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Cet
article d'Alain Sandrier
développe les positions d'un compte-rendu publié dans la revue
Critique
sous le titre « Michel Onfray, d'Holbach redivivus ? »
(Critique
Tome LXII-n°713, octobre 2006, p. 838-849).
D'Holbach
redivivus ? De
l'actualité d'une pensée athée
Compte-rendu de
Michel Onfray,
Traité d'athéologie, physique de la métaphysique, Paris, Grasset,
2005, 282 p. Il y a un
certain courage chez Michel Onfray. Il s'expose, il fait face : il
trace avec ténacité et clarté dans le débat public une ligne
interprétative du phénomène religieux dans lequel nombreux sont ceux qui
peuvent se reconnaître
[1].
Schématiquement : la défense de l'athéisme au nom d'un rationalisme
intègre et intransigeant qui ne consent pas à voir le débat d'idées se
complaire dans les querelles de conviction et qui place la discipline
critique au cœur de la réflexion. Soit une parole, excédée par l'obsession
performative contemporaine du « retour du religieux », qui ne se
veut pas gratuitement hostile à la religion, mais entend incarner une
« visibilité » de la posture athée. Médiatiquement, Michel
Onfray est sans doute le chantre le plus efficace de cet athéisme
rationaliste, qui seul permet, à ses yeux, l'épanouissement de la
réflexion philosophique. Inlassablement dans l'espace public il entend
défendre ce territoire : non seulement par tous les canaux de grande
diffusion (livre, presse écrite, télévision, radio) mais aussi dans
l'activité de transmission elle-même. Ses cours à Caen, dans le cadre de
l'université populaire qu'il a créée, connaissent un grand succès, et se
déclinent aussi en CD et DVD : utopie généreuse d'une
« instruction publique », à côté de l'« éducation
nationale », qui satisfasse la curiosité et le goût du savoir
[2]- un savoir, chez lui, aux orientations très affichées, clairement
hédoniste et matérialiste [3].
Ce Traité d'athéologie, c'est un peu l'essai de métaphysique de ce
professeur universel. Un philosophe
au présent
Michel Onfray
est donc actuellement le seul intellectuel médiatique ostensiblement
athée. Le thème accuse son positionnement au sein des « intellectuels
médiatiques » français. Il l'a aidé en tout cas à affiner ses traits
distinctifs. Il lui permet de se démarquer de prédécesseurs trop timorés
et trop tièdes à son goût avec lesquels il ne partage ni le statut ni le
style. Disons plus clairement que c'est une façon, pour lui, d'incarner
une certaine exigence du rôle du penseur dans la société qu'il ne voit pas
à l'œuvre chez ses « concurrents ». Nommément : Régis
Debray, en représentant de la « médiologie », qui prétend à une
place de choix dans le domaine de l'interprétation des phénomènes
religieux
[4].
Son passé en fait un anti-conformiste au parcours sinueux :
philosophe de la tradition d'excellence à la française (« Normale
sup »), dont il se réclame, il s'isole et se singularise par un
détour politique on ne peut plus retors, de l'engagement révolutionnaire
frondeur d'antan aux places d'honneur de Affaire
d'« habitus », pourrait-on dire, dans ces inimitiés
théoriques : Michel Onfray n'est pas un « héritier ». Il
n'est pas sorti du moule du prêt à penser contemporain : il ne vient
pas des Grandes Écoles arrogantes, qui ont préformaté la pensée actuelle,
selon l'opinion convenue, mais s'est formé dans l'enseignement sans gloire
en lycée, au plus près des réalités sociales. Il est le produit de cet
« air du temps » qui, pour lui, ne se confond certainement pas
avec la mode des intellectuels parisiens ou la distanciation
universitaire. Il entend être à l'écoute des tensions d'une société
s'imposant sans le savoir de nouvelles manières de poser les débats. Le
philosophe est dans la cité, si ce n'est dans « les
cités ». Aussi certaines
interventions télévisées, à l'occasion de ce qu'il faut bien appeler la
« promotion » du livre, font-elles mouche. Quand Michel Onfray
évoque des élèves de lycée revêches à l'esprit critique en arguant de leur
« culture musulmane », il met le doigt sur une sacralisation
répandue du rapport au Coran et sur une intolérance à toute entreprise
d'interprétation laïque d'un texte religieux qui émanent toutes deux d'une
partie de la génération nouvelle, anxieuse de son identité, rageusement
arc-boutée sur des convictions mises à l'abri de toute interrogation
exogène au message religieux de l'islam[7].
Mais la manière qu'a Michel Onfray de présenter les choses manque de
nuance : captation de l'air du temps ne vaut peut-être pas
écoute ici. Qui sait si, dans cette attitude hostile de certains
élèves, l'enjeu n'est pas, avant tout, celui d'un conflit d'autorité entre
le maître et l'élève récalcitrant ? Qui sait, surtout, si
« l'intolérance » n'est pas ici le révélateur de la violence
salvatrice qui se fait tous les jours en « classe de philo » -
sa chronique est le pain quotidien de toute « salle de
profs » : extraire, sans toujours y parvenir, des interrogations
rationnelles de ce qui relève encore, pour la plupart des élèves, de
« valeurs » constitutives de leur rapport au monde ? Bref,
et pour faire plus simple : passer du « préjugé » au débat
en bousculant des « repères » ? Le fait religieux
qu'incrimine Michel Onfray ne serait pas plus représentatif, alors, en
lui-même, que les problèmes moraux et sexuels par exemple. Et quel
professeur ne s'est amusé, dans sa classe, à considérer l'impact de
l'exposition de la théorie freudienne du désir sur des jeunes que le
continent de la sexualité met mal à l'aise, coincés qu'ils sont entre les
envies naissantes et les représentations normatives qui ont cours, quelles
que soient les cultures et les confessions ? Il se peut cependant que
la religion soit une question plus délicate, parce que plus vaste, si ce
n'est « totalitaire » : elle engage le monde et son
arrière-monde supposé, les mœurs et la politique, malgré qu'elle en ait,
les sciences et la sensibilité, l'individuel et le collectif. Elle est
indubitablement porteuse d'ordre : mais cet ordre, pourra-t-on
opposer à Michel Onfray, qui peut l'hypostasier quand il se réduit à la
bataille pour son monopole interprétatif ? Filiation
On l'aura
compris à ces réserves : pour celui qui s'intéresse à la question de
l'athéisme, dans le temps long de l'histoire de idées, le positionnement
de Michel Onfray, tel qu'il se livre exemplairement dans son Traité
d'athéologie, est à la fois sympathique et insatisfaisant : il
est, en un mot, symptomatique. Le débat qu'a suscité le livre de Michel
Onfray, a été aussi virulent que partisan, chacun souhaitant reconquérir
un territoire mis à mal
[8]. D'où
ce trajet, essentiellement critique : sans prétendre à une
neutralité ou objectivité illusoires, il interroge une position dans un
« champ », pour reprendre le vocabulaire de Pierre Bourdieu, et
plus précisément un « effet de champ » opéré par l'irruption
d'une œuvre comme celle de Michel Onfray. On tente d'évaluer les
interférences de deux mondes, celui de la recherche universitaire d'un
côté, celui du monde intellectuel médiatique et de
« l'essayisme » littéraire de l'autre : manière, pour nous,
de revenir sur des notions comme « engagement » ou
« distance ». Le point de vue adopté ici est celui de
l'« histoire des idées », et en particulier l' histoire de
l'hétérodoxie et de l'athéisme classiques. Au reste, ce champ de savoir
est lui-même l'objet de tensions interprétatives marquées, que mettent en
évidence, par exemple, les batailles actuelles autour de la notion de
« libertinage »[9].
Michel Onfray,
pour l'historien des idées, évoque des figures familières et révolues de
l'hétérodoxie, mais qu'on aurait par ailleurs tort de sous-estimer ou de
croire dépassées. À l'époque classique, il existe une manière de souligner
la pérennité de l'incrédulité, de l'ancrer dans une histoire au long cours
de résistance aux croyances communément reçues, c'est de se réclamer d'un
prédécesseur prestigieux et de s'annoncer comme son successeur, celui qui
en prolonge et actualise l'héritage. Ainsi apparaissent dans les titres
ces redivivi, d'un bout à l'autre de la chronologie de l'irréligion
classique : vers 1659, le Theophrastus redivivus, première
oeuvre offensivement athée, mais en latin il est vrai, s'appuie, comme son
titre le laisse entendre, sur une relecture du legs matérialiste antique à
travers la référence à Théophraste[10].
À l'autre bout, on trouve le Jordanus Brunus redivivus, manuscrit
publié tardivement en 1771, d'origine et de composition incertaines
[11].
C'est Giordano Bruno, figure de l'humaniste persécuté pour son droit
d'examen sur la nature et la religion, qui sert de modèle au libre penseur
des Lumières triomphantes. On est finalement aussi tenté de mettre
D'Holbach redivivus en sous-titre du Traité d'athéologie de
Michel Onfray, tant sa démarche nous semble participer d'une manière
propre au combat du baron d'Holbach (1723-1789). Moyennant quelques
transformations, qui mesurent l'écart des moyens et des possibilités de
penser d'une époque à l'autre, l'écart aussi de la portée et de la qualité
philosophique de chacune des deux entreprises. La critique de Michel
Onfray donne un coup de jeune à la pensée athée classique, sur laquelle
elle a jeté une lumière bienvenue ; en retour, cet éclairage donne
peut-être un coup de vieux au bagage philosophique de Michel Onfray. N'est
pas intempestif qui veut.
L'athéisme
militant : les rudesses du combat
Ce qui les
réunit toutes deux, indubitablement, c'est une même posture militante, une
même manière de vouloir exposer au grand jour - ce qui, pour le baron
d'Hoblach, ne veut évidemment pas dire en son nom
[12]
- une conception du monde athée qui revendique la même dignité que sa
concurrente croyante, supposée bénéficier, elle, du poids de son ancrage
majoritaire dans la société. D'une certaine manière, dans les deux cas, on
est face à une entreprise qui se sait minoritaire et réclame son droit à
l'expression, au nom d'un principe que, selon Pierre Bayle, la raison ne
peut démentir à moins de se saborder elle-même : il ne faut pas
compter les voix, il faut les peser
[13].
Et philosophiquement, les arguments athées, puisqu'ils prétendent pouvoir
ne relever que de principes rationnels, sont en droit aussi recevables que
ceux établissant l'existence d'un dieu. À tout le moins, ils peuvent
bénéficier a priori de la même écoute bienveillante. S'ils peuvent
être entendus, il faut donc les faire entendre : non seulement les
diffuser, mais aussi les exposer, les résumer, et disons même, pour
rassembler les deux perspectives, les formuler de la manière la plus
claire et accessible possible. Le Système
de la nature du baron d'Holbach propose en 1770 un exposé
offensif, extensif, réflexif et assertif à la fois, polémique et critique
donc, de l'athéisme. Autant dire une somme de l'athéisme classique sans
complexe ni faux-fuyant : rien ne peut plus empêcher que la pensée
exerce sa liberté. L'œuvre clandestine aura beau être poursuivie, elle
constituera un des beaux succès de la littérature
« philosophique » de la fin des Lumières. Liberté que Michel
Onfray veut rappeler, à deux siècles de distance, contre tous ceux qui
semblent se réjouir de la montée des réflexes religieux dans une société
française par ailleurs largement laïcisée. Les courbes du phénomène
religieux peuvent bien s'inverser, d'une époque à l'autre, c'est toujours
une conquête de la liberté de pensée que signale la possibilité
d'expression de l'athéisme dans une société dont les membres sont
majoritairement croyants. D'Holbach engageait sa grande offensive de
défense et illustration de l'athéisme alors que le rôle politique de
l'Église catholique, inscrite de fait et de droit dans la machine d'État,
semblait marquer le pas : les jésuites avaient été expulsés du
royaume de France en 1762, le « philosophisme » gagnait du
terrain au sein des élites, les pratiques religieuses perdaient de leur
vigueur dans les grands centres urbains, les vocations reculaient. Autant
de signes qui pouvaient réjouir une « conscience athée » de
l'époque, quitte à manquer le renouveau religieux, hors orthodoxie, qui
s'amorçait avec la sensibilité rousseauiste. Inversement Michel Onfray
veut faire entendre une voix athée au sein d'un concert grandissant de
fondamentalismes en tous genres qui inquiètent, dit-on, Aussi, chez
Onfray comme chez d'Holbach, la critique de la religion constitue une
pièce maîtresse. L'athéisme ne peut se faire entendre sans ruiner les
prétentions des religions à délivrer un message divin et à se placer ainsi
au-dessus d'une conception séculière de la vie sociale. L'irréligion est
donc constitutive de la démarche athée, c'est l'étape préalable à une
refonte de la question de l'existence de dieu : non pas
philosophiquement, nous y reviendrons, mais tactiquement, comme moyen
d'asseoir un discours. Étape décisive : la désacralisation du
discours religieux reçu représente une violence qui révèle à chaque
conscience, aussi libérée puisse-t-elle se croire, le poids d'un discours
d'autorité et normatif. Les Lumières ont été un moment privilégié de cet
iconoclasme dont les effets n'ont pas vieilli. C'est donc là que les
ressemblances entre Onfray et d'Holbach sont les plus fortes, les
affinités les plus évidentes. Et c'est bien cela qu'on retient du
Traité : sa trajectoire démonstrative part du constat de
carence de la réflexion athée pour mettre en perspective, en conclusion,
les dangers des monothéismes conquérants de notre temps. La partie
centrale est logiquement consacrée au rappel des dérives religieuses
recensées par l'histoire. Articulation didactique en quatre temps, donc,
clairement affichée par le titre des parties : Athéisme/
Monothéismes/ Christianisme/ Théocratie. Cette articulation, cependant,
retient moins l'attention du lecteur que le ressassement et la virulence
des critiques incessamment adressées à longueur de pages aux religions de
tous bords et de toutes époques. La linéarité de la démonstration est, en
quelques sorte, brouillée par la permanence des accusations. Le moment
heureux de l'athéisme est celui de la litanie des erreurs de la
religion : euphorie réjouissante à cataloguer les incohérences, les
bévues, les énormités que la religion n'a jamais eu peur de rassembler,
justifier et autoriser pour s'établir. Il est symptomatique de remarquer
la pérennité de certaines attaques, la continuité des critiques. Il y a
comme un éternel retour des irrévérences, avec des cibles privilégiées.
Nous ne prendrons qu'un exemple. La critique du
christianisme
La troisième
partie du Traité d'athéologie se concentre sur l'histoire du
christianisme (p. 145-186). Michel Onfray s'interroge sur ce qu'on peut
bien savoir du personnage de Jésus : soit, en toute rigueur
historique et philologique, pas grand chose. Jésus est avant tout un
montage textuel : « Jésus n'obéit pas à l'histoire mais au
performatif testamentaire » (p. 158). Il montre ensuite
La
bibliographie de cette section (p. 274-278), qui a servi d'appui pour la
rédaction du corps de l'ouvrage, mentionne principalement des références
récentes, d'inégale valeur scientifique, où les synthèses, plus ou moins
franchement orientées, prennent le pas sur les références érudites et
consistantes
[16].
Pourtant, tout invite l'historien des idées à voir dans ce développement
de Michel Onfray sur le christianisme primitif une version contemporaine
des œuvres de propagande antireligieuse du XVIIIe siècle. Même
manière, par exemple, de revenir sur l'existence du personnage Jésus,
quoique la question se concentre chez Michel Onfray sur l'inexistence
historique de l'individu et ne recourre pas au grand déballage iconoclaste
des histoires d'alcôves sur la conception du Christ. Rien des
développements sur le « soldat Panther », cause de la grossesse
de Marie : la « conception divine » permet à Joseph de
camoufler un adultère. Ce folklore irrespectueux de l'irréligion classique
culmine avec l'Histoire critique de Jésus-Christ publiée par
d'Holbach en 1770. Mais l'arbre du folklore ne doit pas cacher la forêt
des ambitions historiques : ni d'Holbach ni Onfray ne font l'impasse
sur l'essentiel qui est, à leurs yeux, le contexte de fermentation
religieuse du judaïsme au temps de Jésus, dont témoignent saint
Jean-Baptiste comme les Esséniens. Jésus n'est plus que le cas particulier
d'un ensemble florissant : disons autrement, l'heureux lauréat d'une
compétition prophétique ; ou encore, le plus habile candidat au
renouveau sectaire du judaïsme en cette période de tensions
socio-politiques fortes entre la puissance romaine et les différentes
communautés juives. Ensuite se déroule la grande suite des événements qui
font d'une singularité propre au judaïsme un succès dépassant son milieu
fondateur. Ainsi la trajectoire de la troisième partie du Traité
d'athéologie fait penser à une synthèse et un condensé des grands
monuments de « déconstruction » de la légende dorée du
christianisme primitif. D'Holbach, par exemple, propose son Tableau des
saints en 1770, dont le sous-titre révèle l'ambition : Examen
de l'esprit, de la conduite, des maximes et du mérite des personnages que
le christianisme révère et propose pour modèles
[17]. Variété de
l'irréligion
Un point
cependant : au XVIIIe siècle, le plus virulent et prolixe
dans ce siège fait à l'histoire sainte n'est pas forcément le baron
d'Holbach mais plutôt Voltaire, son concurrent en antichristianisme
radical, du bord déiste. Il a inondé le marché de titres revenant
obsessionnellement sur la médiocrité des fondations du christianisme[18].
Ce qui invite à une remarque, car
il y a, tout de même, quelque ironie à constater que l'aspect le plus
virulent et développé du Traité ne répond pas à l'objectif premier
du livre : Michel Onfray semble nous promettre un développement
éclairé sur l'athéisme en tant que tel, mais il ne parvient finalement qu'à
proposer une variation antireligieuse. Celle-ci peut avoir ses vertus, il
n'empêche qu'elle ne répond pas à l'ambition initiale du livre. Irréligion
n'est pas athéisme : la virulence de l'une ne sert pas
automatiquement la philosophie de l'autre, même si elle peut faciliter son
combat, en augmentant son audience. Mais la cible est manquée : que
l'exaspération la plus forte envers la religion, à l'époque des Lumières,
ne vienne pas d'un athée, d'Holbach, mais d'un déiste déclaré, Voltaire,
veut dire qu'on peut, à longueur de pages, se lamenter sur les effets
néfastes de la religion, en comptabiliser scrupuleusement toutes les
dérives, on ne parviendra pas pour autant à passer du rejet des religions
à celui de l'existence de Dieu. Les deux questions sont évidemment
connexes, mais l'une n'entraîne pas nécessairement l'autre : Michel
Onfray, en relisant ces auteurs des Lumières, aurait pu y trouver de quoi
fonder sa propre argumentation. Quelle est,
alors, la leçon de cette section ? Que retire-t-on de cette revue au
pas de charge des textes fondateurs du christianisme ? Ce précepte,
en particulier : « La lecture des évangiles exige le même abord
que la prose romanesque antique ou les poèmes homériques » (p. 158).
Où l'on compare ce qui n'est pas tout à fait superposable, pour mieux
faire sentir la construction mythologique dans ce qui se présente comme un
« témoignage ». La leçon a de quoi laisser sur sa faim :
elle sonne juste chez Voltaire ou d'Holbach, pour qui le réflexe critique
était loin d'être reçu, et la sacralité des textes saints une donnée
« autorisée », mais elle sonne un peu creux aujourd'hui, où ce
réflexe est acquis et où le moindre croyant, au moins intérieurement, se
permet d'échapper à la lecture littérale quand elle l'incommode ou lui
paraît incongrue et invraisemblable. L'enjeu n'était-il, donc, que
là ? Est-on à ce point assiégé par la sacralisation des textes saints
qu'il n'y ait pas de place dans notre société pour en assurer une étude
purement historique ou littéraire ou mythologique ? C'est un peu,
chez Michel Onfray, prendre la défense de ce que personne ne remet en
cause et une manière de confondre facilement foi et littéralisme,
conviction et crédulité. Sauf si Michel Onfray veut désigner clairement
tout un pan du phénomène religieux contemporain qui se complairait dans le
littéralisme - autre mot du fondamentalisme - à savoir l'islam ? Mais
c'est une supposition non explicitée comme telle dans le Traité,
puisqu'il s'en tient pour la critique textuelle au christianisme, que le
reproche touche mal
[19].
Faut-il alors soupçonner de la dissimulation chez Michel Onfray, lui qui
semble marcher toujours à découvert ? Il faudra y revenir. Pour
lors, ce serait aussi une supposition gratuite, tant qu'elle n'est pas
étayée : dans le fondamentalisme, quel qu'il soit, c'est toujours sa
puissance et ses agents qui font problème, pas son support, puisqu'on
s'accorde à n'y voir qu'un prétexte. La
transmission de l'athéisme
Michel Onfray
propose, comme viatique radical, d'« Enseigner le fait athée »
(p. 61). Mais quoi qu'il en pense, le « fait athée » ne peut se
dire au singulier : il peut y avoir des positions athées, qui ne sont
même pas forcément le fait d'individus athées
[20],
car l'athéisme, comme le reste, est relatif à un état du débat. On peut
prétendre qu'il y a eu de tout temps des gens qui se sont dit que dieu
n'existait pas, et certainement, cela, dans une société laïque, vaut
d'être rappelé. Cependant si l'on désigne par « fait athée »,
comme on croit pouvoir l'entendre chez Onfray, un corps de doctrine
stable, une espèce de science de l'incrédulité, alors on a toutes les
chances de se fourvoyer, parce que l'on ne peut séparer la formulation de
l'athéisme des conditions de possibilité de son expression : c'est
essentiellement une posture critique. Sinon, on tombe dans l'idéologique,
à la manière de l'athéisme soviétique, qui n'en a imposé qu'à
lui-même : car à se dire la vérité, l'athéisme, pas plus que toute
autre doctrine, n'a gagné en valeur philosophique. Aussi, puisque la
teneur philosophique de l'athéisme ne peut être dissociée de son
expression, on ne peut pas faire l'économie d'une étude de la
dissimulation, c'est-à-dire des manières de voiler ses idées et de ne les
faire comprendre qu'à certains esprits déliés. Ce serait faire l'économie
d'une interrogation sur les manières de convaincre, et même de se faire
comprendre. Il est utile de rappeler, comme le fait Michel Onfray
[21],
que le qualificatif d'athée est polémique et donc sujet à caution : l'athée est
toujours l'autre, celui qu'on ne veut pas être, signe infamant du rejet du
vrai Dieu. Mais Michel Onfray, dans sa présentation de la question, fait
l'impasse sur ce qui empêche l'athéisme d'être revendiqué, mais non
forcément exprimé ou vécu. Le distinguo a pourtant son importance. C'est
pourquoi le détour par les libertins du XVIIe siècle,
contrairement à ce que Michel Onfray laisse entendre, n'est pas un détour
inutile pour celui qui s'intéresse à l'athéisme et à son histoire :
non, il ne vaut pas mieux, comme il le dit péremptoirement,
« attendre » Meslier et ses continuateurs pour parler
« enfin » d'athéisme « clairement », tout simplement
parce que la dissimulation des auteurs plus anciens n'est pas un voile qui
masque au chercheur contemporain un athéisme déjà là. Cette dissimulation
constitue surtout le signe d'une difficulté à dire l'athéisme
positivement, qui perdure quelle que soit la permissivité sociale envers
le discours athée. Et cette difficulté, justement, est l'occasion de nous
interroger aujourd'hui sur notre possibilité à dire l'athéisme au
présent. Michel Onfray
semble ne considérer la question religieuse que d'un point de vue
individualiste. En personnalisant la conscience athée aussi bien que la
conscience croyante, Michel Onfray fait l'impasse sur ce qui traverse
l'individu quand il croit ou ne croit pas. Ce faisant, il s'interdit
d'analyser les manifestations de crédulité auxquelles ressortit le
phénomène religieux au niveau d'interprétation qui leur convient. Certains
de ses jugements péremptoires ne font que trahir l'impossibilité à
remettre les choses à leur place pour véritablement les comprendre :
non pas dans le sujet mais entre les sujets. Michel Onfray a ainsi la
victoire facile de ceux qui ne livrent bataille que dans le vide. Ou le
philosophe en Matamore de la sociologie : « Mon athéisme
s'active quand la croyance privée devient une affaire publique et qu'au
nom d'une pathologie mentale personnelle on organise aussi pour autrui le
monde en conséquence » (p. 29). Mais qui ne voit que la croyance,
comme phénomène social, est nécessairement convertible dans l'espace
public, et que cette « croyance privée » elle-même n'est pas une
évidence mais un travail ? Il est, bien entendu, utile de
s'interroger sur la conscience croyante, sur les composantes individuelles
de cet acte qui consiste à donner son adhésion à quelque chose. Encore
faut-il prendre en considération que cette phénoménologie de la croyance,
comme toute phénoménologie, se fourvoie : ce qu'elle qualifie de
donnée est avant tout une construction, et ici une construction sociale
héritée. Plus que tout autre, le phénomène religieux échappe à l'analyse
si l'on ne tient pas compte de ce fait essentiel : la créance est
reçue avant d'être activée, collective avant d'être individuelle. Elle
relève de la « coutume » comme disaient les libertins à la suite
de Montaigne, c'est-à-dire de ce qui n'entre pas en discussion mais est
constitutif du discours et des pratiques. Elle est un des repères qui
établissent notre rapport à la vie, dans ses aspects les plus familiers
comme les plus relevés, dans les actes et les pensées. La
« coutume », c'est, en d'autres termes, la pression
sociale : violence insidieuse, qui ne recourt pas nécessairement à la
force puisqu'elle relève d'autres formes d'intimidation, en particulier le
chantage à l'exclusion communautaire. La plus grande violence est toujours
l'exclusion : c'est d'être arraché au(x) milieu(x) qui donnent cadre
à notre vie. Une carence
d'outils
Et il faut des
outils d'analyse adaptés pour dire et comprendre, faire comprendre et
faire changer cette dynamique perverse : la sociologie a sans doute
son mot à dire, mais elle est absente de l'arsenal critique de Michel
Onfray, absence étonnante pour quelqu'un qui se réfère à Bourdieu[22].
Cela lui aurait permis de mieux mettre en perspective que les effets de la
religion se confondent avec ceux de l'éducation. Bayle le disait : la
foi est indiscernable des effets de croyance qu'inculque l'éducation. Cela
n'implique pas pour autant que toute « propagande » se vaut,
certes, mais cela invite à voir ce qui, dans toute pratique de
transmission, relève de l'adhésion d'autorité. Cependant aucune
propagande, aucune éducation n'est pour autant une totalité : on peut
se prendre au jeu de la crédulité comme se déprendre de tout
endoctrinement. La perméabilité aux croyances est inégale suivant les
personnes (seuils de crédulité), les sociétés (plus ou moins laïcisées).
Il n'y a même pas une religion qui ne soit plurielle dans ses
manifestations, parce qu'elle rassemble forcément des degrés de crédulité
différents (on n'est pas catholique de la même façon à Versailles et à
Bobigny, en France et en Afrique, homme que femme, etc.). Complication ne
veut pas dire ici émiettement et évanouissement de l'analyse : on
s'aperçoit seulement de la nécessité d'un regard plus affûté que celui que
Michel Onfray porte sur la réalité qu'il décrit. Un regard instruit par
les science sociales en particulier. Mais cette boîte à outils n'a pas été
ouverte. Le seul outil
que Michel Onfray semble employer ne vient pas de la sociologie proprement
dite, mais d'une espèce de foucaldisme vague, à travers l'emploi du terme
épistémè, mot qui a sans doute sa pertinence s'il est bien employé.
Cependant son usage, dans le Traité, laisse perplexe : il
semble relever plutôt d'une forme ad hoc d'histoire des mentalités,
dans sa forme la plus approximative, qui est aussi, malheureusement, la
plus répandue
[23].
Plus modestement qu'il n'y paraissait, Foucault faisait référence par ce
terme à des contraintes pesant sur des discours à une époque déterminée.
Avec Onfray, toute précaution d'usage ôtée[24],
cela donne une vision totalitaire, aussi inquiétante que grotesque :
« Le judéo-christianisme laisse derrière lui une épistémè, un socle
sur lequel s'effectue tout échange mental et symbolique » (p. 71). Le
point d'orgue de cette
conception fantasmatique est atteint quand Michel Onfray dépeint la
justice comme une institution reposant sur l'« épistémè
judéo-chrétienne » du « libre arbitre » (p. 78). Plus rien
ne le retient ensuite de caricaturer la question de la pédophilie :
au nom du déterminisme de pulsions, il semble vouloir défendre les droits
du pédophile, bafoués à ses yeux, par l'idéologie religieuse du libre
arbitre. La défense est pour le moins maladroite et la démarche laisse
perplexe. La justice ne statue pas sur une volonté, mais sur des actes et
leur légalité et donc leur tolérance. Ce n'est pas pour rien que le statut
du viol a évolué, par exemple[25].
Finalement, à voir de l'épistémè partout, Michel Onfray en vient à ce
renversement incongru : « La pensée laïque n'est pas une pensée
déchristianisée, mais chrétienne immanente » (p. 259). L'on ne sait
que dire alors, si ce n'est cette pirouette assez attendue : si, quoi
qu'on fasse, tout relève d'une épistémè religieuse, comment épargner
Michel Onfray du soupçon d'être le grand prêtre d'une religion de
l'athéisme ? Le paradigme de
la soumission
Peut-on suivre
Michel Onfray, quand il se contente de considérer la religion sous l'angle
de la soumission aveugle ? Le problème n'est pas seulement celui de
la pression sociale, de la violence effective d'une religion instituée
déployant ses ramifications à tous les niveaux de la société : vision
réductrice, digne de « l'hypothèse répressive » que dénonçait
Foucault dans son Histoire
de la sexualité. Que la religion relève du paradigme de la soumission,
c'est bien avant tout parce qu'elle organise un rapport primordial à
l'autorité. Si l'on obéit à la religion, c'est bien parce qu'elle a les
moyens de faire accepter l'autorité qu'elle veut incarner, celle de Dieu.
Il se peut même que les dérives autoritaires de l'institution soient
dénoncées comme telles, brocardées, combattues, sans que pour autant soit
entamé le cœur de ce contrat qui est la source véritable et inattaquable
de la puissance qu'une religion exerce : simplement qu'elle puisse
prétendre être la manifestation d'une relation privilégiée de ses membres
au divin, c'est-à-dire à l'essence des choses. Aussi faut-il
inverser le sens de l'analyse proposée par Onfray : il est naïf, mais
aussi dangereux, de croire à la dynamique totalitaire d'une religion.
Actualité oblige, l'apogée est atteinte, dans le Traité, à propos
de l'Islam. Le tableau fait froid dans le dos, parce que l'auteur
hypostasie ses fantasmes : Car
l'islam est structurellement archaïque : point par point, il
contredit tout ce que la philosophie des Lumières a obtenu depuis le
XVIIIe siècle en Europe et qui suppose la condamnation de la
superstition, le refus de l'intolérance, l'abolition de la censure, le
rejet de la tyrannie, l'opposition à l'absolutisme politique, la fin de
toute religion d'Etat, la proscription de la pensée magique,
l'élargissement de toute liberté de pensée et d'expression, la
promulgation de l'égalité des droits, la considération que toute loi
relève de l'immanence contractuelle, la volonté d'un bonheur social ici et
maintenant, l'aspiration à l'universalité du règne de la raison. Autant de
refus clairement signifiés à longueur de sourate…(p.
251). Mais, l'analyse ne
progressera que si elle rejette cette compréhension idéologique qui prend
au pied de la lettre la lecture fondamentaliste des livres sacrés voyant
le réel comme l'émanation d'un texte déjà écrit. Une approche lucide doit
considérer les phénomènes sociaux avec la pluralité qui les compose. La
totalité existe seulement dans l'esprit qui considère sommairement les
choses. L'essentiel du phénomène religieux échappe à Michel Onfray :
ce qui importe pour chaque religion, c'est de pouvoir orchestrer une
dynamique de l'autorité, à travers un jeu complexe et différencié, qui lui
permette de prétendre détenir pour les siens la vérité contre les autres.
Cela ne veut donc rien dire, s'agissant des croyants, de parler de la
« totalité de leur religion » (p. 83) car elle n'existe pas. Il
y a, à chaque fois, un rapport spécifique à ce qui relève d'une
concurrence d'autorité : quel domaine, quel acte, suis-je prêt, en
tant que sujet d'une communauté, à inscrire dans une prescription relevant
de la religion ou de normes sociales et culturelles laïques ?
L'arbitrage est là, et il est constant : il interdit de voir dans la
religion un monolithe dogmatique que les croyants suivent docilement.
Fantasme de fanatique ou d'incrédule trop crédule. Mettre cette
dimension sociale de côté, au nom d'une vision individualiste de la
raison, c'est oublier que la rationalité elle-même est à la recherche de
milieux d'accueil. Le leitmotiv du « petit nombre » chez les
philosophes classiques s'explique ainsi. L'élitisme qui parcourt encore
les Lumières, malgré l'idée convenue, tient là son origine : la
raison est fragile et se diffuse de milieu protégé en milieu protégé. Si,
par exemple, Voltaire s'emporte contre la « canaille »,
c'est-à-dire le peuple, c'est parce que, selon lui, le peuple ne peut
assurer les conditions adéquates à un débat rationnel : la leçon se
prolonge jusque chez Condorcet, sous Prophète en son
pays
Ainsi, ce qui
gêne le plus dans la démarche de Michel Onfray, c'est sa facilité à
disqualifier des interrogations sur la seule invocation de concepts
sommairement utilisés. Attitude qui se lit dans la posture d'emblée
installée entre celui qui parle et celui qui écoute, l'auteur et le
lecteur, pour ne pas dire le maître et l'élève : les questions
n'existent même plus quand on est sûr d'avoir les réponses. Autant dire
que la religion est un problème à éliminer quand on est philosophe
athée : « La religion procède d'un mode de rationalité primitif,
généalogique et daté » (p. 64). Et plus loin, de manière plus
offensive, en mettant intelligence et athéisme d'un côté et religion et
magie de l'autre : « bien conduite, et selon l'ordre des
raisons, l'intelligence, a priori athée, empêche toute pensée
magique » (p. 96). Si la religion est l'opposé de la raison, la
question de sa pertinence ne se pose pas : mais aussi, c'est avouer
qu'on ne peut s'adresser qu'à ceux qui sont rationnels, c'est-à-dire sans
religion ; et que seuls les irréligieux sont rationnels pour ne pas
dire intelligents. Dans le cercle qu'il dessine sans même s'en apercevoir
entre raison et incrédulité, entre rationalité et athéisme, Michel Onfray
ne paraît pas remarquer qu'il enferme sa démonstration dans une tautologie
énonciative : je ne m'adresse qu'aux gens raisonnables qui peuvent me
comprendre, soit aux athées, et donc je ne m'adresse qu'aux athées parce
qu'eux seuls peuvent me comprendre, eux seuls ne sont pas aliénés. Ainsi
le penseur athée, avec Michel Onfray, ne peut se retenir de voir partout
« l'évidence d'une aliénation » (p. 27). Tout le monde aliéné
sauf moi, athée. Michel Onfray a pourtant la sagesse de constater :
« étrange comme l'aliénation du voisin fait sourire celui qui passe à
côté de la sienne » (p. 27). Dommage qu'il ne s'applique pas ce
constat à lui-même : serait-ce parce qu'il est sûr, lui, d'être sans
aliénation, étant athée ? Voilà qui montre de l'assurance : mais
quoi qu'on fasse, l'athée n'est pas moins exempt d'inquiétude que le
croyant. Par conséquent,
Michel Onfray ne prêche que les convertis. Poser la question religieuse
uniquement en terme d'aliénation est doublement désastreux : d'une
part, parce que c'est s'interdire de comprendre la constitution du
rationalisme en éludant ce qui peut y relever du réflexe religieux de
sacralisation ; d'autre part, parce que c'est refuser le débat en
rejetant un adversaire dans l'inessentiel. Le baron d'Holbach, malgré
toute la partialité qu'on a pu lui reprocher, n'a pas commis cette faute.
Et c'est ce qui fait encore son intérêt, derrière les envolées surannées
de croisé athée qu'on n'a cessé de stigmatiser dans son œuvre. S'il place
lui aussi, et sans complexe, le croyant dans la situation de l'aliéné, ce
n'est pas du haut d'une certitude condescendante de rationaliste
intransigeant, mais par un dialogue constamment entretenu avec celui qui
croit mais qui doute. Car le croyant a des doutes, ce que semble oublier
Michel Onfray, qui n'en a pas plus que l'adversaire qu'il imagine.
D'Holbach a entièrement bâti sa stratégie philosophique sur la volonté de
convertir, sur les moyens de faire changer de position, sur la trajectoire menant d'un doute à
peine formulé, ou intuitivement ressenti et sans assise philosophique, tel
celui des Lettres à Eugénie (1768), au rejet pleinement consenti et
formulé de l'énonciateur du Bon Sens (1772). L'exemple le plus
intéressant est donné par le Système de la nature (1770), modèle
même du traité athée : on y découvre cependant, dans un morceau de
bravoure qui n'est pas sans mérite, l'incrédule de bonne foi s'adresser à
Dieu. Preuve qu'on répond ici aux inquiétudes de ceux qui hésitent à
franchir le pas de l'athéisme intégral. On peut définir cet athéisme comme
la formulation définitive de l'impossibilité de trouver un sens à la
question divine, celle-ci incluant son existence. Alors certes, le baron
d'Holbach a pu agacer par l'arrogance de ses convictions, et la virulence
de son opposition à la religion. Mais ses faiblesses sont celles d'un
prosélytisme qui ne peut voir au-delà de l'obstacle religieux qu'il
affronte et qui semble concentrer en lui tous les maux. Il importe
cependant de souligner l'intérêt d'une critique que caractérise son
indiscutable ardeur à préserver les conditions de possibilités d'un débat
véritable, malgré les simplifications évidentes auxquelles elle a recours.
Or cette qualité du dialogue, cette mise en débat, on en chercherait en
vain la trace dans le Traité de Michel Onfray. Les accents peuvent
être les mêmes, telle cette envolée à peine à la hauteur des violences de
d'Holbach : La
religion du dieu unique épouse ces mouvements : elle travaille à la
haine de soi, au mépris de son corps, au discrédit de l'intelligence, à la
déconsidération de la chair, à la valorisation de tout ce qui nie la
subjectivité épanouie ; projetée contre autrui, elle fomente le
mépris, la méchanceté, l'intolérance qui produisent les racismes, la
xénophobie, le colonialisme, les guerres, l'injustice sociale. Regarder
l'Histoire suffit pour constater la misère et les flots de sang versé au
nom du Dieu unique… (p. 95). Mais de l'un à
l'autre, de l'essayiste du XXIe siècle au philosophe du
XVIIIe siècle, un élément fait défaut : la capacité à
instaurer un débat, à reconnaître les vertus d'un dialogue, aussi tendu
doive-t-il être. Les bienfaits
de la lecture
Il y a,
finalement, une disproportion flagrante entre l'appel récurrent à un
athéisme renouvelé, à un athéisme au présent, et son traitement effectif
dans le corps de l'ouvrage. Le contenu positif de cet athéisme
contemporain, qui est au cœur de l'ambition du livre de Michel Onfray, se
réduit finalement à la portion congrue. Il se concentre dans la section
finale « Pour une laïcité post-chrétienne », de deux pages (p.
260-262) : autant dire que l'évocation de cette laïcité reste
programmatique. On n'apprend notamment pas comment cette laïcité nouvelle
manière articulera sa formulation de la non-existence divine (ou tout au
moins la disqualification de la thèse adverse de l'existence de Dieu) avec
la réalité de communautés de croyants et quel dialogue elle instaurera
avec eux. L'on veut bien croire avec Michel Onfray que « l'athéisme
ne doit pas fonctionner comme une fin seulement » (p. 61), mais on
aimerait tout de même en savoir un peu plus sur le contenu effectif et pas
seulement polémique de son athéisme. La prétention affichée de l'ouvrage
est d'étayer sur de nouveaux frais une position de l'athéisme :
regrettons que le développement en soit sans cesse différé. On peut certes
souscrire à la tâche que Michel Onfray alloue à l'athéisme contemporain,
sous la bannière d'un grand philosophe (« désormais il s'agit de
viser ce que Deleuze nomme un athéisme tranquille, à savoir un
souci moins statique de négation ou de combat de Dieu qu'une méthode
dynamique débouchant sur une
proposition positive destinée à construire après le combat », p. 83),
mais que peut valoir une force d'assertion qui s'évanouit quand elle doit
se réaliser ? Soit elle a trop prétendu, sans pouvoir tenir ses
engagements, soit elle peut se lire dans le discours critique qui a
précédé : mais ce discours n'offre en lui-même rien que l'on ne sache
déjà concernant le positionnement athée, et relève essentiellement
d'emprunts identifiables. Il y a donc tout lieu de penser que l'athéisme
qu'appelle de ses vœux Michel Onfray est resté lettre morte dans son
ouvrage : que ne reconnaît-il lui-même qu'il n'a pu décrire
positivement cet athéisme? Alors que
retenir ? L'auteur n'est pas tendre, dans sa bibliographie, pour
« la monumentale Histoire de l'athéisme de Georges Minois,
Fayard, 1998, 671 pages » (p. 265), il ne la considère que
« pour les fiches qu'il juxtapose à partir desquelles on peut
envisager soi-même les lectures à faire. À prendre comme un recueil de
fiches à trier… » (p. 265). On peut bien estimer, avec Michel Onfray,
que Georges Minois a bâti sa synthèse sur des références de seconde main
[26] : il s'est d'ailleurs fait une
spécialité de ces vastes compilations historiques, avec plus ou moins de
bonheur
[27].
Mais on s'étonne finalement que Michel Onfray n'ait pas perçu que son
ouvrage pouvait essuyer la critique même qu'il adresse à Georges
Minois : dans sont Traité, comme dans d'autres ouvrages de
lui, c'est bien la curiosité que peut exciter la bibliographie, les
lectures qu'elle invite à faire, qui constituent le meilleur de ce que le
lecteur peut retirer de l'ouvrage. Encore
s'agit-il bien de curiosité, car l'exhaustivité, ou même la simple
fidélité aux enjeux du sujet, sont loin d'être assurés. Les diagnostics de
Michel Onfray sont parfois aussi péremptoires qu'erronés. Ils manquent de
références solides et d'outils d'analyse pertinents. Un exemple : la
conspiration du silence qu'il dénonce dans la recherche universitaire
portant sur les trois premières personnes du quatuor fondateur de
l'athéisme moderne : Meslier, l'imprécateur ; d'Holbach, le
démystificateur ; Feuerbach, le déconstructeur (p. 57), et Nietzsche
le transvaluateur. Pourtant, « L'organisation de l'oubli » (p.
56) qu'il décrit et déplore pourrait bien trahir sa propre
ignorance : il peut être euphorisant, sans doute, d'aligner les
carences concernant les grandes figures du XVIIIe siècle (en
restant dans le domaine francophone : d'Holbach, Meslier, Helvétius,
Alain
Sandrier
[1]
Le succès du livre en témoigne, exceptionnel dans la catégorie des « essais ». La barre des 400 000 exemplaires vendus a été franchie.
[2]
Voir son manifeste
[3]
Michel Onfray a une production abondante : elle construit une œuvre dont l'unité se dégage immédiatement. Dans les sous-titres de ses œuvres, ses options philosophiques se laissent entendre. Nous ne citons que les titres les plus connus : Le Ventre des philosophes, critique de la raison diététique, Grasset, 1989 ; L'Art de jouir, Pour un matérialiste hédoniste, Grasset, 1991 ;
[4]
Depuis son Dieu, un itinéraire, Paris, Odile Jacob, 2001. Actualité relancée et affichée avec la sortie, au moment même de la parution de l'essai de Michel Onfray, de Les Communions humaines : pour en finir avec « la religion », Paris, Fayard, 2005. La veine ne tarit pas puisque vient de paraître : R. Debray et C. Geffré, Avec ou sans Dieu. Le philosophe et le théologien, Paris, Bayard, 2006.
[5]
Voir l'essai de Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l'analogie, de l'abus des belles-lettres dans la pensée, Paris, Raison, d'agir, 1999.
[6]
voir p. 84 et de nouveau dans la bibliographie p. 269-270.
[7]
On fait référence ici au débat de l'émission « Culture et dépendances » (France 3, 15 juin 2005) sur le thème « Le XXIe siècle sera-t-il otage des religions ? ».
[8]
En témoigne la réponse la plus longue et argumentée, celle de Matthieu Baumier, L'Anti traité d'athéologie. Le système Onfray mis à nu (Presses de
[9]
Cependant les remarques qui suivent n'engagent que l'auteur de ces lignes. Je remercie les personnes avec qui j'ai discuté de cette question, en particulier Alain Mothu et Jean-Pierre Cavaillé.
[10]
Édition de référence : Guido Canziani et Gianni Paganini (éd. ), Florence,
[11]
Voir l'édition procurée par Alain Mothu dans Philosophes sans dieu, Textes athées clandestins du XVIIIe siècle, G. Mori et A. Mothu (dir.), Paris, Honoré Champion, 2005, p. 277-361.
[12]
Rappelons que toute la production irréligieuse du baron a été publiée sous anonymat ou pseudonymat. Le Système de la nature (1770) est attribué à Mirabaud, académicien libre penseur mort en 1760.
[13]
Principe mis en vedette dans les Pensées diverses sur la comète (1683) : « j'en reviens toujours là, qu'il ne faut pas compter les voix, qu'il faut les peser » (éd. A. Prat revue par P. Rétat, Paris, STFM, 1994, § 48, p. 135). L'expression existe déjà chez Gassendi et son disciple Bernier.
[14]
Pour reprendre le titre d'un des ouvrages de propagande anti-chrétienne que le baron d'Holbach publie en 1768,
[15]
Voir la bibliographie, p. 274
[16]
On s'étonne, en particulier, de l'absence de certaines mises au point contemporaines, pas moins accessibles ni moins « vulgarisatrices » que les œuvres citées, et de tout aussi bonne facture intellectuelle et historique : si les enquêtes de Jérôme Prieur et Gérard Mordillat sont citées (p. 274-275), il est curieux de ne pas voir les œuvres de ceux qui y ont participé. On pense, pour se restreindre à un seul exemple, à un ouvrage comme Aux origines du christianisme (éd. Pierre Geoltrain, Paris, Gallimard, 2000).
[17]
Voir Œuvres philosophiques, t. 3, éd. cit., 2001, p. 9-220.
[18]
Outre son essai le plus connu Le Dictionnaire philosophique (1764), il faut se reporter à ses nombreux ouvrages de polémique antireligieuse, qui ont laissé beaucoup moins de traces dans la postérité, et sont partie prenante de sa lutte contre « l'Infâme ». On ne cite ici que ceux qui sont centrés sur les questions historiques et textuelles :
[19]
On peut bien entendu parler d'une renouveau de la lecture littéraliste et fondamentaliste des textes chrétiens, dans les cercles évangélistes américains en particulier. Reste que les Églises, catholique et protestantes, ne sont plus des vecteurs coercitifs et exclusifs de lecture des textes religieux ; et que les tendances fondamentalistes restent marginales dans l'Église catholique et non unifiées dans les Protestantismes outre-Atlantique.
[20]
Le cas de Pierre Bayle demande à être interrogé dans ce sens. Voir G. Mori, Bayle philosophe, Paris, Honoré Champion, 1999.
[21]
Voir p. 40 sq.
[22]
Voir son Célébration du génie colérique. Tombeau de Pierre Bourdieu, Paris, Galilée, 2002.
[23]
Voir, sur ce point, le compte-rendu de l'ouvrage de Jean Wirth, Saint Anne est une sorcière et autres essais (Genève, Droz, 2003) par Jean-Pierre Cavaillé, « Pour en finir avec l'histoire des mentalités », Critique, n°695, avril 2005, p. 285-300.
[24]
Voir sa définition extensive du terme, en se rapportant approximativement à Foucault, p. 73. Plus précis, dans la bibliographie (p. 269), il cite une définition fournie par Dits et écrits et renvoie à une de ses œuvres (Féeries anatomiques) pour une mise en œuvre de cet outil foucaldien.
[25]
Sur ces questions, voir les analyses de Marcela Iacub, Le Crime était presque sexuel, et autres essais de casuistique juridique, Paris, Flammarion, 2003.
[26]
Voir le compte-rendu d'Alain Mothu dans
[27]
On pense, en particulier, à son ouvrage précédent, Censure et culture sous l'Ancien Régime, Paris, Fayard, 1995 : s'y montre la même manière d'opérer une synthèse de la littérature secondaire sur le sujet qui manque d'effectuer le travail critique nécessaire pour ne pas juxtaposer des visions antagonistes et contradictoires sur la question. C'est cependant un de ses meilleurs livres.
[28]
Sur d'Holbach, Michel Onfray mentionne trop rapidement la monographie classique de Pierre Naville, D'Holbach et la philosophie scientifique au XVIIIe siècle (Paris, Gallimard, 1967) dans sa bibliographie (p. 268) : il ne semble pas en avoir tiré tout le parti possible. Ce livre est pourtant un bel exemple de recherche engagée, qui devait lui plaire, comme elle pourrait lui servir de modèle. On peut se reporter, concernant la période classique, à la copieuse bibliographie élaborée et commentée par Jean-Pierre Cavaillé en février 2003 et consultable en ligne sur ce site: « Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la première modernité (XVIe-XVIIe siècles) : Une approche critique des tendances actuelles de la recherche (1998-2002) ». |
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