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Hypocrisie et Imposture dans la querelle du Tartuffe
(1664-1669) : (1998)
A partir de quelques textes, et tout particulièrement de
Pour qui travaille sur la tromperie et le secret au début de l'époque
moderne, la querelle du Tartuffe est un objet d'étude particulièrement riche, parce
qu'il met en jeu tout un ensemble de questions sur la falsification des
apparences. Questions d'abord de définition : qu'est-ce que
l'hypocrisie ? Qu'est-ce que l'imposture ? Qu'est-ce qui les
différencie ? Question redoutable ensuite des moyens de connaissance
disponibles pour distinguer l'hypocrite de l'homme sincère,
l'imposteur de l'homme de bien. Questions ensuite, d'identification
sociale des hypocrites : qui sont les hypocrites dénoncés par Molière,
qui sont les tartuffes ? Les faux dévots, comme Molière et l'auteur
de
Un bref examen de la querelle et la lecture de Hypocrisie dévote et imposture libertine
La querelle du Tartuffe met en scène, c'est-à-dire exprime et représente, le
conflit de deux options culturelles antagonistes et, plus profondément, de
deux façons de concevoir la vie sociale, mais qui ne peuvent être
correctement appréhendées l'une sans l'autre : le libertinage et la dévotion.
Je me garderai bien de tenter ici de donner de ces grandes catégories des définitions
précises, mais leur emploi est d'abord commandé par les textes où elles
ne cessent d'être mises en avant. Le libertinage forme une catégorie
presque exclusivement négative, qui indique la corruption intellectuelle et
morale, la dissolution de la piété et des mœurs, la transgression des
lois — personne ne pouvant ni ne voulant revendiquer le libertinage ainsi
entendu — et d'autre part la dévotion, comme telle incontestée, car la
foi et l'observation du culte ne sauraient être mises en cause
frontalement et publiquement. Le Tartuffe,
relayé par
Ce conflit consiste d'abord à dénoncer les pratiques
dissimulatrices et mensongères de l'autre camp, en identifiant l'ennemi
à travers, derrière et contre la représentation publique qu'il entend
explicitement donner de lui-même. En effet, les accusations respectives
sont celles de libertinage et de fausse dévotion, récusées dans les deux
cas. Les libertins prétendus — Molière et ses partisans —, affirment
parler seulement au nom de « l'honnêteté », en se référant au modèle
social et culturel de « l'honnête homme » tel que l'a fixé Faret
dans les années 1630, ou encore au modèle moral, plus vague et donc plus
maniable encore, de « l'homme de bien ». Les adversaires déchaînés
contre la pièce proclament bien sûr l'authenticité de leur dévotion et
de leur moralité. Or comme précisément les accusations sont d'emblée récusées,
elles ne peuvent être que des accusations réciproques de simulation et de
dissimulation, de falsification et d'occultation : Molière est accusé
par ses ennemis de diffuser dans sa pièce une doctrine libertine dissimulée[5],
et réciproquement Molière accuse ses détracteurs, dès le Premier Placet, d'être des « tartuffes »[6].
Cela est d'ailleurs très significatif : Tartuffe devient immédiatement
un nom commun dans les textes de la controverse et sous la plume même de
Molière. En parvenant ainsi à imposer son personnage comique comme un type
à la fois moral et social dans la langue, l'auteur contraint ses ennemis
à se battre sur son propre terrain, car chaque fois qu'ils acceptent
d'utiliser le nom commun, y compris et surtout contre Molière lui-même,
malgré qu'ils en aient, ils assurent la promotion symbolique de la pièce
et de l'effet comique dont le mot est indissociable, à leur plus grand détriment.
Mais en utilisant son personnage dans la polémique, en traitant ses ennemis
de « tartuffes », Molière montre d'emblée qu'il entend bien faire le
procès du camp dévot et pas seulement d'un imposteur isolé, ce qu'est
le personnage de la pièce. Mais réciproquement Molière lui-même, dès
1665, est accusé d'être « un Tartuffe achevé et un véritable
hypocrite »[7],
autrement dit un Tartuffe libertin, qui simule une défense de la dévotion
raisonnable, pour mieux instiller secrètement l'impiété et
l'immoralisme. La querelle consiste d'abord en cette accusation réciproque
d'hypocrisie, chacun voyant Tartuffe en l'autre.
Mais si chacun peut accuser l'autre de cacher son jeu, c'est que
tous semblent d'accord pour admettre que les comportements dont ils
s'accusent mutuellement sont vicieux et condamnables. Cette simple
remarque me paraît extrêmement importante pour comprendre les enjeux les
plus profonds de la querelle : le fait que chaque partie récuse le
procès qui lui est intenté par l'autre ; de sorte que les
adversaires semblent partager une même doxa
morale, un même système de valeur. Ce consensus apparent est la condition
de la double dénégation : d'une part le libertin prétendu affirme
haut et fort que le libertinage et l'impiété sont une abomination, et
d'autre part le dévot résolu reconnaît volontiers que l'hypocrisie de
Tartuffe est un vice parmi les plus graves.
Il y a un consensus sur les valeurs morales et sociales, et même
s'il recouvre des oppositions et des tensions idéologiques, culturelles
et sociales qui le détruisent souterrainement, on ne saurait dire qu'il
est purement formel. Car l'accord est premier, le partage obligé d'un même
système de coordonnées éthiques, que personne ne peut transgresser
publiquement sans être rejeté dans le crime, et sans s'exclure de toute
possibilité de discussion. Cela n'est bien sûr pas un spécificité du
XVIIe siècle, mais ce qui distingue peut-être cette société
de la nôtre, c'est qu'elle ne reconnaît en son sein aucune relativité
en matière de mœurs, pas plus qu'elle ne tolère — au sens actuel du
terme — l'expression publique
d'aucune « différence » et d'aucune mise en cause du cadre consensuel
des valeurs éthiques et sociales. Dans le premier embryon d'espace public
qui se constitue précisément à l'occasion des querelles littéraires[8],
il n'y a, on le sait, aucune place pour la liberté publique de conscience. Cette simple constatation, qui mériterait
bien sûr une analyse autrement approfondie, permet de comprendre pourquoi
une catégorie comme celle de libertin, et plus encore celle d'athée, ne
sont jamais que des catégories négatives, même — et surtout — dans
les discours publics, publiés de ceux qui, comme Molière, sont accusés de
libertinage. De la part d'un texte comme
Ces réflexions me poussent ainsi à développer une lecture soupçonneuse,
entre les lignes, de la documentation sur le Tartuffe
(et bien sûr du Tartuffe lui-même),
car si l'on se contentait de prendre les discours respectifs des belligérants
au premier degré, selon les intentions affichés, on serait fatalement
conduit à réduire la querelle à un simple malentendu ; une fois
admis que les uns et les autres sont d'accords sur l'essentiel, il
faudrait reconnaître que chacun se trompe sur l'autre dans ses
accusations.
Or, quelle que soit la mauvaise foi évidente de l'un et l'autre
camp, je ne crois absolument pas à une telle mécompréhension et à de
telles erreurs. Au contraire, je prends acte du paradoxe constitué par ce
consensus apparent qui donne lieu à un conflit d'une extrême violence,
pour mettre en évidence, de part et d'autre, la présence de complexes
stratégies de simulation et de dissimulation, que cette adhésion formelle
au même cadre de référence à la fois induit, nourrit, et contient. Tartuffe interdit
Rappelons brièvement que Tartuffe fut d'abord présenté en 1664
à Versailles, durant les somptueuses festivités des Plaisirs de l'Île
Enchantée (7-13 mai 1664), sous le titre de Tartuffe,
ou l'hypocrite. Très vite, ceux que l'on appelle les « dévots »
s'emploient à faire interdire la pièce ; ces personnes influentes
sont surtout membres de De Tartuffe à Panulphe
Suite à cette première interdiction, Molière, dans les années qui
suivent, remanie de façon substantielle le texte de la pièce. Il modifie
le titre et transforme son personnage, qui change de nom, et de Tartuffe
devient Panulphe[12].
La tenue vestimentaire de Panulphe n'évoque plus celle des ecclésiastiques,
ni des dévots confirmés (« les petits collets »[13]),
mais elle est désormais celle d'un homme du monde, de façon à ce que
l'on ne puisse plus accuser l'auteur de s'en prendre à la dévotion
comme telle. Précautions inutiles, comme Molière s'en plaint amèrement
à Louis XIV dans le Second Placet,
suite à une représentation publique de la pièce, d'août 1667 : «
En vain... [j'ai] déguisé le personnage sous l'ajustement d'un homme
du monde ; j'ai eu beau lui donner un petit chapeau, de grands
cheveux, un grand collet, une épée, et des dentelles sur tout l'habit
[...], cela n'a de rien servi »[14].
Molière avoue par là même qu'il a « déguisé » Tartuffe en mondain,
qu'il a délibérément brouillé les signes de son ancrage social[15].
Il semble donc que les dévots aient eu quelque raison — de leur
propre point de vue bien sûr — de dénoncer l'hypocrisie de Molière
pour ce déguisement du personnage initial, de sa tenue vestimentaire et de
son identité sociale ; le but de ces transformations étant bien de faire
diversion, c'est-à-dire de se soustraire à l'accusation de s'en
prendre à une secte sociale et à une idéologie déterminées :
celles des dévots déclarés et, à travers eux, à toute forme de dévotion[16],
ceci en présentant un personnage qui, par son apparence vestimentaire,
pourrait être dans la société mondaine tout autre chose qu'un faux dévot :
par exemple un vrai libertin... Mais les dévots ne sont pas dupes, et Molière
d'une certaine façon leur donne raison dans le Second
Placet, en disant que ceux qui se déchaînent contre lui sont ceux-là
même qu'il a voulu peindre dans la pièce[17].
Il reconnaît ainsi que les véritables cibles de sa pièce diffèrent
sensiblement du personnage explicitement présenté : un « fourbe renommé
», un « gueux » travesti, mais en fait un pur et simple escroc, qui
utilise la dévotion à des fins criminelles. Panulphe (Tartuffe) est un
personnage qui en cache et désigne d'autres, et l'hypocrisie de Molière,
pour le parti dévot, réside dans sa défense même, selon laquelle il ne
viserait que les tartuffes stricto
sensu, c'est-à-dire la figure exceptionnelle de l'imposture dévote
: ce qui est faux[18].
En contre partie, l'analyse de Molière est elle-même fort
judicieuse, dans le même texte, lorsqu'il explique que si les dévots ont
supporté par le passé des pièces licencieuses sans rien dire, alors que
la sienne provoque un tollé, c'est parce que « celles-là
n'attaquaient que la piété et la religion, dont ils se soucient fort peu
; mais celle-ci les attaque et les joue eux-mêmes et c'est ce qu'ils ne
peuvent souffrir »[19].
L'hypocrisie des dévots, du point de vue de Molière, est totale,
puisqu'ils mettent en avant la piété et la religion, mais savent bien
qu'ils sont en fait attaqués comme groupe, un groupe qui ne se définit
pas d'abord par son exemplarité morale, ni par un attachement exclusif
aux valeurs religieuses, mais par ses modes d'intervention dans la vie
sociale, économique et politique.
Rien, peut-être, ne montre mieux la stratégie de Molière, son
effort pour adoucir le propos et éviter le scandale sans renoncer à la
portée première de sa comédie (écrire contre les dévots, non pas considérés
sur le seul plan des simagrées religieuses et de leur fausse morale, mais
en rapport avec leurs ambitions de mainmise sur la société et leurs manœuvres
politiques), que la substitution, en 1667 du titre d'imposteur à celui
d'hypocrite. De l'hypocrite à l'imposteur
Cette modification du titre, à partir du deuxième état du texte,
le passage de l'hypocrite à l'imposteur, ou déguisement de
l'hypocrite en imposteur, est très significatif de la démarche de Molière,
et aussi bien de la véritable portée critique de son texte que de ses
tentatives d'atténuation : hypocrisie et imposture ne sont bien sûr
pas la même chose. Arrêtons-nous un instant sur la conception de
l'hypocrisie communément reçue à l'époque de Molière et sur son
lien étymologique et sémantique avec le théâtre. Furetière donne la définition
suivante : « Déguisement en matière de dévotion ou de vertu. On
cache bien des méchancetés sous le voile de l'hypocrisie.
Le plus grand de tous les vices c'est l'hypocrisie.
Ce mot vient du Grec Hypokrisis,
simulatio, simulation, déguisement, du verbe hypokrinomai, simulo, je dissimule, je fais semblant ». «
Hypocrite, Qui contrefait le dévot, l'homme de bien, et qui ne l'est
pas. Jésus-Christ a toujours fait la guerre aux pharisiens, parce qu'ils
étaient hypocrites. Il a comparé
les hypocrites aux sépulcres
blanchis, beaux au dehors, et pleins de pourriture au dedans ».
Notons d'abord qu'il se pourrait bien que la première définition
de l'hypocrite, comme contrefaisant le dévot, soit chez Furetière un
effet de la littérature comique et satirique produite sur la question tout
au long du siècle, et en dernier lieu de la pièce de Molière. Furetière
montre en tout cas que l'hypocrisie est d'abord un terme et une notion
qui appartiennent au vocabulaire de la morale chrétienne et, plus particulièrement,
de la théologie morale.
Certains commentateurs du Tartuffe,
comme Georges Couton et Gérard Ferreyrolles, ont opportunément consulté
les traités de confession et de casuistique du XVIIe siècle,
pour examiner comment l'hypocrisie s'y trouve définie et considérée[20].
Les auteurs se fondent pour la plupart sur
Mais Thomas présente une spécification supplémentaire :
l'hypocrisie consiste d'abord à simuler la vertu, à jouer le
personnage du vertueux alors qu'on ne l'est pas soi-même.
L'hypocrisie peut être la simulation de toutes les vertus ou de
n'importe quelle d'entre elles[24],
mais il apparaît, en référence aux passages bibliques où ce vice est
stigmatisé, que l'hypocrisie est d'abord la simulation de l'état de
perfection morale et religieuse : la sainteté. C'est essentiellement
ce sens qui est repris au XVIIe siècle, mais l'accent est
moins mis sur l'idée de perfection chrétienne, de sainteté, que sur
celle de modèle à la fois moral et social en matière de piété, de dévotion
et de charité, alors même que le sens plus général de simulation de la
vertu reste présent (c'est pourquoi ses détracteurs peuvent traiter Molière
d'hypocrite)[25].
C'est cet accent mis sur la simulation de la dévotion qui est attesté
par la définition de Furetière et le premier titre du Tartuffe ; il permet du même coup d'appréhender la
principale raison de la transformation du titre de la pièce : on ne peut
pas prononcer le mot hypocrite sans susciter une immédiate et très forte
connotation religieuse, alors que l'imposture est neutre — il y a
des imposteurs dans tous, absolument tous les domaines. En outre, dans
l'idée d'imposture, l'accent est mis sur l'acte de tromperie et non
sur celui de simulation[26].
La différence est conséquente, surtout si l'on prend
l'hypocrisie en son sens restreint de simulation de la vertu de piété et
de dévotion : au sens large l'imposteur est celui qui impose, c'est-à-dire
qui trompe, qui abuse, qui calomnie également[27],
alors que l'hypocrite, au sens restreint, simule des vertus qu'il n'a
pas : l'accusation d'hypocrisie est plus insidieuse, parce que
facilement généralisable à tous les dévots, tandis que l'imposture
n'a pas de connotation religieuse immédiate ; le sens en est plus
large et plus flou, puisqu'elle est susceptible de recouvrir toute forme
de tromperie. Mais aussi et surtout, l'imposteur est considéré comme
tel, parce qu'il a commis des actes de tromperie déterminés et avérés,
et l'on évite le problème de l'indiscernabilité du vice et de la
vertu, qui se pose fatalement avec l'hypocrite : on peut s'interroger
sur la légitimité d'accuser tel dévot d'hypocrisie, dès lors que
dans les apparences rien ne le distingue du vrai dévot ; par contre,
accuser le faux dévot d'imposture, revient à l'accuser d'avoir
effectivement abusé son monde, d'avoir lésé autrui, ce qui est le cas
de Tartuffe, dont le comportement ne cesse de démentir les apparences de la
dévotion. Tartuffe n'est pas un simple dévot hypocrite, mais un gueux
sans scrupule qui affecte la dévotion, et c'est semble-t-il ce trait que
Molière a voulu grossir en remaniant sa pièce : il semble alors plus
facile de le distinguer du commun des dévots et apparemment plus aisé de
couper court à l'accusation de vouloir montrer que tous les dévots sont
des tartuffes.
Mais les dévots ne sont pas dupes, et se sentent tout aussi offensés,
sinon plus, par la deuxième version que la par la première : Molière,
donne une représentation publique de sa Comédie
de l'imposteur le 4 août 1667, en des circonstances particulières,
alors que le roi est absent de Paris et guerroie en Flandre. Représentation
unique, parce que la pièce est immédiatement interdite par les autorités
civiles et religieuses. Quelques jours après cette double interdiction,
comme une riposte, paraît
Ce texte, bien connu des spécialistes de Molière, a récemment été
attribué par Robert Mc Bride à François
Dans le dispositif de protection de l'anonymat et de l'indépendance
de l'auteur, il faut d'abord considérer la part proprement stratégique
: pour que cette apologie de la pièce puisse avoir une réelle efficacité,
elle ne devait pas sembler venir de l'entourage immédiat de Molière.
C'est pourquoi le résumé de la pièce, qui occupe la plus longue partie
du texte, est présenté comme un récit de l'unique représentation. Les
vers n'en sont jamais cités, parce que l'auteur n'est pas censé
avoir sous les yeux le texte de la pièce. Mais cela visiblement faux, car
la narration est beaucoup trop détaillée pour n'être fondée que sur le
souvenir. Cette première observation, met en évidence la présence dans le
texte de dispositifs de protection et de persuasion, et elle nous invite à
une lecture entre les lignes.
Comme le dit l'Avis qui précède
La seconde partie, sur laquelle je vais concentrer mon attention, développe
« deux réflexions », qui présentent un aspect théorique, voire même
pour la dernière, un caractère spéculatif, dont l'auteur feint de
s'excuser pour ne pas rebuter un public mondain, peu enclin aux
raisonnements philosophiques.
Dans la première de ces réflexions, dit l'Avis,
l'auteur de la lettre « s'attache simplement à combattre une objection
générale sur ce qu'il est parlé de la religion ». Il s'emploie en
effet à défendre la licéité et surtout l'opportunité d' « exposer
la religion dans une salle de comédie »[31].
Ce point conduit l'auteur à justifier la censure morale de la fausse dévotion
dans la comédie de Molière, mais l'argumentation va beaucoup plus loin
en introduisant habilement une conception de la religion et de la moralité
inconciliable avec le christianisme. Loin de présenter une défense molle
et timide, en concédant l'essentiel aux adversaires, peut-être
La seconde réflexion repose sur la même innocence hypothétique et
consiste à en tirer « une utilité accidentelle [...] contre la galanterie
et les galants »[32].
Cette partie est consacrée à la nature et aux effets du ridicule, présentés
comme l' « une des plus sublimes matières de la véritable Morale »[33].
Cete réflexion propose une argumentation très habile, puisqu'elle
renverse complètement l'accusation d'immoralité, que l'on ne cesse
d'adresser à Molière et à la comédie en général, en mettant de côté
la question de la religion pour ne considérer que celles des mœurs, et
tout particulièrement de la « galanterie solide » : l'incitation
à la luxure et à l'adultère dont le dévot Panulphe se rend coupable
envers la maîtresse de maison, dans la famille qu'il a phagocytée. Mais
pour les détracteurs de Molière, il s'agit d'abord là des vices que
flatterait la comédie :
Il faut d'abord considérer le rôle tactique de ces « réflexions
» générales et philosophiques dans l'économie de la querelle : il
s'agit en effet, pour l'auteur de Lettre, de poursuivre le combat en faveur de Molière, mais en
refusant de s'inscrire explicitement dans l'alternative suscitée par la
querelle elle-même, qui s'était montrée en fait si dommageable. Dans ce
conflit, les partisans de Molière ne pouvaient en effet qu'osciller entre
deux manières tout aussi défaillantes l'une que l'autre de défendre
la pièce : soit ils laissaient le plus clairement entendre que la lutte était
bien engagée à travers Tartuffe contre le parti des dévots et contre la
conception de la vie sociale et de la culture que celui-ci s'efforçait
d'imposer — ce qui revenait à heurter de front un ennemi autrement
puissant qu'ils ne l'étaient eux-mêmes, malgré le timide appui royal —,
soit ils insistaient avec Molière sur le caractère exceptionnel,
extraordinaire du cas traité par la comédie, en présentant le personnage
principal comme un imposteur exceptionnel plutôt qu'un hypocrite commun,
au risque cette fois de renoncer à toute portée critique, ou plus
certainement d'être accusés eux-mêmes, non sans de bonnes raisons, d'être
de fieffés hypocrites[35].
Or, pour éviter ce piège, l'auteur de
Pourtant l'auteur anonyme déclare qu'il met de côté la
question de fond, ou plutôt qu'il la tient pour résolue au profit de
Molière, à titre hypothétique, afin de développer librement « deux réflexions
», présentées comme secondes et marginales : « il suppose, dit l'Avis
qui précède le texte, l'innocence de cette pièce quant au particulier
de tout ce qu'elle contient »[41].
Cette hypothèse ne préjuge en rien du fait que « les puissances » ont pu
avoir raison de condamner la pièce, question non examinée pour elle-même.
Mais en fait il s'agit là d'un coup de force stratégique que permet
dans
Mais surtout, contre ce qui peut apparaître à première lecture
comme une simple entreprise visant à apaiser la querelle et à défendre au
mieux la moralité contestée de la pièce, beaucoup plus profondément et
subtilement, ces déductions réflexives me semblent poursuivre le travail
subversif de la pièce. Ils se pourrait en effet qu'elles en développent
et prolongent des présupposés difficilement conciliables avec la dévotion
chrétienne et avec l'ordre moral en vigueur. « Exposer
L'objet de la première réflexion est de réfuter ceux qui dénient
au théâtre tout droit d' « exposer la religion dans une salle
de comédie, pour bien, pour dignement, pour discrètement, nécessairement
qu'on le fasse »[42].
L'intervention s'inscrit dans la querelle plus ancienne[43],
mais ravivée par la pièce de Molière, autour de la légitimité de
traiter de religion au théâtre. Le simple fait que l'on puisse aborder
des sujets religieux sur scène, même (et surtout) dans un but apologétique,
est l'objet des plus vives contestations à l'époque de Molière, y
compris dans les rangs des plus fervents défenseurs du théâtre[44].
La condamnation d'une pièce où l'on se permettait de ridiculiser des
comportements religieux ne pouvait qu'être plus véhémente encore.
L'auteur de
Surtout, l'auteur insiste sur le fait que cette fausse bienséance
est ennemie, non pas d'abord de la foi — c'est bien pourtant le
terme que l'on attendrait de la part d'un dévot authentique —, mais
de la « raison » et de la « vérité » : « C'est par ce principe de
fausse bienséance qu'on relègue
Le discours, par le ton et le propos, est ici au plus près de
l'apologétique, sauf que le triomphe dont il est question n'est pas (du
moins explicitement) celui de la vérité révélée
et de la foi, mais celui de la vérité (non qualifiée) et de la raison. En
outre, l'auteur insiste trop lourdement pour ne pas être suspect, sur le
fait que c'est « détruire » l'une et l'autre, « que les réduire
à ne paraître que parmi leurs adorateurs » ; ceux qui fréquentent les Églises
et les Écoles. En effet, « elles ne sont, à proprement parler, vérité
et raison, que quand elles convainquent les esprits
et qu'elles en chassent les ténèbres de l'erreur et de
l'ignorance par leur lumière toute divine, on peut dire que leur essence
consiste dans leur action »[50].
Elles ne sont donc guère agissantes dans les lieux de savoir et de culte, déjà
tout imprégnés de leur lumière, mais il est difficile ne pas soupçonner
une foncière ironie : si vérité et raison sont inactives dans les lieux où
elles sont reléguées, n'est ce pas parce qu'elles ne s'y trouvent
pas ? Ceux qui affirment en avoir la prérogative, en interdisant
jalousement, par une fausse bienséance, leur communication à la société
entière, ne sont-ils pas en fait des imposteurs ? L'auteur ne dit
rien de tel explicitement, mais il laisse du moins son lecteur envisager
d'inquiétants prolongements, car il va de soi que si son discours était
sans arrière pensée, il ne pourrait dire que la vérité languit dans les
églises.
Ces soupçons sont confirmés par la définition proposée de la
religion, à peu près incompatible avec la conception chrétienne de la révélation
et de la grâce, malgré la référence convenue au péché originel : « Il
est certain que
Cette conception foncièrement profane de la religion, qui transparaît
dans le texte, me paraît confirmée par l'évocation de l'épicurisme,
très prudente, mais qui ne saurait être fortuite : « Les philosophes les
plus sensuels n'ont jamais douté que la raison ne nous fût donnée par
la nature pour nous conduire en toutes choses par ses lumières »[52].
Là encore, l'argumentation explicite semble interdire, tout en les suggérant,
ces dangereuses conséquences : si les plus sensuels des philosophes eux-mêmes
ont considéré que la raison doit nous guider en tout et partout (« Il
n'y a point d'acceptions de personnes, de temps ni de lieux auprès
d'elle »), alors à plus forte raison la religion : « qui peut
douter [...] que cette lumière divine, infinie comme elle est par essence,
ne doive faire briller partout sa clarté ? », c'est-à-dire jusque «
dans les lieux du monde les plus infâmes », et donc sur le théâtre même[53].
Mais cette élévation à l'infini est contrariée par l'absence de
rupture entre cette lumière divine et la lumière naturelle de la raison
finie : l'auteur refuse en effet d'envisager le passage aux mystères
de la religion chrétienne comme un dépassement nécessaire de la raison,
et ce refus, qui s'exprime dans la définition ambiguë de la religion
comme perfection de la raison, est très significatif de son hétérodoxie.
D'ailleurs, même si l'anonyme prend bien soin d'évoquer au
passage « les vérités saintes » qu'il a plu à Dieu de « manifester
aux hommes », ces vérités révélées sont considérées du point de vue
de la morale, et en ce que cette morale s'accorde avec la raison
naturelle, cultivée par les philosophes. Du reste par une religion bien
différente, les Anciens, qui eux n'hésitaient pas à montrer les dieux
sur le théâtre, parvenaient à des effets semblables, sinon identiques[54].
Cette référence à la fonction morale de la religion dans le théâtre
antique est extrêmement précieuse pour cerner un peu mieux la conception
que l'auteur se fait de la religion instituée : « les païens, qui
n'avaient pas moins de respect pour leur religion que nous en avons pour
la nôtre, n'ont pas craint de la produire sur leurs théâtres ; au
contraire, connaissant de quelle importance il était de l'imprimer dans
l'esprit du peuple, ils ont cru sagement ne pouvoir mieux lui en persuader
la vérité que par les spectacles qui lui sont si agréables »[55].
Une telle religion rendue séduisante par les spectacles n'est pas considérée
comme vraie en elle-même (sinon le parallèle entre la religion païenne et
la religion chrétienne n'aurait pas de sens), mais elle est bien plutôt
envisagée du point de vue de l'utilité morale. En fait, dans cette
perspective, on n'est pas si éloigné de la doctrine de l'imposture des
religions : les religions instituées sont nécessaires pour maintenir dans
leurs devoirs tous ceux qui ne sont pas philosophes et ne reçoivent pas les
enseignements de la pure raison. Cette conception de la religion est bien sûr
incompatible avec l'idée d'une religion elle-même raisonnable (ou
comme raison plus parfaite), puisque les religions (et le pluriel est ici déterminant)
n'ont pas pour fonctions d'enseigner directement les raisons naturelles
de la morale, mais sont bien plutôt les instruments inventés par les législateurs
pour susciter dans leurs peuples les passions (d'où l'efficacité du théâtre)
susceptibles de les conduire selon les préceptes de la raison morale. La
religion chrétienne a pu avoir dans le passé une telle utilité morale,
lorsque « nos pères [...] voulant profiter à l'édification du peuple
de son inclination naturelle pour les spectacles, instituèrent premièrement
la comédie pour représenter
Aujourd'hui encore la religion pourrait sans doute avoir une véritable
utilité morale et politique si elle osait se produire sur les théâtres,
et si elle se défaisait de sa fausse bienséance qui la confine à l'église.
Voilà encore une réflexion à laquelle le texte peut inciter le lecteur.
Mais aussi celui-ci est-il amené à poursuivre au-delà encore, puisque
Molière, dans sa pièce, loin de vouloir mettre en scène les saints mystères,
dénonce une religion fallacieuse : en ridiculisant la fausse bienséance dévote,
ne cherche-t-il pas à purifier une religion qui s'est détournée de sa
finalité morale ? Le déchaînement des dévots contre le Tartuffe
ne montre-t-il pas en fait que cette religion est corrompue, au sens où,
loin de servir la raison naturelle et d'en maintenir l'empire sur la
société humaine, elle en a corrompu les préceptes ? Et il existerait
alors un lien étroit entre ce dévoiement immoral de la religion chrétienne
et ce qu'elle présente de ridicule dans la figure de Tartuffe.
Or, c'est bien sur cette idée que se termine la « première réflexion
» : Molière est ce « génie » capable de rendre au théâtre sa « première
sainteté » en décriant l'hypocrisie et prêchant la véritable dévotion[57].
Mais cette image est alors parfaitement ambiguë : La vraie bienséance
Mais avant d'envisager
pareille conséquence, accordons à Molière une piété sincère, comme
l'auteur l'établit à travers l'opposition entre la fausse bienséance,
au nom de laquelle la religion est exclue du théâtre, et la vraie bienséance
: loin d'être malséant parce qu'il porte la religion au théâtre,
Molière, en corrigeant la malséance dévote, fait lui-même preuve de
vraie bienséance. C'est précisément sur cette opposition que porte la
« deuxième réflexion » à travers laquelle l'auteur tâche de montrer,
formellement, que le ridicule porté sur la « galanterie » du dévot
Panulphe est le meilleur rempart possible pour la protection de la vertu des
femmes mariées contre les assauts de galanterie dont elles sont l'objet
dans le monde. La pièce contribuerait ainsi très efficacement à moraliser
la vie mondaine. Mais cette morale convoquée par l'auteur de
Qu'est-ce dont que la vraie bienséance, par rapport à laquelle la
fausse paraît ridicule ? Le texte fait intervenir les deux notions qui
structuraient la réflexion précédente sur la religion : la vraie
bienséance est selon « la raison et la vérité ». La vraie bienséance
est « la marque sensible », visible, de ce que l'auteur appelle «
convenance », et qui est la justesse, la vérité de la raison qui anime
une action : elle est « le fameux quod
decet des anciens : de sorte que la bienséance est à l'égard de la
convenance ce que les platoniciens disent que la beauté est à l'égard
de la bonté, c'est-à-dire qu'elle en est la fleur, le dehors, le corps
et l'apparence extérieure; [...] la bienséance est la raison apparente,
et [...] la convenance est la raison essentielle. De là vient que ce qui
sied bien est toujours fondé sur quelque raison de convenance, comme
l'indécence sur quelque disconvenance, c'est-à-dire le ridicule sur
quelque manque de raison »[58].
L'indécence, marque extérieure de la disconvenance, est ridicule,
risible. La nature en effet a joint à la raison morale une marque sensible
(« une forme extérieure et de dehors reconnaissable »), et cette forme
est un motif de joie, de plaisir. Ainsi l'« objet moral » est-il «
motif de joie », « matière de plaisir »[59].
Quand ce plaisir « vient des choses raisonnables, [il] n'est autre que
cette complaisance délicieuse qui est excitée dans notre esprit par la
connaissance de la vérité et de la vertu ; et quand il vient de la
vue de l'ignorance et de l'erreur, c'est-à-dire de ce qui manque de
raison, c'est proprement le sentiment par lequel nous jugeons quelque
chose ridicule »[60].
Ainsi « l'apparence de ridicule » nous donne-t-elle « la connaissance
du défaut de raison d'une chose »[61].
De sorte que tout comportement duplice est ridicule, au sens où il
présente des apparences malséantes ; malséantes parce que produites
par une disconvenance : Tartuffe, par exemple, exhibe les apparences de
la dévotion, mais il se comporte simultanément comme un goinfre
libidineux. La duplicité dans le comportement est l'expression de la
disconvenance, qui est contradiction, c'est-à-dire défaut de raison, et
la duplicité est ridicule au titre de ce défaut de raison, en tant que ce
défaut est apparent, visible : « Si le ridicule consiste dans quelque
disconvenance, il s'ensuit que tout mensonge, déguisement, fourberie,
dissimulation, toute apparence différente du fond, enfin toute contrariété
entre actions qui procèdent d'un même principe, est essentiellement
ridicule »[62].
La comédie serait l'art de rendre visible, aux yeux de tous, la duplicité,
le mensonge, la fourberie, l'hypocrisie, et par là, elle aurait le
pouvoir de neutraliser la puissance dévastatrice de ces vices dans la vie
sociale.
Cette doctrine, on le voit, fait entièrement confiance aux
apparences, en tant qu'elles renvoient infailliblement à ce dont elles
sont les apparences : elle est ainsi très manifestement d'inspiration épicurienne,
ce que tend à masquer la référence platonicienne. « Les apparences ne
nous trompent pas, c'est nous qui nous trompons à leurs sujets », comme
l'écrit Gérard Ferreyrolles[63],
cela parce que nous sommes prévenus, aveuglés par nos préjugés et par
nos passions : le Tartuffe
proclame paradoxalement « l'innocence des apparences »[64].
La comédie met devant les yeux de tous, rend immédiatement visible ce que
nous pouvons voir dans la vie, mais que nous ne voyons bien souvent pas, du
fait que nous sommes abusés par de fausses représentations, produites par
une imagination enflammée. L'imagination est elle-même stimulée dans sa
productions d'illusions mensongères par les sentiments exacerbés et les
passions déréglées. Orgon est tellement aveuglé par sa passion pour
Tartuffe qu'il ne le voit pas comme il paraît et comme d'autres,
Dorine, Cléante, Elmire, etc., le voient bel et bien. Ainsi la comédie
remet-elle la raison dans son droit à travers le ridicule, qui est le plus
puissant et efficace ennemi du « sentiment passionné »[65].
Cette confiance dans les apparences s'accompagne d'un hédonisme
foncier, qui lui aussi atteste l'inspiration épicurienne, dissimulée
derrière l'apparent rigorisme moral. Cette morale de la convenance est hédoniste
dès lors que tous les objets moraux sont considérés comme source de
plaisir ; un plaisir de l'âme certes, mais rien ne s'oppose à ce
que celui du corps ne l'accompagne, comme tel est le cas, précisément,
dans le ridicule, qui est le plaisir spécifique de la disconvenance morale.
Il se produit au détriment de l'objet ridicule, mais rien n'interdit
une jouissance dans la convenance, c'est-à-dire dans l'accord retrouvé
de la nature et des apparences. On songe à certains passages des Syntagma
de Gassendi tels qu'on les trouve résumés par Bernier : « Le corps ne
[peut] jouir d'un plaisir que l'esprit n'en devienne participant, ni
l'esprit être dans le contentement qu'il ne redonde sur le corps, en
sorte que tout plaisir [est] par conséquent en quelque façon commun à
l'un et à l'autre »[66].
L'auteur procède soigneusement à l'application au cas d'espèce
: « Si la disconvenance est l'essence du ridicule, il est aisé de voir
pourquoi la galanterie de Panulphe paraît ridicule, et l'hypocrisie en général
aussi ; car ce n'est qu'à cause que les actions secrètes des bigots ne
conviennent pas à l'idée que leur dévote grimace et l'austérité de
leurs discours a fait former d'eux au public »[67].
Le rire suscité par la comédie est une réaction sensible de la raison
morale face à l'indécence, marque de la disconvenance. Celle-ci se dénonce
elle-même, dans un spectacle contradictoire, en l'occurrence dans la
manifestation simultanée de la dévotion et de l'incontinence
libidineuse. En percevant cette contradiction, le spectateur rit, mais son
rire n'atteint pas la vraie dévotion, il n'affecte que la fausse, qui
ne sert qu'à couvrir les actions vicieuses de Panulphe. Au contraire, on
peut facilement soutenir que ce rire atteste a
contrario l'existence d'une vraie dévotion, dont le spectacle ne
produit pas le rire mais une autre forme de joie, complaisante et
bienveillante.
Cependant, rien ne prouve au fond que la morale qui sous-tend
l'analyse admette une telle dévotion bienséante ; par contre cette
analyse laisse la porte ouverte à une honnêteté convenante sans dévotion,
et entrouvre même une seconde porte conduisant à un libertinage conséquent,
sans disconvenance...
De nombreux éléments, dans l'argumentation et d'abord dans la définition
des concepts, viennent troubler l'accord formel du propos avec la vraie dévotion,
et mettent en cause, plus généralement et plus profondément la morale chrétienne.
D'abord la nature du ridicule telle que la définit l'auteur est
apparemment inconciliable avec la charité chrétienne, au nom de laquelle
il justifie que l'on traite de religion au théâtre. En effet le ridicule
est un sentiment que la nature a institué en nous pour signaler un défaut
de raison dans l'objet et nous faire nous-mêmes embrasser la raison dans
nos actes. Mais s'il en est ainsi, c'est que le ridicule enveloppe deux
sentiments bien peu moraux, qui sont la complaisance dans les maux
d'autrui et l'orgueil. En effet, nous méprisons la personne ridicule,
et ce mépris est un sentiment relatif, qui engage une comparaison entre la
personne dans laquelle nous apercevons un défaut de raison et nous-mêmes
qui en rions ; une comparaison tout à notre avantage, qui flatte notre
orgueil, la satisfaction d'être plus raisonnable et donc supérieur à la
personne ridicule. Ainsi le ridicule est-il fondé sur « les deux plus
anciennes et plus essentielles maladies du genre humain, l'orgueil et la
complaisance dans les maux d'autrui »[68].
Voilà donc ce qui rend le ridicule si agréable, et même si l'auteur
fait une référence obligée au péché originel[69],
c'est après avoir affirmé que « cette connaissance d'être plus
qu'un autre est fort agréable à la
nature »[70].
L'anthropologie qui se dégage alors est franchement naturaliste et étonnamment
proche, dans cette analyse du ridicule, comme le remarque très bien Robert
Mc Bride[71],
de Hobbes, qui écrit à peu près les mêmes choses dans le Traité de
Ce ridicule là pourrait très bien englober l'ensemble des
comportements dévots, s'il est vrai qu'à travers Panulphe (Tartuffe),
tous les dévots sont touchés, et s'il est aussi vrai que par cette dérision,
la culture déniaisée et guérie du sot, pour parler comme
Et ceci d'autant plus que le ridicule ne demande qu'à passer
d'un objet à l'autre, qui lui ressemble, même très imparfaitement,
par la force des effets qu'il fait sur l'imagination et la mémoire.
C'est du moins ce que veut montrer l'auteur de
En effet, le ridicule frappe l'imagination, qui est son « réceptacle
naturel », comme elle l'est de tous les sentiments et de toutes les
passions. Mais cette puissance du ridicule est d'une telle force sur
l'imagination, que l'on peut s'en servir pour contrer et détruire
d'autres sentiments : le sentiment amoureux par exemple. Voilà donc à
quoi peut servir la comédie : par la mise en scène du ridicule dans toute
sa force, qui impressionne alors l'imagination du spectateur durablement,
elle a le pouvoir d'empêcher d'autres sentiments de s'emparer de l'âme.
C'est ce qui se passera avec la comédie de Molière lorsqu'elle pourra
être représenté librement : le ridicule de la galanterie de Panulphe fera
un tel effet sur les spectatrices, qu'immanquablement elles trouveront
ridicules les arguments de tous les galants qui voudront les abuser, dévots
ou non... et leurs galants seront rebutés par la manifestation chez leur maîtresse
du ridicule « le plus froid », « le plus choquant, le plus rebutant, et
le plus odieux de tous les sentiments de l'âme »[73].
L'auteur de
Si la galanterie est ridicule, c'est parce qu'elle consiste en
une duplicité foncière entre le discours et ce à quoi il est employé :
il consiste en effet en des propos qui euphémisent mensongèrement la
passion amoureuse, des propos qui dissimulent le désir sexuel dont ils
visent pourtant à assurer la satisfaction. On peut aussi déceler dans ce
texte, sous l'apparence moralisatrice, une critique sérieuse et conséquente
de la galanterie mondaine, de la galanterie amoureuse prise dans les codes
de la civilité bienséante, et appréhendée comme un langage et un
comportement dissimulateurs et mensongers.
On peut alors aller jusqu'à se poser la question suivante : si le
discours amoureux est bienséant en ce sens très spécial, c'est-à-dire
dire s'il témoigne de la convenance du désir et de la passion avec le
discours qui les déclarent, il doit alors entraîner un tout autre plaisir
dans la vie, comme au théâtre, que le plaisir mêlé de mépris, qui est
celui du ridicule. On peut, autrement dit, envisager sur ces bases un
convenance libertine, plaisante sans être ridicule comme est ridicule la
galanterie du dévot et comme l'est aussi la galanterie dévote reçue
dans le monde, qui se traduit par un langage amoureux en contradiction avec
la réalité sexuelle du désir, et qui est disconvenant à ce titre : il y
a une disconvenance de l'amour précieux, qui vaut bien celle de l'amour
dévot.
Notons également que cette efficacité glaciale du ridicule sur le
sentiment amoureux est tout autant susceptible d'agir contre le sentiment
religieux.
J'outrepasse bien sûr ici la lettre du texte, pour déduire des
conséquences possibles de la doctrine exposée qui contredisent ce que
l'auteur montre explicitement : à savoir que la comédie de Molière, en
ridiculisant l'hypocrite galant, fait barrage à la « galanterie solide
» qui met en péril l'honneur des femmes mariées ou des jeunes filles
dans le monde, et restitue pleinement dans ses droits la simple dévotion
honnête. On peut en effet déceler dans
Le cruel paradoxe de la culture libertine, qui dénonce
l'hypocrisie religieuse et sociale, réside dans le fait qu'elle doit nécessairement,
pour pouvoir se manifester (et en fait exister), emprunter elle-même les
voies de l'hypocrisie : ainsi de Molière jurant ses grands dieux qu'il
n'en veut pas au dévots, mais seulement aux hypocrites ; ainsi de
l'auteur de [1]
« Prenant la place du prêtre à l'église, du magistrat dans les
villes et du père de famille à la maison, les dévots ne sont-ils pas
en train de renverse l'ordre social et d'instaurer de nouveaux
pouvoirs ? [...] Cet homme humble est partout. A l'église, à l'hôpital,
dans les prisons et dans les chaumières des pauvres qu'il vient
secourir, il décide en maître », Louis Châtellier, L'Europe des dévots, Paris, 1981, chapitre IX, p. 185-186. [2]
Voir l'ouvrage déjà ancien, mais excellent, de Raoul Allier, [3]
Voir à ce
sujet, entre autres, les importantes analyses de René Pintard, Le
libertinage érudit dans la première moitié du XVIIe siècle,
Paris, 1943 (nouv. éd. augmentée, Genève-Paris, Slatkine, 1983) et
John Stephenson Spink, French
Free-Thought from Gassendi to Voltaire, Londres, The Athlone Press,
1960. [4]
Je laisse ici la querelle, si importante, de la moralité du théâtre
sur laquelle il existe une importante bibliographie. On consultera,
entre autres, Marc Fumaroli, « [5]
Cf. le texte de l'ordonnance de l'Archevêque de Paris Hardouin de Péréfixe,
cité infra. [6]
Cf. Premier Placet présenté au roi et Second Placet présenté au
roi, in Molière, Œuvres Complètes, éd.
Georges Couton, Gallimard, Pléiade, 1971, t. I, p. 890 (désormais :
GC 890). [7]
B. A. Sieur de Rochemont, Observations
sur... Le festin de Pierre, in Georges Mongrédien, Recueil
des textes et des documents du XVII siècle relatifs à Molière,
CNRS, Paris, 1965, t. II, p. 1201-2.
« Molière a ruiné tout ce que ce sage politique [Richelieu] avait
ordonné en faveur de la comédie, et d'une fille vertueuse, il en a
fait une hypocrite », ibid. Cf. J. Cairncross, « Tartuffe, ou Molière hypocrite », Revue
d'Histoire Littéraire de [8]
Voir surtout le récent ouvrage de Hélène Merlin, Public
et Littérature en France au XVIIe siècle, Paris, Les
Belles Lettres, 1994. [9]
Cf. surtout Raoul Allier, [10]
On put même le considérer comme le commanditaire de la pièce, ainsi
que l'attestent les Mémoires du P. Rapin, éd. Aubineau, 1865, t. I, p. 294. Cité par
GC 867. [11]
Les Plaisirs de l'Ile
enchantée, 1664. Mongrédien, I, p. 215. [12]
Cf. GC 835-838 et 842-846 et R. Mc Bride, in
[13]
« On appelle petit collet un homme qui s'est mis dans la réforme,
dans la dévotion, parce que les gens d'Église portent par modestie
de petits collets, tandis que les gens du monde en portent de grands ornés
de points et de dentelles. Et quelques fois, il se dit en mauvaise part
des hypocrites, qui affectent des manières modestes, et surtout de
porter un petit collet », Furetière, Dictionnaire. [14]
Molière, op.
cit., p. 891. [15]
Cf. la discussion qu'aurait eu à ce sujet le Président Lamoignon
avec Molière, au début de l'année 1669 : « ... pourquoi,
reprit le Président [Lamoignon], écrivez-vous contre les ecclésiastiques
? — Monseigneur, répondit le comédien, mon dessein n'a point été
d'écrire contre eux, mais contre les hypocrites. — Molière, Molière,
vous vous trompez fort, si vous prétendez vous moquer de moi... », J.
Menudier, Le secret d'apprendre
la langue fraçaise en riant et avec facilité, [16]
« ... voilà ce qui est arrivé lorsque des esprits profanes et bien éloignés
de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer
l'hypocrisie, non point pour en réformer l'abus, ce qui n'est pas
de leur ressort, mais pour faire une espèce de diversion dont le
libertinage dût profiter, en concevant
et faisant concevoir d'injustes soupçons de la vraie piété,
par de malignes représentations de la fausse »,
Bourdaloue, Sermon du 5 février 1669 sur l'hypocrisie, in Mongrédien, op.
cit., t. I, p. 332. [17]
« Je ne doute point, Sire, que les gens que je peins dans ma comédie
ne remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté... Ils ne
sauraient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux de tout le
monde », Second Placet présenté
au roi, Molière, op. cit., p.
892. [18]
Comme le fait remarquer J. S. Spink, op.
cit., p. 151, Tartuffe est présenté dans la pièce comme un «
fourbe renommé », mais il y a un évident décalage entre cette
expression et le ce qui est dit dans le Second
Placet en 1667 (voir n. supra).
Les dévots de la cabale pourraient difficilement être considérés
comme des « fourbes renommés », c'est-à-dire des imposteurs :
l'attribut d'hypocrite, à tout prendre, leur convient mieux... [19]
Ibid. Voir aussi [20]
Cf. G. Couton, « Réflexions sur le Tartuffe et le péché
d'hypocrisie, "cas réservé" », Revue
d'Histoire Littéraire de [21]
IIa IIae, q. 111. [22]
IIa IIae, q. 111, art. 2. [23]
De sermone Domini in monte,
Migne, t 34, col 1271, traduit et cité par Ferreyrolles, ibid., p. 76. [24]La
fameuse maxime de [25]
Cf. par exemple, outre [26]
Du reste, Le Premier Placet est suffisamment explicite : les hypocrites sont
les « faux monnayeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes
avec un zèle contrefait et une charité sophistiquée ». [27]
Cf. Furetière, Dictionnaire :
« Imposteur : trompeur, affronteur [affronter signifie couvrir de
honte], calomniateur. Mahomet a été un grand imposteur, qui a trompé bien des peuples. Ce banqueroutier était
un imposteur qui avait l'art d'affronter ses confrères... ». Cf.
également le verbe imposer :
« signifie encore Tromper, dire une fausseté. cet avocat impose
souvent, et déguise la vérité. Nos passions nous trompent et nous imposent,
en nous proposant pour un vrai bien celui qui n'est qu'apparent. La
poésie impose à nos oreilles
: la perspective impose à
nos yeux ». [28]
Elle porte la date du 20 aôut 1667, soit deux semaines à peine après
la représentation. [29]
[30]
[31]
p. 82 ; GC 1169. [32]
Avis, n. p. [p. 72, éd. Mc Bride] ; GC 1148. [33]
p. 96 ; GC 1173. [34]
Il renverse ainsi l'accusation formulée explicitement par les ennemis
du théâtre de favoriser la galanterie. Cf. Nicole, Traité
de la comédie, 1667, éd. G. Couton, Paris, 1961, p. 61-62. [35]
Voir supra. [36]
n.p. [éd. Mc Bride, p. 72] ; GC 1148 [37]
p. 79 ; GC 1169. [38]
Cf. Georges Mongrédien, Recueil
des textes et des documents du XVII siècle relatifs à Molière,
CNRS, Paris, 1965, t. I, p. 292. La raillerie est toujours présentée
comme l'arme libertine par excellence, une arme redoutable de désacralisation
et de dissolution morale. Cette thèse est non seulement contestée,
mais entièrement renversée par l'auteur de [39]
p. 37-38 ; GC 1158. [40]
Ibid. [41]
n. p. [éd. Mc Bride, p. 72] ; GC 1148. [42]
p. 82 ; GC 1158. [43]
Déjà en 1654, Godeau, l'évêque de Grace, était intervenu au sujet
des pièces de Corneille (Polyeucte (1641) et Théodore,
vierge et martyre (1645) : « Pour changer les mœurs et régler
leur raison, / Les chrétiens ont l'Église et non pas le théâtre »,
Poésies chrétiennes, Paris, P. Le Petit, 1654, p. 464. Cf. G.
Ferreyrolles, op. cit., p. 15- [44]
Le président Lamoignon, qui fait interdire la pièce en août 1667,
aurait déclaré à Molière: « il ne convient pas à des comédiens
d'instruire les hommes sur les matières de la morale chrétienne et
de la religion ; ce n'est pas au théâtre de se mêler de prêcher
l'Évangile ». Cf. D'Aubignac : « ... en exhortant le peuple à
pratiquer les Saints commandements de la loi et à renoncer à la vie du
siècle, cela sent trop le prédicateur que le temps et le lieu ne
peuvent aisément souffrir. On ne saurait ôter de l'imagination des
spectateurs que la comédie leur doit servir de divertissement [...] en
cette disposition d'esprit, ils ne peuvent approuver que l'on
condamne leurs plaisirs [...]. Ce n'est pas ce qu'ils cherchent au
théâtre [...] les esprits un peu libertins [...] regardent la sainteté
dans la comédie comme un jeu de poésie. Et pour ceux qui font
profession d'une véritable et sincère piété, ils ont beaucoup de répugnance
de voir que ces discours soient ainsi profanés dans un lieu où ils
savent bien qu'ils sont entièrement perdus... », Pratique
du Théâtre , liv. IV, chap. 6. D'Aubignac s'en prend ici à Polyeucte
de Corneille, mais il s'attaquera également au Don
Juan et au Tartuffe de
Molière : Addition à [45]
p. 82 ; GC 1169. [46]
Ibid. [47]
Voir infra. [48]
Ibid. [49]
p. 83 ; GC 1170. [50]
Ibid. [51]
p. 83-84 ; GC 1170. [52]
p. 84 ; GC 1170. [53]
p. 84-85 ; GC 1170. [54]
p. 90-91 ; GC 1172. [55]
Ibid. [56]
p. 92 ; GC 1172. [57]
Ibid. [58]
p. 99 ; GC 1174. [59]
p. 97 ; GC 1173. [60]
p. 97 ; GC 1174. [61]
p. 115 ; GC 1178. [62]
p. 114 ; GC 1178. [63]
Op. cit., p. 80. [64]
Ibid. [65]
p. 111 ; GC 1177. [66]
François Bernier, Abrégé de la
philosophie de Gassendi, éd. 1684 ; Fayard, Corpus des œuvres
de philosophie en langue française, 1992, t. VII, p. 279. [67]
p. 99-100 ; GC 1174. [68]
p. 117 ; GC 1179. [69]
L'âme, « se défiant à bon droit de sa propre excellence depuis le
péché d'origine, cherche de tous côtés avec avidité de quoi la
persuader aux autres et à soi-même par des comparaisons qui lui soient
avantageuses, c'est-à-dire par la considération des défauts
d'autrui », p. 118 ; GC 1179. [70]
Ibid. (je souligne). [71]
Op. cit., p. 142, n. 295. [72]
Thomas Hobbes, Human Nature,
chap. 9, 13 : « L'on voit encore des hommes rire des faiblesse des
autres, parce qu'ils s'imaginent que ces défauts d'autrui servent
à faire mieux sortir leurs propres avantages... », etc., De
la nature humaine, trad. du baron d'Holbach, Paris, 1971, p. 96 ;
Leviathan, chap. 6, § 42. [73]
p. 108 et 110-111 ; GC 1176 et 1177. [74]
« Il ne faut point dire que ce soient des affaires à être traitées
en riant, n'y ayant rien de plus sérieux que ces sortes
d'entreprises... », p. 110 ; GC 1177. [75]
p. 114, GC 1178.
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