantôt le bénéfice éthique d'une telle option - la ruse sans mensonge
est moins immorale que le mensonge, et peut être même considérée comme
exempte de toute faute -, tantôt un gain purement stratégique : le
recours à l'ambiguïté, à l'équivocité, à la tromperie négative
permet de se prémunir contre les graves dommages associés à la découverte du
mensonge. Les deux registres sembleraient a priori devoir rester séparés, si
l'on s'en tient du moins aux déclarations d'intention : la
psychologie sociale par exemple veut faire œuvre de science - et de science
utile -, pas de morale ; la casuistique traite des problèmes de
conscience, et paraît de ce fait destinée à rester étrangère aux questions
de pure technique de l'action (politique, juridique, etc.). Entre les deux
s'établit pourtant un passage continu, à la fois descriptif et normatif,
d'autant plus lourd de conséquences qu'il est moins avoué : de même
que l'on a souvent relevé la finesse toute politique de bien des subtilités
des casuistes - ce qu'il est juste de faire, si l'on ne se contente pas
toutefois d'en caricaturer l'esprit et surtout si l'on souligne que ces
subtilités ont effectivement servi aux analyses de l'action politique -, il
peut être salutaire, et en tout cas stimulant pour la réflexion critique, de
pointer les présupposés et même les préjugés moralisateurs qui
transparaissent de bien des façons sous la neutralité affichée du discours
des sciences sociales. A cet égard, disons-le de suite, l'extrême réticence
à utiliser la notion de ruse (ou ses équivalents, le latin astutia ;
l'anglais trick, cunning, etc.),
dans les sciences sociales comme autrefois
dans la casuistique (où la ruse est presque toujours considérée négativement),
vaut pour nous comme un symptôme considérable de son impureté : le fait
qu'elle engage à la fois l'idée positive d'une intelligence pratique en
action et le jugement de valeur négatif attachée à la tromperie, au mensonge
et à la dissimulation. C'est
en fait ce point de passage entre action stratégique et action éthique,
souvent aveugle, et même délibérément occulté, comme le montre précisément
la mise à l'écart de la notion de ruse, cette ambiguïté foncière - une
ambiguïté épistémologique qui n'est bien sûr pas sans enjeux pratiques
- qu'il m'intéresse d'examiner, aussi bien dans le discours des
sciences sociales que dans le discours de la casuistique, s'il est vrai que le
premier prétend si souvent à la neutralité éthique sans jamais pourtant
pouvoir faire complètement l'économie des jugements de valeurs, et s'il
est aussi vrai que le second, tout en se déployant dans les cadres de la théologie
morale, ne cesse de rencontrer et d'affronter la question de l'efficacité
des solutions proposées, à travers l'élaboration de règles véritablement
applicables aux cas de conscience particuliers. Evidemment, entre les beaux
jours de la casuistique du début de l'époque moderne et notre propre
contemporanéité, les conceptions de la vie morale, comme celles de l'action
stratégique, ont considérablement changé : il semble surtout que le
foyer de la plus grande incertitude se soit déplacé, du monde de l'action
contingente aux principes de la vie morale. Les sciences de l'action stratégique
n'ont cessé de se développer et de bénéficier de la terrible assurance
offerte par les modèles des sciences de la nature (les modèles
prudentiels ayant largement cédé la place aux modèles technicistes), alors
que la faillite de la morale normative, qu'elle soit fondée sur la révélation
ou dans la raison pure, a laissé place à ce qu'il est désormais convenu
d'appeler l'éthique, marquée par une irréductible indétermination des
fondements et des fins. Cependant, de la casuistique du XVIIe siècle
aux sciences humaines et sociales et à l'éthique contemporaines, foncièrement,
la même histoire se poursuit, l'histoire moderne déchirée par le conflit de
l'agir moral et de l'agir stratégique, et à la recherche d'un accord
dont l'éthique d'aujourd'hui, pas plus que la morale d'hier ne saurait
faire l'économie, sinon à sombrer dans l'angélisme ou le formalisme : de
sorte qu'il revient bien toujours à la vieille ruse pratique, héritée de la
prudence grecque, de trouver, de manière au moins circonstancielle, au cas par
cas, dans l'écheveau des relations sociales, l'accord ou du moins le
compromis entre l'un et l'autre impératif. La confrontation tentée ici est
évidemment elle-même engagée dans la question qu'elle se propose d'abord
d'instruire à partir de l'examen des modes de communication déceptive :
celle de l'accord et de ses limites. Jusqu'à quel point la ruse pratique
parvient-elle à accorder éthique et efficacité ? Jusqu'à quel point
la ruse de cet accord est-elle à la fois efficace et éthiquement défendable ?
Ou bien faut-il plutôt prendre acte du désaccord, et le faire dériver d'une
conception du signe tellement ancrée dans notre culture, qu'elle semble évidente ?
A savoir que tout usage déceptif des signes va à l'encontre de la fonction
« naturelle » des signes : la communication du vrai. La réflexion
qui suit est une sorte de préliminaire critique en vue de la mise en cause de
cette fausse évidence. Si
l'on est disposé à admettre que la ruse, dès lors qu'elle est employée
envers autrui, et quels qu'en soient le motif, la fin et la forme, est une
conduite déceptive, du moins une conduite qui utilise la tromperie (et cela
peut-être dans le but de détromper l'auditeur ou de l'enseigner, bref de
lui faire entendre la vérité, mais tromperie il y a, aussi légère et
transitoire soit-elle), alors elle ne peut qu'être négativement affectée
par la conception commune de la tromperie, de toute tromperie, comme genre dont
le mensonge est l'espèce majeure. Dans cette vision dominante, en parfait
accord avec l'idéologie de la transparence communicationnelle généralisée,
toute tromperie est affectée négativement, et souvent même identifiée au
mensonge. Dans un livre qui a fait date, la philosophe américaine Sissela Bok
(1978), pour ne prendre qu'un seul exemple, définit le mensonge comme
recouvrant tout message déceptif intentionnel « déclaré » (stated)[3].
Dans cette optique, toute ruse qui s'exerce par la parole et à travers les
autres systèmes de signes déclaratifs est un mensonge, et à ce titre implique
presque systématiquement un jugement de valeur négatif, y compris lorsque
l'intention est reconnue louable. C'est qu'en effet, selon la tradition inaugurée
par Augustin, dominante dans la culture chrétienne et sa laïcisation moderne,
il est à peu près impossible de parler avec rigueur et sans ironie de « bons »
mensonges, contre une autre tradition, plus ancienne, mais sans doute
aujourd'hui encore minoritaire, qui admet l'existence, comme plus ou moins
équivalents, de « mensonges économiques » ou « officieux »
et de « bonnes tromperies » ou bonnes ruses. Je mettrais ici entre
parenthèses cette très importante tradition, reprise sur des bases nouvelles
à l'époque moderne par le jusnaturalisme (Grotius, Pufendorf, etc.), pour
m'intéresser surtout au travail de distinction et de dissociation du mensonge
et de la tromperie opéré dans la tradition dominante dérivée d'Augustin de
prohibition inconditionnelle du mensonge, où l'on peut dire qu'une telle tâche
apparaît proprement nécessaire. Ajoutons qu'elle devient impossible, au prix
d'insuffisances et de contradictions inévitables, lorsque le mensonge est précisément
essentiellement défini, comme chez Bok, par la seule intention de tromper. Mais
comme nous le verrons, il revient alors aux analyses des interactions sociales réelles,
de montrer que ce rigorisme moral, privé de l'échappatoire de la bonne
tromperie ou de la ruse bénéfique, est inconséquent sur le plan même de l'éthique. Équivoques
et restrictions mentales
S'il
n'y a pas de bons mensonges dans cette tradition que par commodité je
qualifierai d'augustinienne, c'est que le mensonge y est considéré comme
un mal en soi. Celui-ci est défini en effet chez Augustin comme cette
contradiction de la parole et de la pensée qui implique une duplicité du
« cœur » : le menteur est l'homme aux deux pensées ;
celle qu'il tient pour fausse et qu'il déclare, et celle qu'il tient pour
vraie et qu'il taît[4].
Comme beaucoup l'ont noté, la tromperie est extérieure à une telle définition,
mais Augustin lui-même se reprend et fait aussitôt de la volonté de tromper
le mobile de la parole fausse : « le désir de tromper en parlant
contre sa pensée », telle est la faute du menteur. Ainsi mensonge et
tromperie sont-ils solidaires dans cette définition toujours opérationnelle, même
si la présence de deux éléments distincts donne lieu à des différences
considérables dans la tradition, selon que l'accent est porté sur la fausseté
du message - l'atteinte à la vérité -, ou sur la tromperie - la
trahison de la confiance[5].
C'est grâce à la focalisation de la définition sur la question de la vérité,
dans le cadre d'une conception strictement prohibitrice du mensonge, que le
plus de champ est donné à l'adoption de stratégies déceptives - de ruses
- non mensongères. Au rebours donc de la démarche adoptée par Sissela Bok.
Il existe ainsi, en occident, tout un courant de pensée qui tend de manière
plus ou moins nette à dissocier mensonge et tromperie, et à envisager d'un
point de vue éthique et/ou tactique le recours possible à un usage déceptif
des signes scrupuleusement dissocié du mensonge. J'en montrerai tout à
l'heure quelques exemples à la fois significatifs, et problématiques dans
les sciences sociales et la philosophie contemporaines, qui retrouvent
d'ailleurs - le plus souvent sans trop le savoir, sur de nouvelles bases épistémologiques
(linguistique, logique, psychologie) d'anciennes solutions qui étaient appuyées
d'une part sur la théologie morale dérivée d'Augustin et d'autre part
sur la logique et la rhétorique aristotéliciennes. Thomas d'Aquin, en
particulier, tout en reprenant Augustin, avait écarté la tromperie de
l'essence du mensonge : « Vouloir tromper quelqu'un, lui faire
croire ce qui est faux, cela ne ressortit pas spécifiquement du mensonge, mais
à une certaine perfection du mensonge… » ; « le désir de
tromper appartient à l'effet ultime du mensonge, non à son espèce, de même
qu'aucun effet n'appartient à l'espèce de ce qui le cause »[6].
A partir de cette précision théorique, la tromperie pouvait être considérée
en dehors du mensonge, c'est-à-dire comme l'effet de tout autre chose que
du mensonge, sans être en elle-même atteinte par la prohibition
inconditionnelle de celui-ci. S'est ainsi développée une casuistique, dans
les sommes pénitentielles puis dans les traités de théologie morale et de
droit canon, qui propose des stratégies déceptives innocentes (et non pas
prises dans une logique du moindre mal, le point est important) pour affronter
les situations de la vie où l'impératif de vérité se trouve en
contradiction avec un autre principe fondamental (justice, fidélité, charité,
etc.) ; dans tous les cas, il ne s'agit alors pas de tromper positivement
autrui par des signes faux (sans quoi évidemment, on aurait bien affaire au
mensonge), mais de lui dissimuler légitimement une information à travers
l'usage de signes qui ne sont pas faux, même si leur effet est bien de
tromper. L'intention première n'est donc pas de tromper, mais de cacher la
vérité, lorsque ce secret est légitime, voire relève d'une pure et simple
obligation : soit, parmi les situations qui ont arrêté l'attention des
clercs, celle du prêtre interrogé sur le contenu d'informations apprises en
confession (et à ce titre protégées par un secret inviolable, cas toujours
d'actualité comme le montrent quelques affaires récentes) et, plus généralement,
tous les cas où l'on est sommé de répondre à des questions sans être
interrogé « juridice »
(selon le droit) : celui de l'hôte auquel on demande où se trouve
l'homme qu'il cache, etc. L'un des principaux moyens retenus pour mener à
bien cette protection des secrets légitimes est l'usage de mots ou de phrases
équivoques. Ainsi, dans le dernier cas cité, on pourra répondre « non est hic »,
parce que la proposition peut signifier aussi bien « il ne mange pas ici »
que : « il n'est pas ici »[7].
Il n'y a pas mensonge, même si l'auditeur est trompé, puisque dans un sens
au moins ce que dit le locuteur est bien conforme à sa pensée. Une autre
solution, à la fois proche et bien distincte, consiste à associer des signes
de nature différente pour composer un discours (oratio)
vrai, lorsqu'il est considéré en entier, mais trompeur lorsque n'est perçue
qu'une seule de ses parties. Ainsi d'une anecdote rapportée à Saint François
d'Assise, souvent répétée, répondant, à ceux qui poursuivaient un voleur
qu'il venait de voir passer : « il n'est pas passé par ici »,
mais en glissant au même instant son doigt dans sa manche. Cette anecdote sera
reprise à la fin du XVIe siècle par le grand canoniste Navarra,
pour exemplifier sa doctrine du discours mixte (oratio
mixta), partie vocale et partie gestuelle, ou partie écrite, ou encore
partie tacite[8]. Cette dernière solution
consistant à ajouter mentalement une clause qui change radicalement le sens de
ce que l'on dit à voix haute, recevra rapidement le nom d'équivoque
mentale ou, plus conformément, de restriction mentale. Il suffira ici de
rappeler, pour donner un seul exemple, la citation retenue et traduite par
Pascal (avec ce qu'il faut d'accentuation pour la rendre ridicule) :
« On peut jurer, dit-il, qu'on
n'a pas fait une chose, quoiqu'on l'ait faite effectivement, en entendant en
soi-même qu'on ne l'a pas faite un certain jour ou avant qu'on fût né, ou en
sous-entendant quelque autre circonstance pareille, sans que les paroles dont on
se sert aient aucun sens qui le puisse faire connaître; et cela est fort
commode en beaucoup de rencontres, et est toujours très juste quand cela est nécessaire
ou utile pour la santé, l'honneur ou le bien »[9].
Il faudrait, pour être fidèle à l'esprit et à la lettre de Sanchez,
ajouter les nombreuses limitations imposées à l'usage des restrictions :
on ne saurait y avoir recours dans les usages ordinaires de la vie, lorsqu'on
est interrogé par des juges compétents, lorsqu'est exigée une profession de
foi, même parmi les hérétiques, etc., restrictions toutes importantes pour démontrer
que la doctrine ne met nullement en cause la vie civile, le fonctionnement de la
justice et l'obéissance aux puissances légitimes[10]. Je ne peux m'arrêter ici sur la pratique effective des
équivoques et des restrictions mentales attestée notamment en Angleterre, dans
un contexte de persécution politico-religieuse, ni sur les nombreuses
controverses auxquelles a donné lieu cet usage avoué et défendu publiquement,
surtout par les Jésuites, tout au long du XVIIe siècle et en fait
jusqu'au XIXe siècle[11].
Ces controverses se sont d'ailleurs surtout focalisées sur les restrictions
mentales et ont conduit à la condamnation par Rome de leur forme la plus
radicale (stricte mentalis)[12] et elles cachent un très large consensus, longtemps admis chez les catholiques
comme chez les protestants autour de la licéité d'utiliser des messages équivoques
ou ambigus dans toutes les situations où l'on est tenu de parler sans que la
vérité pourtant ne soit due. Ce sont surtout ces procédures d'équivocation
qui m'intéressent ici, ne serait-ce que parce qu'elles retrouvent une
dignité dans les études contemporaines sur la communication, qui montrent bien
que les locuteurs n'ont pas besoin d'être formés aux subtilités de la
casuistique pour y avoir spontanément recours en de nombreuses situations de la
vie privée et publique.
Dans un corpus en vérité énorme, je prendrai, pour la facilité de la
langue et parce qu'il arrive à la fin de tout un siècle de disputes, un
petit traité du jésuite Gabriel Daniel[13], qui répond aux
objections de divers auteurs dûment cités, dans le cadre d'une réfutation générale
des Provinciales. Pascal avait attaqué
la doctrine attribuée à la Compagnie de Jésus avec une extraordinaire
efficacité satirique, que suffit à attester le simple fait que son ouvrage est
à peu près le seul touchant à la question à être encore connu de tous
aujourd'hui. Voilà comment s'exprime le personnage du « bon Père » :
« une chose des plus embarrassantes [dans
les « conversations » et « intrigues du monde »]
est d'éviter le mensonge, et surtout quand on voudrait bien faire accroire une
chose fausse. C'est à quoi sert admirablement notre doctrine des équivoques,
par laquelle il est permis d'user de termes ambigus, en les faisant entendre en un
autre sens qu'on ne les entend soi-même, comme dit Sanchez, Op.
Mor., p. 2, l. 3, ch. 6, n. 13. […] Mais savez-vous bien comment il faut
faire quand on ne trouve point de mots équivoques ? Non, mon Père. Je m'en
doutais bien, dit-il ; cela est nouveau : c'est la doctrine des restrictions
mentales… »[14]
L'argumentaire produit par Daniel - et il ne fait que la synthèse de
nombreux auteurs qui l'ont précédés - n'est cependant en rien ridicule[15].
Il apparaît même en vérité assez contraignant. « On appelle ici
Equivoque, dit-il, toute proposition qui a plusieurs sens, et que l'on fait en
prévoyant que la personne qui nous écoute la prendra
dans un sens différent de celui que nous y donnons dans notre esprit ».
Il faut, ajoute-t-il, bien distinguer l'équivoque de la restriction mentale,
qu'il entreprend aussi de défendre. Celle-ci est « une proposition
[qui] prise selon les termes est fausse », mais « étant restreinte
par quelque chose que je retiens dans mon esprit », elle est susceptible
de devenir vraie »[16]. Le
principe dont découle l'ensemble de l'argumentaire, est celui
qu'admettent tous « les Docteurs catholiques » : « il
n'est jamais permis de mentir », dont découlent de grandes difficultés
à la fois « pour la pratique en certaines conjonctures » et
« pour l'explication et l'intelligence de quelques passages de l'Écriture
sainte ». Cette base prohibitrice, effectivement partagée avec les
adversaires, récuse bien sûr d'emblée la tradition du « mensonge
officieux », signalée plus haut, qui reste foncièrement hétérodoxe
(alors que, notons-le, la position défendue par Daniel reste orthodoxe[17]).
Daniel rappelle les objections faites aux équivoques et aux restrictions
mentales : 1- « ce sont des mensonges palliés », des « subtilités
inventées exprès pour se persuader qu'on ne ment point, lorsqu'on parle le
plus expressément contre sa pensée » ; 2- leur effet est « de
tromper ceux à qui nous parlons » ; 3- « elles vont à détruire
le commerce de la vie civile », en entraînant une défiance générale
des déclarations d'autrui ; 4- de multiples passages de l'Écriture
sainte et des Pères de l'Eglise dénoncent la duplicité et d'ailleurs
« ces subtilités sont nouvelles et inconnues à l'antiquité »[18].
En bon théologien, Daniel part de la Bible pour entreprendre sa défense, mais
comme on va le voir, l'Écriture est convoquée par la casuistique, non pour
occulter les problèmes réels qui se posent aux fidèles, mais au contraire
pour les affronter de la manière la plus concrète. Il tire des Écritures
plusieurs exemples éprouvés d'équivoques et de restrictions, dont le
premier au moins - une équivoque - doit être mentionné parce qu'il est
proprement paradigmatique, s'il est vrai qu'il figure encore dans la littérature
contemporaine (voir infra). Il
s'agit de l'anecdote biblique racontant la ruse d'Abraham en Égypte.
Craignant pour sa vie s'il déclarait que la très belle Sara était sa femme,
le patriarche lui demanda de se présenter comme sa sœur. Pharaon fit alors
enlever Sara, mais Dieu le frappa de grandes plaies, et il rendit Sara à son
mari[19].
La solution semble être apportée par un passage successif de la Genèse où
Abraham récidive, cette fois devant le roi Abimélech. Là encore Dieu apparaît
ensuite à Abimélech pour lui révéler que Sara était mariée et lui ordonner
de rendre la femme à son époux.
Sommé de s'expliquer, Abraham se justifia en invoquant le fait qu'il
pouvait en effet, sans mentir, l'appeler sa sœur, puisqu'elle était la
fille de son père sans l'être toutefois de sa mère, ce qui lui avait permis
de l'épouser[20].
Pour faire l'exégèse de l'anecdote, Daniel, comme tous ses prédécesseurs,
s'appuie sur Augustin, cité par le Droit Canon : l'évêque d'Hippone, à
plusieurs reprises, s'emploie à innocenter le patriarche de l'accusation de
mensonge que lui adressaient les manichéens, en affirmant qu'« il cacha
la vérité, mais il ne dit rien de faux »[21].
Daniel commente, en mettant l'accent sur le moyen de cette dissimulation de la
vérité, rendue licite par les circonstances (la menace de mort) :
Abraham, « fit donc en cette occasion une équivoque dans toutes les
formes »[22]. Outre
d'autres épisodes célèbres de l'Ancien Testament, Daniel cite et commente
à l'appui de sa doctrine, une série de passages du Nouveau, où le faiseur
d'équivoques et de restrictions n'est autre que Jésus. Lorsque par
exemple, au chapitre 11 de Jean « le Fils de Dieu dit à ses disciples : Lazare nostre ami dort, mais je vais le réveiller […] Jésus, dit l'Evangile, parlait
de la mort de Lazare, et les disciples crurent qu'il parlait du sommeil » ; ou encore, lorsque au chapitre 2 du même Evangile, « Notre
Seigneur dit aux Juifs, Détruisez ce
Temple, et je le rebâtirai en trois jours. Il parlait de son corps, et les
Juifs crurent, comme ils devaient croire assez naturellement, qu'il parlait du
Temple de Jérusalem »[23].
Enfin, et surtout, Daniel expose une série de cas de conscience, où le
recours aux équivoques et restrictions semblent permis, voire nécessaire :
un homme qui connaît un secret d'État d'une importance capitale est
interrogé par « un espion ou par un traître qu'il connaît pour tel,
et qu'il sait d'ailleurs être un homme adroit, clair voyant et infiniment pénétrant » ;
un scélérat, un furieux « cherche mon père pour le tuer, ma sœur pour
lui enlever son honneur, mon Prince pour le livrer à ses ennemis » ;
un homme « découvre le crime secret d'un autre : s'il ne se rétracte,
il y va des biens, de l'honneur, de la vie de celui qu'il a diffamé »[24] ;
un confesseur est interrogé sur le péché de son pénitent. Dans tous ces cas,
il est permis « de cacher ou de déguiser la vérité par l'Equivoque,
lorsqu'on veut nous la faire dire sans qu'on ait droit de la savoir, et
qu'il est de notre intérêt ou de celui du prochain qu'on ne la sache pas »[25]. Il
faut noter qu'après un siècle d'âpres controverses, Daniel est beaucoup
plus restrictif dans les cas envisagés - en tous points exceptionnels -,
que certains de ses prédécesseurs, en particulier Navarre, lequel insistait
sur la grande latitude d'usage qu'autorisait sa doctrine : « On
peut éviter d'innombrables péchés commis négligemment en disant quelque
chose sans la réservation mentale qu'il suffisait d'y joindre pour
qu'elle devienne vrai : sans cesse en effet on nous demande où nous
allons, ce que nous mangeons, combien d'argent nous avons, combien nous en
avons changé, combien nous avons donné, quelles lettres, quelles nouvelles
nous avons reçues, apprises ou données, ce que nous a dit untel ou untel, ce
que nous savons sur le compte de celui-ci ou de celui-là, et mille autres
choses»[26].
Navarre prônait surtout l'usage de l'oratio
mixta, et avec d'autant moins de scrupules qu'il le faisait dans le
cadre de ce qu'il appelait « un art de la bonne simulation et
dissimulation », où se trouvait largement déculpabilisée la tromperie
elle-même, dès lors qu'elle vise à bonne fin et ne lèse pas ceux qui en
sont victimes. Pour ce faire, le canoniste reprenait le couple notionnel de
bonne et de mauvaise tromperie (dolus
bonus et dolus malus),
significativement étranger à la théologie morale augustinienne, mais
directement issu du droit romain. Dans cette perspective, contre laquelle réagissent
de nombreux casuistes que Navarre va pourtant influencer de manière décisive,
il y a en fait une bonne tromperie, qui relève de la prudence, et n'est pas
comme telle condamnable, dès lors qu'elle s'exerce sans mensonge, ce que
permet opportunément l'oratio mixta.
On peut alors parler d'une bonne tromperie, et si l'on veut d'une bonne
ruse sans mensonge, qui recourt aux équivoques et surtout, par souci de plus
grande efficacité, aux restrictions mentales, beaucoup plus difficiles à déjouer. Mais
c'est dans une tout autre perspective, beaucoup plus modérée et scrupuleuse,
que se situe la plupart des casuistes de la Compagnie de Jésus. C'est évidemment
en supposant l'existence d'une bonne tromperie que Navarre prête le flanc
à de très embarrassantes objections. Si un casuiste mesuré comme Daniel défend
les équivoques et les restrictions mentales dans les cas d'exception (mais
non pour autant improbables), c'est - certes - que celles-ci ne sont pas
mauvaises en elles-mêmes (à la différence du mensonge), mais elles le
deviennent lorsqu'on les utilise sans nécessité, ou avec la volonté de
nuire à autrui, ce qui est bien le cas lorsque l'intention de tromper
gouverne l'action, quelles que soient les circonstances. Seule l'unique
intention de préserver un secret légitime les rend en fait licites[27].
Ce point est fondamental, que Pascal occulte délibérément, et Daniel ne se
prive pas d'accuser à ce propos l'auteur des Provinciales de pur et simple mensonge (à moins, dit-il
malicieusement, qu'il n'ait eut lui-même recours à la doctrine qu'il
condamne ![28]). Sanchez, incriminé par
Pascal, dit que cela serait « un péché d'user d'équivoques à
dessein de tromper son prochain ». La fin unique que l'on doit
poursuivre est de « cacher une vérité qu'il est important qu'on ne
sache pas »[29].
La tromperie est certes un effet des équivoques, mais il ne faut pas la
rechercher pour elle-même, sans quoi, tout en restant distinctes du mensonge,
celles-ci deviennent mauvaises. Elle est un effet inévitable d'un moyen qui
vise à autre chose : conserver le secret légitime, et qui en lui-même
n'a rien de mauvais, à la différence du mensonge. Mais on voit bien comment
seule la séparation de la tromperie et du mensonge, et la considération de la
tromperie comme un effet distinct de l'intention qui la produit, rendues
possibles par la définition thomiste (voir supra),
permet cette opération : elle ne conduit pas à réhabiliter la tromperie,
mais à promouvoir, en des cas plus ou moins nombreux selon les auteurs, des
stratégies de secret qui sont déceptives. Tout est affaire d'intention, de
« direction d'intention » comme disent les casuistes : l'équivocateur
honnête veut cacher et non tromper, même s'il sait que son interlocuteur
sera abusé. En outre la responsabilité est le plus souvent rejetée dans les
textes sur celui-ci : c'est parce qu'il pose des questions qu'il ne
devrait pas poser, qu'il exige des vérités qui ne lui sont pas dues, qu'on
lui oppose des propos équivoques. Et c'est alors bien lui qui se trompe en mésinterprétant
l'équivoque ; en recherchant dans les réponses qui lui sont faites les
vérités qu'il veut injustement connaître alors qu'on lui propose non des
mensonges mais bien d'autres vérités, destinées à le détourner de celles
qu'il recherche.
Le problème est évidemment que la tromperie reste indéfectiblement
attachée à l'usage des équivoques et des restrictions (comme elle l'est
du mensonge), puisque la vérité ne peut être opportunément cachée que si
les mots et les signes sont disposés de façon à leurrer l'interlocuteur.
C'est l'un des arguments les plus souvent utilisés pour justifier ces procédures
(et dont Daniel connaît la faiblesse, car il se garde bien d'y recourir), qui
s'effondre alors : leur assimilation à des figures de rhétorique, dont
la fonction serait bien de cacher et non de tromper. Un texte, dont Daniel fait
largement état, critique la doctrine par ce biais là. Il s'agit d'un petit Traité des équivoques composé à la
demande de Richelieu par Charles de Condren, Général de l'Oratoire[30].
Il semble en effet que l'on puisse « cacher la vérité sous quelque
figure, dont les plus communes sont les hyperboles, les Ironies, les
Amphibologies, les Antiphrases, les Equivoques ». Les « Docteurs »
en effet, et Augustin le premier, « conviennent que les figures ne sont
point péché », et qu'il faut les distinguer radicalement du mensonge[31].
Des auteurs avaient en effet fait valoir que l'équivoque est une figure bien
connue, et que les restrictions mentales sont innocentes parce qu'elles
peuvent se ramener à certaines figures comme la réticence ou aposiopèse[32].
Mais il faut alors noter qu'une figure doit être immédiatement perceptible
pour assumer sa fonction rhétorique : qu'est ce en effet qu'une équivoque
ou une ironie conçue pour ne pas être aperçue par le destinataire ?
C'est tout le problème éthique de la tromperie qui se trouve introduit par là.
Les figures sont permises, en effet, « quand on en use comme on doit,
ainsi que la loi du discours, et la conversation le requiert ; car si elles sont
forcées, et contre l'ordre que la raison prescrit, que l'usage autorise, et que
la bonne foi peut souffrir, elles n'excusent pas la tromperie, mais la couvrent
seulement en la faisant ». Pour qu'elles soient légitimes, il faut
« qu'elles soient telles que celui qui trompe ne soit pas celui qui parle,
mais celui qui écoute, qui s'abuse soi-même pour ne pas bien prendre le sens ».
Mais on voit alors clairement que des figures « justes et raisonnables »
ne tromperont que des esprits grossiers : « les plus déliés […] pénètreront
la vérité qui leur devait être secrète, ou feront instance plus grande,
s'ils se doutent de surprise, ou d'artifice, et s'en éclairciront ». Par
contre si « les figures sont si captieuses, et artificielles, qu'elles soient
violentées et contre nature », ce qui semble bien être le cas des équivoques
et restrictions enseignées par les casuistes relâchés, alors « elles
sont frauduleuses, et ennemies de la bonne foi »[33]. Aussi de deux choses
l'une : si les figures « sont justes et selon l'usage légitime »
elles sont inutiles, parce que « faciles à reconnaître », si elles
sont efficaces, alors c'est qu'elles sont « vicieuses de soi, et
n'exemptent pas de tromperie, et de fausseté celui qui s'en sert indûment »[34]. Condren,
propose alors lui-même une alternative, car il va de soi qu'il ne pouvait
laisser son éminent commanditaire sans secours pour exécuter les affaires d'État,
et il est bien vrai, reconnaît-il, que « l'homme a droit, et même
obligation de se défendre ; son honneur, et ses biens, et tout ce qui
appartient au prochain »[35].
Il le fait à travers l'intéressante notion de « fiction permise »,
sur laquelle on ne peut s'arrêter ici, mais qui présente d'évidentes
faiblesses : elle suppose la reconnaissance de l'innocence de certaines
tromperies et surtout, - comme Daniel ne se fait pas faute de le remarquer -
, elle semble bien impliquer que l'on parle contre sa pensée, c'est-à-dire,
quoi qu'en dise l'oratorien, cela même qui fait l'essence du mensonge[36]. On
voit bien les difficultés dans lesquelles se débattent les casuistes et
moralistes du début de l'époque moderne : dans le cadre d'une morale
où la prohibition du mensonge reste inconditionnelle et où le souci du secret
est omniprésent, il faut bien admettre l'existence de certaines formes de
tromperie innocente, soit directes, soit plus volontiers indirectes, et c'est
alors ce à quoi peuvent servir tout particulièrement les équivoques et les
restrictions. Cependant celles-ci ne sont vraiment conformes à l'usage commun
des signes et des figures que lorsqu'elles se montrent pour ce qu'elles
sont, mais les voilà alors frappées de nullité et d'impuissance, comme le
remarque Condren ; leur efficacité dépend de leur invisibilité relative
ou complète, et la tromperie a beau être indirecte, elle n'en est pas moins
nécessairement attachée au succès du dispositif. Celui-ci,
par son artificialité, sa finesse cauteleuse, sa redoutable invisibilité,
parut inévitablement à ses détracteurs comparable au mensonge même, et même
beaucoup plus dangereux pour l'ordre social et politique : moralement
condamnable ou suspect donc, et terriblement efficace. Pourtant, il était indéniable
que ces stratégies rejoignaient, comme les casuistes l'ont aussi abondamment
montré, des pratiques quotidiennes, jugées par tous innocentes : il est
admis que l'on se dise indisposé lorsqu'on ne veut pas sortir, ou que
l'on fasse dire à ses valets que l'on est absent lorsque l'on reçoit une
visite importune : quand mon boulanger dit qu'il n'a plus de pain, cela
ne veut pas dire qu'il doit lui-même s'en passer, mais qu'il n'en a
plus à vendre. Voire, elles retrouvaient des dispositifs formalisés par le
droit : ainsi, dans le droit anglais, peut-on plaider non coupable, en vertu de
la juridiction et sans mentir, lorsqu'on l'est, mais avec la conviction de
ne pas pouvoir être confondu[37]. C'est précisément ce
fort ancrage d'une doctrine réputée saugrenue dans les pratiques
linguistiques ordinaires ou codifiées par le droit qui permet d'établir si
facilement une comparaison avec les recherches contemporaines à la fois théoriques
et empiriques sur la communication déceptive, les implicitations frauduleuses
ou la communication équivoque, alors même que la plupart des chercheurs en ces
domaines n'ont aucun souvenir des analyses et des discussions dont je n'ai
pu d'ailleurs ici rendre compte que très partiellement. Avant
d'en considérer quelques unes, je noterai seulement, que ce saut dans le
temps est aussi, d'un autre côté, très insatisfaisant, parce qu'évidemment
l'appréciation de toutes les étapes intermédiaires dans les discussions
serait nécessaire à une bonne intelligence historique et théorique de l'évolution
- ou de la stagnation, voire même de certaines régressions considérables
- dans le traitement de ces questions. Notamment, il faudrait voir comment une
redéfinition du mensonge, chez Grotius d'abord (au vif donc des querelles que
j'ai rapportées), comme rupture du pacte tacite de vérité qui unit les
locuteurs dans la société civile, a pu considérablement transformer la donne,
en introduisant l'idée que le mensonge et la tromperie directes sont légitimes
lorsque autrui porte atteinte aux droits fondamentaux dont les hommes sont dépositaires[38]. Cette réintroduction,
sur de nouvelles bases, des nobles ou bons mensonges condamnés par Augustin,
rendaient en fait les équivoques et les restrictions superflues, au moins
d'un point de vue moral (car l'équivocité comporte une efficacité
pratique spécifique qui ne saurait être négligée). La discussion se déplaçait
pour se cristalliser autour du droit de mentir (voir par exemple la querelle qui
opposa Kant et Benjamin Constant[39]).
Mais c'est en même temps les conceptions et les lieux légitimes du secret,
qui se déplaçaient avec l'avènement des Lumières, et l'affirmation
toujours plus grande, qui trouve sans doute son expression la plus extrême dans
l'idéologie contemporaine de la transparence communicationnelle, de la
nocivité du secret en tant que tel, de plus en plus fortement associé, voire
intégré au mensonge[40].
On en trouve un exemple dans la définition proposée du mensonge par le
psychologue Paul Ekman, qui traque les menteurs avec autant de persévérance
qu'on a pu, en d'autres siècles, poursuivre les sorcières : il considère
en effet l'omission comme une forme principale du mensonge, à côté de la
falsification[41]. En faisant à la fois,
comme on l'a vu au début[42],
de l'intention de tromper la nature même du mensonge, on se trouve de fait
devant une représentation effarante de la société, ultra moralisatrice et
culpabilisante, puisqu'à partir d'une telle définition, qui associe et
finit par confondre, dans le mensonge, fausseté, tromperie et secret[43],
le mensonge en vient de fait à englober une grande part, peut-être la plus
grande part de la communication humaine. Equivoques,
ambiguïtés et fausses implicitations
Nombreux sont ceux, dans l'immense continent des
études anglo-saxones sur le langage et la communication, qui ont cependant
souligné l'insuffisance d'une telle conception, largement opposée aux
convictions de la plupart des acteurs : des convictions, il faut le noter,
que l'on ne peut réduire à une idéalisation de la vie sociale, ou à de la
simple mauvaise foi, dans la mesure où elles sont précisément engagées dans
des pratiques spécifiques. En effet, les études expérimentales comme
l'observation empirique montrent que les acteurs-locuteurs ne cessent au
quotidien, dans la vie privée comme dans la vie publique, d'exploiter des modèles
de communication qui leur permettent de réserver et de déformer sciemment la vérité
(entendu bien sûr par là ce qu'ils croient être vrai) sans tomber dans le
mensonge, la trahison de la parole donnée, ni même dans la tromperie, en tout
cas au sens fort, positif du terme. C'est
en particulier le cas des études sur l'équivocité ou l'ambiguïté des
messages. L'équivoque (equivocation)
est une communication « détournée » (nonstraightforward), « ambiguë, contradictoire, tangentielle, obscure ou même évasive »[44],
qui n'est « ni un message faux, ni une claire vérité, mais plutôt une
alternative, à laquelle on a recours lorsque tous deux doivent être évités »[45]. A partir de cette définition,
la psychologue Janet Bavelas et son équipe ont cherché à montrer
l'importance qu'il y a à établir une distinction entre mensonge et équivoque
à travers une série d'enquêtes, attestant qu'en de très nombreuses
situations les locuteurs optent spontanément pour l'équivocité afin d'éviter
à la fois l'expression directe de la vérité et de la fausseté, et tout
particulièrement lorsque dire la vérité heurterait l'interlocuteur alors
que dire un mensonge lui plairait (cas d'avoidance-avoidance
conflict, c'est-à-dire où l'on cherche à se soustraire à la simple
alternative entre deux solutions qui répugnent) : comment faire entendre à
l'étudiant, sûr d'avoir fait un travail remarquable, que sa présentation
était désastreuse ? que répondre aux parents ravis qui nous demandent
comment nous trouvons leur affreux bébé ? dans un tout autre état
d'esprit, cette fois déterminé par l'intérêt personnel, comment rédiger
une annonce pour vendre une voiture d'occasion en piteux état ?[46] Mais aussi, comment protéger un ami de la souffrance, conserver son emploi
menacé, se soustraire à des obligations sociales désagréables, faire échouer
des intentions criminelles, réussir une surprise partie ?[47] Ces situations sont bien sûr très différentes et leur seule énumération
suggère des amalgames qu'il faut au contraire éviter, mais les études
conduites sur certaines d'entre elles montrent en tout cas, selon les auteurs
susmentionnés ; que, lorsqu'ils en ont la possibilité, les gens préfèrent
équivoquer « véridiquement » (truthfully)
plutôt que de mentir ou de dire une vérité dommageable. Dans leur effort pour
séparer ce type d'équivocité non seulement du mensonge, mais de la
tromperie elle-même, ces chercheurs sont en effet amenés à distinguer les
messages équivoques vrais (equivocal true
messages) des messages équivoques faux (equivocal
false message). Cette
distinction n'est sans doute pas inutile, mais elle est bien fragile, car il
est difficile de nier qu'une équivoque intentionnelle ne contienne un élément
de tromperie, quel que soit son usage, c'est-à-dire même lorsque le but
recherché est la transmission d'une vérité (de ce que le locuteur tient
pour une vérité). D'autant plus que le message véridique (truthful message) est défini comme étant celui qui « représente
la réalité fidèlement (ou du moins comme l'émetteur - sender - croit qu'elle est) », alors que le faux « donne une image
de la réalité différente de ce qu'elle est (ou de ce que l'émetteur
croit qu'elle est) »[48].
Or il semble bien qu'il y ait toujours dans l'équivoque délibérée,
quelle que soit sa fonction, une déformation, un écart intentionnel dans la
représentation de la réalité, telle qu'elle est vue par le locuteur. Le but
affiché de cette distinction entre deux formes d'équivoque et de la définition
informationnelle du mensonge et de la véracité qu'elle implique (le mensonge
est défini avec neutralité par la fausseté de l'information présentée
dans le message), est de produire une analyse, froide, « objective »,
déprise des jugements éthiques (déclarés « subjectifs »)[49].
Mais comment, en matière d'éthique, pourrait-on faire l'économie du
jugement éthique, c'est-à-dire de l'objet même de l'analyse ?
L'invocation du fait, par exemple, que l'homme politique conséquent préfèrera
l'équivoque au mensonge, ne serait-ce que par le souci de prévenir les
graves dommages que lui causerait une accusation de mensonge s'il venait à être
mis en défaut (ce à quoi s'expose tout menteur), ouvre fatalement la
question du rapport entre le souci stratégique (du locuteur) et le souci éthique
(de l'auditeur et éventuellement du locuteur)[50].
L'invocation de la neutralité axiologique ici ne manque pas de sel, alors
qu'elle a pour enjeu de servir en fait à démontrer que le recours massif à
l'équivocité dans les interactions sociales les plus communes est éthiquement
correcte. Goss
et Williams, l'une des sources de l'ouvrage cité, distinguent plus finement
entre « non-véracité » (untruthfulness)
et ambiguïté (ambiguity), puis entre
l'ambiguïté dans le « discours informatif » et celle du « discours
persuasif »[51].
Cela permet aux auteurs de faire de l'imprécision calculée (vagueness) « un moyen amoral qui peut être appliqué pour produire bien des fins
différentes », tout comme la rhétorique, dans laquelle il s'agit en
fait d'insérer l'ambiguïté contre la tradition aristotélicienne qui
exige la clarté de l'élocution persuasive[52].
Ils renvoient eux-mêmes à W. P. Alston, qui dans sa Philosophie du langage avait insisté sur le fait que certains
contextes, comme la politique ou la diplomatie, requièrent l'usage de termes
vagues et ambigus plutôt que clairs et précis[53].
Cependant la distinction entre l'équivocité informative et l'équivocité
persuasive, légitime et utile analytiquement, devient assez contestable, dès
lors qu'on prétend identifier des usages séparés de l'une et de l'autre
cas concrets, où les deux sont le plus souvent inséparables : comment
l'usage d'une ambiguïté persuasive, par exemple dans le discours d'un
chef de gouvernement annonçant des mesures qu'il sait impopulaires, ne
s'accompagnerait-il pas d'une ambiguïté informative, au moins provisoire,
quant au contenu exact de ces mesures ? Et il semble bien alors, une fois
de plus, que l'usage de l'équivoque implique toujours peu ou prou, comme le
montrent suffisamment les activités politiques et diplomatiques, la tromperie
au moins « négative » des auditeurs.
Précisément, la vieille distinction entre tromperie positive -
mensonge ou simulation (au sens de mensonge par les actes) - et tromperie négative,
lorsqu'on fait en sorte que l'interlocuteur se méprenne en quelque sorte de
lui-même - dissimulation (qui consiste à faire comme si ce qui est, n'était
pas), ambiguïté - peut s'avérer plus fertile[54].
C'est elle que me semblent retrouver, comme bien d'autres du reste, les études
consacrées à la « communication déceptive » qui mettent
l'accent sur la différence considérable qui sépare le mensonge pur et
simple, défini par sa nature assertive (le faux est affirmé pour tromper), de
la tromperie par recours à l'« implicitation », notion issue des
analyses de Grice, qui recouvre pour une part et déborde aussi largement ce que
l'on a désigné jusqu'à présent par « équivoque », sans que
l'on retrouve pour autant - disons-le pour éviter toute confusion -
l'ancien concept de restriction mentale[55].
Dans la théorie de H. P. Grice, il y a implicitation (implication), lorsque au lieu d'être explicite (par exemple répondre
« oui » ou « non » à la question : « est-ce
que tu vas au pub ce soir ?»), la proposition exige du récepteur qu'il
infère l'intention du locuteur (soit à la même question : « Je
vais toujours au pub quand Leslie est de service », ou encore, « C'est
une belle soirée pour faire la fête »)[56].
Rien n'est plus fréquent que ce mode de communication dans la conversation,
et il permet une compréhension adéquate dès lors qu'il respecte le « principe
de coopération » et les « maximes » qui spécifient celui-ci[57].
Ainsi une pensée non ambiguë est-elle communiquée par le biais d'énoncés
ambigus. Mais par leur ambiguïté même, ces énoncés sont disponibles pour
produire des implicitations trompeuses qu'il faut bien en effet distinguer des
mensonges.
Bowers & co, autre source de Bavelas & co, parlent pour ce type
d'implicitations de « messages déviants », entendu par là, dans
une situation d'interlocution de type questions/réponses, des messages par
lesquels le répondant cherche à tromper (mislead) le demandeur sans se soumettre aux sanctions négatives
attachées au mensonge[58]. Soit « la classe
de circonstances » formée par les cas, extrêmement nombreux dans la vie
privée comme dans la vie publique[59],
où le répondant pourrait répondre à la question qui lui est posée, mais perçoit
qu'il y a forte chance pour que l'expression de la vérité littérale comme
du mensonge pur et simple lui soit dommageable, et qu'il lui serait par contre
avantageux que le demandeur soit trompé - soit, autrement dit, la
situation déjà décrite d'« avoidance-avoidance
conflict », mais envisagée du seul point de vue d'une logique de
l'intérêt - ; cette classe de circonstances encourage l'usage de
« messages déviants » destinés à tromper sans mentir : elle
incite « à placer des chausses trappes sur le pont qui relie sémantique
et pragmatique »[60]. La
préférence de la tromperie par implicitation au mensonge est ici aussi expliquée
pour des raisons essentiellement stratégiques : son intérêt majeur est de
rendre le demandeur responsable des inférences erronées, et non le répondant,
qui pourra toujours se réfugier derrière le malentendu. La réflexion sur
l'intérêt d'éviter le mensonge semble ici se rattacher spontanément aux
arguments conséquentialistes, que Hume avait inaugurés en plaçant à
l'origine même de la vertu de fidélité la crainte de l'exclusion du jeu
social à laquelle est condamné celui qui ne tient pas ses promesses[61].
L'implicitation trompeuse permettrait d'empocher les gains du mensonge, sans
en risquer les sanctions. Ainsi présentée, comme obéissant d'abord à
l'intérêt évident de ne pas être taxé de mensonge, cette ruse quotidienne
de la tromperie par implicitation paraît plus perverse encore que la « franche »
tromperie du menteur. Pour forcer le trait, et tenter de montrer que la
tromperie est pire que le mensonge, dans ses effets sur le lien social et comme
transgression morale, il suffirait par exemple renvoyer au personnage de Iago,
d'autant plus malfaisant qu'il ne ment pas, mais manipule par des
implicitations fallacieuses une victime qui collabore à son propre préjudice[62].
Cependant les auteurs n'assument guère la vision passablement cynique des
rapports humains à laquelle conduit leur analyse : ils concluent par des
propos d'une remarquable ambiguïté (délibérée ?), où le jugement
moral à l'emporte-pièce, assorti d'une furtive restriction qui le met en
fait entièrement en cause, vient seulement justifier l'utilité « sociale »
(sans plus de précision, mais les exemples donnés se réfèrent au face à
face des journalistes et des hommes de pouvoir) de la recherche : « Si
l'on accepte de considérer les messages déviants comme ennemis de la bonne
vie (mais nous n'affirmons pas qu'il en soit toujours ainsi), la société
serait bien avisée de rechercher les moyens de les détecter »[63].
La parenthèse est évidemment susceptible de renverser la conclusion, car
lorsque les messages déviants ne sont pas « ennemis de la bonne vie »,
la « société » serait bien mal inspirée de prendre en charge leur
détection et la question même de la déviance se pose alors. D'autant plus
que de tels messages, selon ce que disent les auteurs eux-mêmes, sont omniprésents
dans les relations sociales, et rien ne permet de dire qu'ils les empoisonnent
plutôt qu'ils ne les vivifient[64].
Ils tendent en effet à faire apparaître, pour emprunter les termes de Jonathan
E. Adler, dans un texte sur lequel je vais m'arrêter (il s'agit chez lui
d'un point de départ), que la tromperie intentionnelle (intentional deception) est « une constituante de bien des
formes acceptables de la vie sociale de tous les jours, comme le tact, la
politesse, les excuses, la réticence, la fuite, l'évasion, qui sont des
moyens pour protéger la vie privée, promouvoir l'harmonie sociale et
encourager l'intérêt »[65]. Devant un phénomène
d'une telle ampleur - travail omniprésent de la ruse linguistique dans les
relations sociales les plus ordinaires -, on comprend mieux que, d'autres
auteurs (voir par exemple Bavelas, supra),
effrayés par le spectre d'une tromperie de tous par tous, veuillent
innocenter complètement des messages qui, au moins dans leur fonction sociale,
n'ont en fait plus rien de « déviant », mais participent plutôt
d'une sorte de principe de coopération plus général et plus essentiel que
le simple respect des maximes de Grice. Dans cette perspective iréniste, les
ruses ordinaires et licites adoptées par les acteurs sociaux dans leurs échanges
linguistiques quotidiens obéissent à une sorte de ruse de la raison pratique où
l'utilité sociale et la pureté éthique se conjoignent exactement. La notion
même de tromperie perd d'ailleurs sa raison d'être dans la description,
comme on l'a vu, et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes
sociaux… La
seule juxtaposition de ces deux attitudes auxquelles conduit l'étude
objectivante (« scientifique ») de phénomènes semblables est
évidemment problématique ; s'il est vrai que l'une va dans le sens
d'une conception pacifiée de la vie sociale et politique, où confiance (trust)
et vérité (truth) sont foncièrement préservées par les acteurs, alors que
l'autre tend à faire de la tromperie (deception)
une donnée envahissante, tantôt menaçante pour la « vie bonne »
et justifiant, au moins dans la vie publique, le recours à des procédures de défense
adaptées, tantôt inoffensive et même utile à la société. Face à ces
difficultés, le besoin se fait d'abord sentir d'adopter une démarche plus
fine, opérant les discriminations qui s'imposent entre des dispositifs aussi
différents que le tact requis dans les relations sociales, l'art de protéger
sa vie privée des inquisitions d'autrui, les simples échanges de politesses
ou de civilités, la rhétorique du pédagogue, l'éloquence politique ou
judiciaire, etc. Je crois avoir suffisamment suggéré plus haut qu'il existe
à ce sujet des siècles de réflexion qu'il serait tout de même opportun de
mobiliser, sans compter les apports immédiatement disponibles d'autres
disciplines. Par exemple les auteurs écartent volontiers de leurs enquêtes
l'univers du droit, la cour de justice représentant un lieu ou l'ambiguïté
et l'équivoque, et donc les ruses du langage ordinaire, seraient à peu près
exclues[66].
Or il n'en est rien, et le droit américain tout particulièrement, dans sa
jurisprudence, fait une large place à un usage licite de la tromperie négative
par équivoque, rigoureusement distinguée du mensonge (et par là du parjure),
dont une récente affaire à la fois politique, juridique et médiatique a présenté un magnifique exemple[67].
En outre, pour que la question éthique soit autre chose que l'obsédant et
obstiné retour du refoulé dans le discours de la science, il semble
raisonnable de l'intégrer véritablement et sérieusement à la réflexion. C'est
ce que J. Adler a le mérite de faire, dans un travail de philosophie morale très
riche et très informé, reposant en partie sur les bases théoriques que nous
avons déjà pointées (en premier lieu la théorie gricienne des implicitations),
qui présente en outre le mérite d'exploiter quelques importantes références
à la tradition[68].
Et d'abord, pour donner un premier exemple de la distinction entre tromperie
communicationnelle (communicative
deception) et mensonge (défini comme « assertion de ce que l'on
tient pour faux »), l'auteur cite l'épisode biblique d'Abraham
affirmant de la belle Sara convoitée par les étrangers qu'elle est sa sœur[69].
Il en tire le caractère exemplaire non des casuistes modernes (qu'il ne cite
pas) mais de leur autorité privilégiée : Augustin qui, on s'en
souvient, s'en servait pour montrer la différence entre mentir, toujours
mauvais, et cacher la vérité[70]. Adler s'arrête sur ce
choix de la tromperie par équivoque ou fausse implicitation, plutôt que du
mensonge et sur la motivation de ce choix : « Dans quelle mesure la
différence entre affirmer ce que l'on tient pour faux et affirmer ce que
l'on tient pour vrai, mais en invitant à tirer une conclusion de ce que
l'on croit faux est-elle significative ? »[71] Peut-on parler, dans la préférence de la tromperie par implicitation d'un
« progrès moral », par rapport au mensonge, plus facile à mettre
en œuvre et plus sûr (du moins à court terme) ?[72] Dans le cadre des doctrines morales qui, comme celle d'Augustin ou plus près
de nous, de Kant, prohibent toute forme de mensonge, il s'agit en tout état
de cause de la seule issue possible, dans toutes les situations où il serait
criminel de dire la vérité, comme cela paraît être le cas lorsque Kant
refuse que nous mentions au meurtrier qui recherche celui que nous abritons pour
le tuer[73].
Les implicitations fallacieuses sont alors sans nul doute salvatrices, à tous
points de vue ! « Où est Joe ? » Vous pouvez dire par
exemple : « S'il est moins de 11 h, Joe est à la banque »,
bien que vous savez qu'il est 11 h passé ; le tueur en déduira qu'il
y est sans doute encore, alors que vous pensez qu'il est déjà parti…
Choisissez un endroit différent, mais assez proche de sa cachette, par exemple
le restaurant Nevada, et affirmez : « Il rôde souvent du côté du
Nevada ». Cette solution entre plus avant dans la tromperie, puisqu'elle
implique seulement ce que l'on tient pour faux. Il y a aussi la jolie solution
qui consiste à affirmer, si Joe est à dix miles à l'est de la ville,
qu'il se trouve à deux miles dans la même direction, car outre la juste
direction, la distance de deux miles est bien une partie de la distance exacte
et n'est donc pas fausse ! La similitude de ces exemples avec les
innombrables exemples proposés par la casuistique est absolument saisissante
(voir supra), alors même que l'auteur ne semble pas en avoir une
connaissance directe. Le cas même du fugitif à protéger est d'ailleurs,
comme on l'a vu, pour tous les défenseurs des équivoques le cas
paradigmatique, emprunté à Augustin, qui ne proposait cependant d'autre
solution, pour ne mentir ni trahir, que le refus explicite de coopérer, avec
tous les risques évidents que cela comporte[74].
Par contre, comme dans les solutions proposées par Adler, les solutions équivoquées
des casuistes, qui acceptent le rigorisme augustinien en matière de prohibition
du mensonge, tout en multipliant les stratégies de tromperie indirecte,
simulent la coopération sans tomber dans le mensonge, au sens où ce qui est
dit n'est pas faux, même s'il est dit de façon à être faussement interprété. Mais
le propos d'Adler est tout autre, car son usage de la matrice d'analyse
fournie par la théorie de l'implicitation lui permet dans un premier temps de
mettre en cause la supériorité éthique de la tromperie par implicitation par
rapport au mensonge, à travers une argumentation qui n'est pas sans point
commun avec celle des ennemis de la
doctrine des équivoques au XVIIe siècle. C'est la notion d' « invitation »
qui lui permet d'arguer qu'il y a le même abus de confiance dans la
tromperie linguistique et le mensonge, car le locuteur « invite »
son auditeur à comprendre ce qu'il veut dire, au-delà de ses propos
explicites, en lui présentant des implicitations d'une manière tout aussi
pressante que le fait celui qui use de propos explicites. En ce sens le trompeur
viole le principe de coopération, différemment mais tout autant que le
menteur, dont les assertions sont (à ses propres yeux) littéralement fausses.
Et il est vrai que l'on ne peut arguer du fait que la tromperie est plus
difficile que le « franc » mensonge, pour lui reconnaître une supériorité
éthique, ce qui du reste, on l'a vu, est largement contrebalancé par
l'assurance de l'impunité si les choses venaient à mal tourner. Le fait
qu'elle sollicite la participation de l'auditeur, n'est pas non plus une
circonstance atténuante, parce que celui-ci coopère évidemment à sa
tromperie à son corps défendant. Pourtant l'auteur ne veut pas nier que
celui qui recourt à la tromperie plutôt qu'au mensonge par souci éthique
est moralement supérieur au menteur ; et selon lui on ne saurait douter
qu'il en fût ainsi pour Abraham, dont il se représente la souffrance morale
au moment d'opter pour l'équivoque, alors que le menteur serait plutôt dénué
de scrupules. Là encore il retrouve, à travers une argumentation qui,
disons-le, paraît pour le moins contestable (quant à la caractérisation
psychologiques et morale du bon trompeur et du mauvais menteur) et - justement - d'un autre temps (notamment
dans la projection sur l'Ancien Testament, d'une éthique qui lui est foncièrement
étrangère[75]),
l'une des lignes majeures de défense des Jésuites contre leurs ennemis qui
considéraient leur doctrine des équivoques et des restrictions mentales comme
pire encore que le simple mensonge, au sens où le détour par l'équivoque
n'avait finalement d'autre fin que de donner une justification parfaitement
hypocrite à leur intention manifeste de tromper. Le simple choix de la
tromperie négative là où le mensonge est immédiatement disponible témoigne
d'un souci moral, au moins celui d'éviter un plus grand mal, car la
tromperie d'Abraham (par exemple) ne saurait être considérée comme dénuée
de toute tache[76]. Autrement
dit, malgré tout, une asymétrie éthique existe bien selon l'auteur entre
fausse implicitation et mensonge, qui apparaît tout particulièrement dans le
tact, où la tromperie dans la communication (communicational
deception) est entièrement gouvernée par les normes de la véracité :
« le tact est une déviation par rapport à la véracité, qui exige d'être
continuellement gouvernée par celle-ci », même si ses normes sont
« atténuées » pour éviter ou adoucir les frictions sociales sans
tomber dans la transgression du mensonge[77].
Pour exploiter un vocabulaire que l'auteur n'utilise pas, dans le tact, la
tromperie est d'abord une ruse de la vérité. Mais, même lorsque la vérité
est bien écartée (et donc transgressée), quand le souci éthique est prédominant,
ainsi qu'il est charitablement supposé dans l'histoire d'Abraham, la supériorité
est indéniable, qui suppose bien une différence de statut, dans la relation au
degré d'exigence de vérité, entre assertions et implicitations. D'où la
conclusion, qui témoigne de quelque embarras : « on peut reconnaître
qu'il y a une asymétrie morale qui favorise l'implicitation fausse ou la
tromperie par rapport au mensonge, tout en soutenant que cela n'est pas vrai
dans tous les cas et qu'il n'est pas vrai qu'une stratégie générale de
tromperie pour éviter le mensonge est un progrès moral »[78].
Ce qu'il faut retenir de cet embarras, outre le rôle qu'y joue la notion
plutôt obscure (ou trop évidente, ce qui revient au même) de « progrès
moral », c'est me semble-t-il le fait que l'élément stratégique
dans la tromperie est toujours susceptible de prendre le dessus sur le souci éthique,
et même de l'écarter complètement, dans la mesure où toute tromperie est
l'exploitation déviante d'une procédure destinée à faciliter et alléger
la communication (dire plus avec moins signes) : l'implicitation.
Autrement dit, ce que reconduit le principe de coopération auquel doivent obéir
tous les échanges linguistiques, qu'ils soient assertifs ou non, c'est évidemment
la vieille idée, confortée par deux mille ans de christianisme, selon laquelle
la tromperie est en toute situation un usage perverti des signes, qu'elle soit
engagée dans le mensonge, ou qu'elle ne le soit pas.
Sans doute une autre conception du signe est-elle possible, dont
Nietzsche a montré la voie, et où la ruse est première et la vérité
seconde, où la tromperie et tous les moyens linguistiques de la mettre en œuvre
(métaphores, équivoques, etc.) sont aperçus comme le premier moyen par lequel
l'animal humain se rapporte au monde et conçoit la société, laquelle exige
cependant pour se constituer et se maintenir que l'on adopte des règles
communes (ce que Nietzsche appelle « l'obligation de mentir selon une
convention ferme, de mentir grégairement dans un style contraignant pour tous »[79]),
qui n'excluent pas a priori la tromperie et le mensonge, mais en contrôlent
et régissent le cours. Ce renversement de perspective seul est susceptible de
permettre de reconsidérer la distinction pleinement légitime entre tromper et
mentir, et l'asymétrie à la fois morale et stratégique de la « déception »
et du « mensonge », car il se pourrait que de ce nouveau point de
vue, le mensonge apparaisse comme la façon la plus triviale, la plus bête (en
deçà même des prouesses de la ruse animale), la moins élégante et la moins
efficace de cette capacité propre à l'animal humain de ruser par et avec les
signes. Jean-Pierre
Cavaillé Mars
2001
[1]Texte élaboré à partir d'une conférence donnée dans le cadre du colloque La Raison Rusée, Louvain la Neuve, mars 2001, à paraître dans la revue Mauss. Je remercie vivement les organisateurs de cette manifestation d'avoir accepté cette pré-publication [2] Voir cependant l'ouvrage important de Albert Jonsen
et Stephen Toulmin, The
Abuse of Casuistry, Berkeley, University of California Press, 1988 (dont
un chapitre est du reste consacré à la question des équivoques). [3] Lying
: Moral Choice in Public and Private Life,
New-York, 1978, p. 13. La formulation ou déclaration
fait la spécificité du mensonge, comme forme de tromperie. Mais, plus généralement,
S. Bok affirme qu'il est très possible de définir le mensonge comme
identique à la tromperie (deception).
De même le psychologue Paul Ekman, très cité, qui définit le mensonge
par l'intention de tromper : « la personne a l'intention délibérée
d'en abuser une autre, sans donner le moindre avertissement, et sans que
la victime lui ait demandé d'agir ainsi… », Telling
Lies : Clues to deceit in the
marketplace marriage and politics, New-York, 1985 (2 : 1992) ; Menteurs
et mensonges. Comment les détecter, Belfond, Paris, 1986, p. 21. [4]
Du mensonge, 3, 3. [5]
Voir Alasdair MacIntyre, « Truthfulness, Lies, and Moral Philosophers », Grethe B.
Peterson, ed., The Tanner Lectures,
Volume XVI, Salt Lake City, Utah UP, 1995 (p. 309-361). [6]
Somme théologique, II, IIae,
quest. 110, art. 1. [7] Cas proposé, entre autres, par le théologien et
canoniste du XIIIe siècle, Raymond de Peñafort, souvent repris, Summa de poenitentia et matrimonio,
cum glosis Joannis de Friburgo, Rome, 1603, p. 100. [8]
Commentarius in cap. Humanae Aures,
XXII. qu. V. De veritate responsi; partim verbo expresso, partim mente
concepti. & de arte bona & mala simulandi, Rome, 1584, quest.
3, § 8. [9]
Thomas Sanchez, Op. Mor., p. 2, l.
3, ch. 6, n. 13 et sq, cité par Pascal, Provinciales,
Lettre IX. Il s'agit en fait non de la traduction littérale d'un
passage précis, mais d'un résumé tendancieux de plusieurs colonnes. [10] Pour un résumé en français favorable de la position de Sanchez, voir
Gabriel Daniel, SJ, Des équivoques et
des restrictions mentales, in Entretiens
de Cleandre et d'Eudoxe sur les Lettres au provincial, A Cologne, chez
Pierre Marteau, 1694, p. 378 sq. [11] Voir à ce sujet Brodie J. Brosnan, « Mental restriction and equivocation », Irish
Ecclesiastical Record, 16, 1920, p. 461-9 ; F. L. Huntley, « Macbeth and the Background of Jesuitical Equivocation », PMLA,
n. 97, 1964, p. 390-400 ; E. Malloch, « Archibald, Equivocation : A Circuit of Reasons », in Familiar
Colloquy. Essays... to A. Barker, ed. P. Bruckmann, Ottawa, Oberon Press,
1978 ; Peter Holmes, Resistance and Compromise : the Political Thought of the Elizabethan
Catholics, Cambridge, 1982 ; Johann P. Sommerville, « New Art of Lying : Equivocation, Mental
Reservation, and Casuistry », Conscience
and Casuistry in Early Modern Europe, ed. Edmund Leites, Cambridge,
Cambridge University Press ; Paris, Editions de la Maison des Sciences de
l'Homme, 1988, p. 159-184 ; Perez
Zagorin, Ways of Lying :
Dissimulation, Persecution and Conformity in Early Modern Europe,
Oxford, 1991 ; M. L. Carrafiello, « Robert Parsons and equivocation, 1606-1610 », Catholic Historical Review, 1993, vol. 79, n° 4, p. 671-680. [12] Bulles d'Innocent XI de 1679 contre une série articles de casuistique
dite « relâchée ». [13]
Gabriel Daniel, Des équivoques et des restrictions mentales, in Entretiens
de Cleandre et d'Eudoxe, op.
cit. [14]
Provinciales, Lettre IX, suit la
citation du jésuite Sanchez mentionnée plus haut. [15] On ne peut que souscrire à la remarque de Daniel : « Ce n'a
pas été une petite habileté à Pascal de ne point entrer trop avant en
matière, et de ne faire regarder les choses que par de certains côtés qui
faisaient dans l'esprit des lecteurs tout l'effet qu'il prétendait :
on n'aurait point ri, s'il en avait découvert davantage », ibid.,
p. 386. [16]
Ibid., p. 343. [17] Elle le demeurera d'ailleurs longtemps, s'il est vrai qu'à quelques
atténuations près cette position est par exemple encore celle d'Alphonse
de Liguori à la fin du XVIIIe siècle, encore largement suivie
au siècle suivant. Voir Alphonse de
Liguori, Œuvres complètes, éd. Receveur, t. XXXI, Theologia
Moralis, t. II, Paris,
1838, lib. III, tract. II, De secundo
praec. Decal., cap. II, Dubium IV : An in juramento liceat uti aequivocatione. [18]
p. 345-346. [19]
Genèse 12, 9-20. [20]
Genèse, 20, 2-12. [21] « Tacuit aliquid veri, non dixit aliquid falsi », Contre
Fauste, liv. 22, chap. 34. « veritatem voluit celari, non
mendacium dici. Soro enim dicitur, quia filia fratris erat », Questio.
Genes., 26, tel que cité dans le Droit
Canon, Causa XXII, quest. 2,
c. 22. Voir également Contre le
mensonge, X, 23 (cité infra). [22]
p. 357. [23] p. 351-352. Suivent d'autres déclarations de Jésus impliquant, si l'on
ne veut pas accuser le fils de Dieu de mensonge, l'usage de restrictions
mentales ; lorsqu'il affirme ne pas connaître le jour ni l'heure
du jugement dernier (Marc, 13), etc. [24] Ce cas est le seul qu'il est impossible d'actualiser, du fait des
transformations radicales sur ce point du droit et surtout des mentalités.
Pour le droit canon et la théologie morale, la découverte d'un crime
secret est en effet une très grave faute, et d'abord un « scandale »,
au sens où la publication du crime secret est perçue comme une incitation
au péché. Ce cas est d'ailleurs un excellent moyen pour étudier d'une
manière approfondie l'évolution de la conception morale et juridique du
secret et de sa protection dans la longue durée, entre l'époque médiévale
et la pleine modernité. [25]
p. 365-366. [26]
Op. cit., quaest. III, § 14. [27] Op.
cit., p. 355. [28] Ibid.,
p. 342 [29] Ibid.,
p. 378. [30]
Traicté des equivoques, fait aussi
par le commandement dudit Seigneur Cardinal [Richelieu], in Charles De
Condren, Recueil de quelques discours
et lettres..., Paris, 1643. [31] Augustin y insiste dans ses deux traités : Du mensonge et Contre le
mensonge, justifiant par là l'existence d'une éloquence chrétienne. [32] En particulier, Robert Persons (Parsons), A
treatise tending to mitigation tovvardes catholicke-subiectes in England
[...] against the seditious wrytings of Thomas Morton, minister, whose two
false and slaunderous groundes, pretended to be drawne from catholicke
doctrine & practice, concerning Rebellion and Equivocation are
overthrowne and cast upon himself, Londres, 1607. [33]
Traicté des equivoques…, op.
cit., p. 264. [34] Ibid.,
p. 265. [35] Ibid.,
p. 272. [36] Ibid.,
p. 267, sq. [37] Ce dernier exemple ainsi que le précédent (sous une forme très légèrement
différente) sont exploités par Henry Garnet, S.J., Provincial des jésuites
anglais, mort sur l'échafaud en 1606 pour ne pas avoir révélé ce
qu'il aurait appris en confession de la préparation de la Conjuration des
poudres. A
treatise of Equivocation, edited
by David Jardine, Londres, 1851. [38]
Voir Hugo Grotius, Du droit de la
guerre et de la paix, liv. III, chap. 1, Samuel Pufendorf, Du droit de la nature et des gens, liv. IV, chap. 1. Voir mon
article : « Le Droit de mentir : Pufendorf et Barbeyrac lecteurs
de Grotius », Nouvelles de la République
des Lettres, 1997-1, p. 37-48. [39] Voir François Boituzat, Un droit de
mentir ? Constant ou Kant, Paris, PUF, 1993. [40] Il va de soi que tout mensonge suppose le secret de ce que l'on pense vrai
et que l'on tait, mais il s'agit ici de considérer le secret en tant
que tel comme mensonger, ce qui est bien sûr tout autre chose. [41] « Le mensonge revêt deux formes principales : l'omission et la
falsification. Dans la première, le menteur se contente de garder pour lui
certaines informations sans rien dire de faux. Dans la seconde au contraire,
il présente des contre-vérités comme si elles étaient vraies », op.
cit., p. 21. Mais il revient aux auteurs des Lumières d'avoir les
premiers définis le mensonge comme omission : « mentir c'est
cacher une vérité qu'on doit manifester », écrit Rousseau dans
les Rêveries du Promeneur solitaire,
après Helvétius (note à De l'Esprit, commentée par Rousseau, voir J. F. Perrin, « Du droit de taire la vérité au mensonge
magnanime : sur quelques arrière-plans théoriques et littéraires de la Quatrième
Promenade », Littératures,
1997-1). [42]
Voir supra, note 2. [43] Tel n'est pas le cas de S. Bok, qui définit le mensonge à partir de
l'intention de tromper, mais maintient fortement la distinction entre
mensonge et secret : voir Secrets : On the Ethics of Concealment and Revelation, New-York,
1982, en particulier, p. 7. [44] Janet B. Bavelas,
Alex Black, Nicole
Chovil, Jennifer Mullet,
Equivocal Communication, Newbury Park, London, New-Delhi, Sage
publications, 1990, p. 21. [45] « … equivocation is neither a false message
nor a clear truth, but rather an alternative used precisely when both of
these are to be avoided », p. 171. De sorte que l'équivocation n'est pas
tromperie ni mensonge (plus ou moins assimilés, dans tout ce qui suit)… [46] Ces trois cas font partie de ceux soumis par les auteurs à des jurys. [47]
Ibidem. p 176. Les auteurs croient
pouvoir remarquer que chacune de ces situations est différente en des
aspects qui ont jusqu'ici été bien peu étudiés (« that have as
yet scarcely been explored »). En psychologie sociale peut-être, mais
la méconnaissance manifeste de l'ensemble de la tradition casuistique,
depuis les Grecs jusqu'au XIXe siècle, est ici totale. [48]
p. 181. [49] Cette définition purement informationnelle du mensonge et de la véracité
ne résiste pas à de sérieuses objections, parmi les plus classiques de
celles que la tradition morale s'est adressée à elle-même ; par
exemple que l'on peut mentir en disant la vérité. Voir Saint Augustin, De mendacio. [50] « For example, the politician who does not want
to tell a certain truth on nation-wide telivison must also consider the
need to have ‘plausible deniability' in case what he is hiding comes out
later ; a tangential response might better suited to this particular
situation than active misrepresentation. », p. 176. [51] B. Goss et M. L. Williams, « Equivocation :
Character insurance », Human
Communication Research, I, 1975, p. 265-270. Voir aussi, des mêmes
« The effects of equivocation on perceived source credibility », Central States Speech Journal,
1973, 24, p. 162-167. [52]Ibid., p. 265. La critique d'Aristote
est esquissée au début de l'article. Voir Rhétorique III, 2, § 1 : « le mérite principal de l'élocution
consiste dans la clarté », 1404 b et § 2 : « Parmi les
noms et les verbes ceux-là rendent l'élocution claire qui sont des
termes propres ». Quintilien en dit autant pour l'éloquence
judiciaire. Mais il faut noter que l'ambiguïté est indirectement réintroduite
dans la rhétorique aristotélicienne comme inhérente à l'enthymème
(syllogisme rhétorique), et en particulier à l'enthymème apparent, dont
l'un des lieux analysés par Aristote repose d'ailleurs sur
l'homonymie (voir Rhétorique,
liv. II, chap. 34). Ainsi l'ambiguïté, prise dans son acception la plus
large, devient à la fois ce qui est dissimulé par la rhétorique, et que
celle-ci exploite pour persuader un auditoire. [53] Philosophy
of Language, Englewood Cliffs, New Jersey,
Prentice Hall, 1964. [54]
Voir en particulier Grotius, Du droit
de la guerre et de la paix, liv. III, chap. 1, § 8. [55] Même lorsqu'elle est déceptive, c'est-à-dire lorsqu'elle
transgresse le principe de coopération (voir infra),
l'implicitation ne suppose nullement la présence dans l'esprit du
locuteur d'une quelconque clause réservée, qui en assurerait
formellement la vérité. L'implicite est ce que l'auditeur est conduit
à saisir dans la proposition pour lui donner sens ; lorsqu'il est
fallacieux, le locuteur parle de telle façon que l'auditeur est abusé,
ou plus exactement s'abuse lui-même dans l'établissement du sens (voir infra). La restriction mentale en
ce sens, à la différence de l'équivoque, n'a rien à voir avec une
implicitation, puisque la fausseté n'est pas implicite mais explicite, même
si elle est corrigée intérieurement par le locuteur. Plus généralement,
disons que dans une conception du mensonge et de la tromperie (c'est-à-dire
d'abord de la vérité) qui s'établit dans la relation
d'interlocution elle-même, la restriction mentale comme procédure de
justification morale n'a plus aucune place, puisqu'elle ne saurait
d'aucune façon empêcher le mensonge. [56] H. P. Grice, Studies
in the Way of Words, Cambridge, Harvard, 1989. Voir
aussi Dan Sperber et Deirdre Wilson,
La pertinence. Communication et cognition, Paris, Les éditions de
minuit, 1986. [57] Maximes de quantité (que votre contribution soit aussi informative que nécessaire ;
qu'elle ne soit pas plus informative que nécessaire), de qualité (ne
dites pas ce que vous croyez être faux ; ne dites pas ce que vous
n'avez pas de raisons suffisantes de considérer comme vrai) ; de
relation (soyez pertinents) et de manière (évitez l'obcurité de
l'expression, évitez l'ambiguïté, soyez bref, soyez ordonné), Grice, ibid., p. 30 sq. Voir aussi Sperber et Wilson, op. cit., p. 55-60. Il va de soi que, dans la perspective de Grice,
la maxime commandant d'éviter l'ambiguïté n'est pas transgressée
par l'ambiguïté formelle des implicitations, dès lors que par leur
entremise le sens est communiqué sans ambiguïté (voir les exemples donné ci-dessus). [58] Bowers, J. W., Elliott, N. D., Desmond, R. J., « exploiting pragmatic rules : Devious messages », Human
Communication Research, 1977, 3, 235-242. [59] « These circumstances are frequent in all of our
lives. We face this exigence when we are invited to a party we would prefer
not to attend, and when we are asked by parents to comment on a newborn
baby's appearance. We face it when we are asked to explain our behaviour
to someone who would be injured by either the truth or a lie. The
pseudo-lover faces these circumstances when asked Do
you love me ? Public officials constantly encounter this situation
as they parry questions demanding that they account for past behavior and
reveal their commitments for the future. As conflict and negotiating
sessions strategically must conceal the minimum amount they will accept in
preference to no bargain at all, without committing themselves so strongly
to a false position that they later find it impossible to retreat. Devious
messages, both sent and received, are ubiquitous in our everyday lives », ibid., p. 238, partiellement cité par Bavelas etc., op.
cit., p. 26. [60] Art.
cit., p. 238. [61]
Traité de l'entendement humain,
liv. III, chap. 2, section 5. [62]
Comme le fait remarquer J. Adler, p. 442 (voir infra). [63] p. 239. Les auteurs proposent alors quelques moyens triviaux de détection,
du genre poser des questions qui rendent difficiles les réponses déviantes,
ou exiger l'explicitation des implicitations, bref les procédés
ordinaires de toutes les polices du monde et de tous les temps. Il suffira
de comparer par exemple, avec les procédures semblables, mais infiniment
plus raffinées proposées par Nicolas Eymerich et les autres inquisiteurs,
pour déjouer les réponses équivoques des hérétiques (voir en
particulier Nicolau Eymerich — 1376 — et Francisco Peña — 1578 —, Le
manuel des inquisiteurs, intro, trad. et notes L. Sala-Molins, Paris, La
Haye, 1973, p. 126-127). Mais qui se plaindra du fait que nos sciences
sociales soient moins perspicaces et donc moins « efficaces »
(et moins paranoïaques), que ne l'était la machine inquisitoriale ? [64] Les auteurs remarquent d'ailleurs eux-mêmes que de tels cas sont si
nombreux que l'on ne pourrait pas les traquer, sans compromettre
quantitativement (manque de temps !) et qualitativement, le cours
normal de la communication, ibid.,
p. 239. [65] Jonathan E. Adler, “Lying, deceiving, or falsely
implicating”, The Journal of
Philosophy, XCIV, n. 9, sept. 1997 (p. 435-452), p. 435. [66] Bowers, J. W., Elliott, N. D., Desmond, R. J., art.
cit., p. 238 ; Adler, J., art.
cit., p. 440. [67] Il s'agit évidemment de l'affaire Clinton-Lewinsky. Je me permets de
renvoyer à mon article : « Sexe, parjure et internet », Les
temps modernes, 1999, n° 605, p. 281-305. [68]
art cité. [69] Genèse, 20, 2-12. Idem, Genèse 12, 9-20. [70]
Contre le mensonge, X, 23. Ce
texte, qui souligne, à partir de l'exemple d'Abraham, « qu'il
n'y a pas mensonge lorsqu'on cache le vrai en se taisant, mais seulement
lorsqu'on affirme le faux en parlant », est cité dans le Droit
Canon, caus. XXII, Quaest. II, can. XXII,
et a eu ainsi une très grande importance dans l'histoire des doctrines
morales et juridiques. Voir également Contre
Fauste, l. 22, chap. 34. [71] art.
cit., p. 437. [72] art.
cit., p. 436. [73]
Emmanuel Kant, Über
ein vermeintes recht aus menschenliebe zu lügen, 1797 ; D'un
prétendu droit de mentir par humanité, texte et traduction in Boituzat, François, Un
droit de mentir ? Constant ou Kant, Paris, PUF, 1993. Il est à noter
qu'en d'autres textes, Kant réserve lui-même la possibilité de
tromper négativement sans mentir, et qu'il l'a lui même pratiquée
pour tourner ses propres engagements à l'autocensure. Voir en particulier
A. MacIntyre, art. cité, p. 337. [74]
Du mensonge, [75]
Cf. A. Wenin, « Ruses
bibliques », contribution à paraître dans le même volume que le présent
texte. [76] p. 446 et 452. C'est un point qui différencie J. Adler de la plupart de
ceux qui ont exploité l'exemple d'Abraham, en général pour montrer
que l'équivoque, dans toutes les situations où il est légitime de
cacher la vérité, est exempte de faute (et qu'elle n'est donc pas un
moindre mal). Ce rigorisme accru est assez révélateur de l'appréhension
exclusivement négative de la tromperie aujourd'hui, lorsqu'elle est
envisagée d'un point de vue éthique (alors même que, dans une schizophrénie
digne d'analyse, elle se trouve fatalement valorisée dans les modèles
stratégiques de comportement sociaux proposés par ailleurs). [77] Ibid.
p. 447-448. [78] Ibid.
p. 452. [79] Fiedrich Nietzsche,
über Wharheit und Lüge in
aussermoralischen Sinne, in Gesammelte
Werke, München, 1920-1929, vol. VI ; Introduction théorétique
sur la vérité et le mensonge extra-moral, in Le livre du philosophe, trad. A. Kremer-Marietti, Flammarion, 1969,
p. 123.
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