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Burlesque et interprétation
Claudine
Nédélec
Je voudrais mettre cette communication sous une
triple égide (on n'est jamais trop bien protégé) :
celle de Rabelais,
Et posé le cas qu'au sens literal vous
trouvez matieres assez joyeuses et bien corrrespondentes au nom,
toutesfois pas demourer là ne fault, comme au chant des Sirenes, ains
à plus hault sens interpreter ce que par adventure cuidiez dict en
gayeté de cueur. (Gargantua, prologue)
celle de Montaigne,
Il y a plus affaire à interpreter les
interpretations qu'à interpreter les choses, et plus de livres sur
les livres que sur autre subject : nous ne faisons que nous
entregloser. (Essais, III, xiii)
et celle d'Agrippa d'Aubigné :
Je me fis aussi bientot connoitre entre les
Courtisans & les Dames par mes bons mots & mes vives reparties :
tels par exemple, qu'étant un jour assis sur un banc dans
l'antichambre du Roi, trois Filles de la Reine-mére, Termes,
Bourdeilles, & Beaulieu, qui faisoient bien à elles trois, cent
quarante ans, voulant me turlupiner
comme un nouveau débarqué sur mes habillemens, & une d'elles
m'ayant demandé effrontément & d'un ton moqueur, que
contemplez vous là, Monsieur ? Les Antiquitez de la Cour,
Mesdames, respondis-je sur le même ton. De quoi restant toutes
confuses, elles me demandérent mon amitié, & à faire ligue
offensive & deffensive avec moi. Ce burlesque mot, suivi de
plusieurs autres de même nature, me mit en grand commerce avec le beau
Sexe […].
Cette dernière citation, extraite des Mémoires
de la vie de Théordore Agrippa d'Aubigné parus en 1731,
mentionnée par Littré comme une des premières occurrences de
l'adjectif burlesque en français,
nous introduit au cœur du sujet. L'épithète, qui engage une réflexion
d'ordre métatextuel, interprète l'effet et l'enjeu de l'échange
dialogique : il y a du ridicule là-dedans, donc il y a au moins un
rieur, un complice et une victime - mais à rieur, rieur et demi. Le
burlesque donc, ça fait rire - de certaines choses, et d'une
certaine façon : il y a du « sous-entendu » là-dessous,
du sous-entendu « bas », et même de l'équivoque « grossière »
- et pourtant nous sommes entre gens du monde.
Interprétation érudite qui est cependant marquée
par le burlesque d'une érudition qui s'est fait burler,
ou tromper : Littré lui-même annonce dans la Liste des principaux auteurs cités que cette édition a été
« remaniée », et qu'il faut préférer l'édition
Lalanne (Paris, Charpentier, 1854) ; or, dans cette édition, si la
plaisanterie subsiste, les mots turlupiner
et burlesque ont
malheureusement disparu…
La version de 1731 est le résultat d'une « fabrication
textuelle » visant à « ragaillardir » le texte,
brouillant ainsi les interprétations des pédants à venir…
Alors, recommençons, plus simplement : le mot
est donné comme récent en 1650 par Ménage, qui en accorde la primauté
d'emploi au poète Sarasin, mais reconnaît la supériorité de
Scarron dans « ce genre d'écrire ».
Quant à Pellisson, il signale son apparition dans son Histoire de l'Académie
parue en 1652, à propos de Saint-Amant, qui s'était selon lui chargé
de la partie comique du futur dictionnaire de l'Académie, c'est-à-
dire des termes grotesques, ou « comme nous parlerions
aujourd'hui, burlesques ». Pellisson connaissait-il l'usage
qu'en fait Saint-Amant dans la préface, parue en 1643, la même année
que le premier Recueil de vers
burlesques de Scarron, de la seconde édition du Passage
de Gibraltar ?
Le mot ressortit alors à la critique littéraire.
Mais dire qu'un texte est burlesque, ce n'est pas le définir, comme
de dire que ce texte est un texte narratif, ou relève de la tragédie régulière,
ou est rédigé en « style bas » - le burlesque n'est ni
un type, ni un genre, ni vraiment un style ; il est de l'ordre,
relatif, voire subjectif, du registre, ou de la tonalité. Ce qui
implique à la fois une part laissée à « l'impression »
subjective (je trouve cela burlesque), et un certain nombre de caractéristiques
qui sont, par consensus, celles au nom desquelles nous pouvons tomber
(relativement) d'accord sur cette interprétation : « ce
texte est burlesque », même si l'auteur ne le désigne pas
ainsi (par exemple Les Plaideurs de
Racine) ; ou dire qu'il ressortit à une autre interprétation,
malgré l'affirmation contraire : tel poème du Recueil
de quelques vers burlesques de Scarron, ou Les Aventures de la souris (dont le titre exact est Galanterie
à une Dame à qui on avait donné en raillant le nom de souris) de
Jean-François Sarasin, donné par Guez de Balzac
pour un modèle du « bon burlesque », mais que l'on
s'accorde aujourd'hui à interpréter plutôt comme relevant du
« badinage marotique ».
Nous allons tenter d'abord de décrire ces caractéristiques,
telles qu'elles résultent de la comparaison des définitions du terme
dans les dictionnaires du français contemporain avec quelques définitions
du xviie siècle.
Auparavant, il importe de préciser
qu'il en est aujourd'hui du burlesque comme du baroque. Soit il
s'agit d'un phénomène « d'époque », et même très
circonscrit dans le temps et l'espace : en France, le burlesque
est décrit, presque dès sa naissance, comme une mode littéraire qui
fait fureur dans les années 1643-1653, puis qui « tombe »,
victime de ses excès, selon Scarron lui-même, pourtant réputé en être
le « créateur », et Boileau, et bien d'autres qui ont dit
leur mot à ce sujet - interprétation qui est en même temps un
jugement, ou plutôt une condamnation, Scarron méritant seul
l'accession au rang de grand auteur. Notion endogène donc, à la différence
de baroque. Le mot - et la chose -apparaissent d'ailleurs de façon
presque systématique dans les bilans critiques du siècle.
Autre interprétation, aux antipodes : le
burlesque est, à l'égal du baroque, ou plutôt peut-être comme une
de ses modalités, un mode de perception et de représentation universel :
et l'on désigne, en effet, comme burlesque aussi bien les Shadocks et
leur voix, Claude Piéplu, un ballet de Cour, tel texte de Rabelais ou
de Proust, tel film de Mack Senett ou telle musique de Lully… D'un côté,
une définition restrictive, trop appréciative pour être tout à fait
honnête et utile ; de l'autre, une nébuleuse de ressemblances
qui ne signifie plus grand chose à force de trop embrasser… Faisons
le point.
Dans les dictionnaires actuels de la langue française,
le burlesque se définit d'abord par l'effet produit sur le lecteur,
c'est-à-dire par l'interprétation que celui-ci est amené à faire
des textes ainsi désignés, par leur « usage ». En effet,
les schèmes principaux de sa définition contemporaine
sont : /qui provoque le rire/ ; /qui est extravagant, outré,
déraisonnable/, /qui est grossier, trivial/. Est « proprement
burlesque » (expression que l'on trouve souvent) ce qui est reçu
comme drôle, trivial et extravagant (à des dosages divers) ; drôle,
parce que trivial et extravagant... aux yeux d'un lecteur virtuel
distingué et raisonnable, ou qui le devient en comprenant que
« ça », c'est trivial et extravagant, donc
risible/ridicule.
Interpréter un texte comme burlesque, c'est
l'interpréter comme allant à l'encontre d'un (ou de plusieurs)
code(s) de bienséances, esthétiques ou éthiques : le trivial est
exclu par les lois de la politesse (au sens large), l'extravagant par
les lois de la logique et de la vraisemblance (que ces lois soient
celles du réel, ou celles de la littérature). Un certain effet de
lecture s'est produit, du côté d'une transgression « pour
rire » des limites autorisées. Reste à savoir si c'est
« pour de rire », ou pour « en rire ». La
« bonne » interprétation est donc fonction des normes de référence
que le récepteur reconnaît, ou est en passe d'acquérir, ou encore
d'abandonner comme ridicules ; mais elle est aussi fonction des
limites à la transgression qu'il peut accepter. On sait bien qu'il
est des cas où rire et faire rire de « cela », c'est forcément
déjà aller trop loin. Un exemple : Pellisson rapporte dans son Histoire
de l'Académie française qu'en 1649
on imprima une pièce assez mauvaise, mais
sérieuse pourtant, avec ce titre, qui fit justement horreur à tous
ceux qui n'en lurent pas davantage : La
Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, en vers burlesques.
Désigner comme « burlesque »
ce texte, c'était induire un mode d'interprétation, c'est-à-dire
laisser supposer que ce texte « sérieux » devait être lu
comme « comique » - sur un sujet où le « comique »
précisément n'était pas admissible. Même si l'auteur avait voulu
seulement désigner le mètre choisi (« vers burlesques »
est ici synonyme d'octosyllabes), même s'il s'agissait en sus
d'une opération commerciale (imprudente ! et même assez sotte),
en pleine mode du burlesque, de la part de l'éditeur, Pellisson
souligne que le scandale fut légitime (« fit justement horreur »),
puisque le titre seul suffisait à laisser penser qu'il pourrait y
avoir une lecture burlesque de la passion du Christ.
D'autre part, le récepteur peut dire que
« cela » (la trivialité, l'extravagance) ne le « fait
pas rire », parce que de telles trivialités ne font rire que ceux
qui sont triviaux : en rire, c'est se signaler comme trivial, et
c'est alors le rieur qui devient, sans le vouloir, burlesque. Il faut
en effet différencier deux niveaux de lecture, entre le burlesque comme
sanction (par le rire) d'une « faute », et le burlesque
comme résultat (réussi s'il fait rire) d'un choix esthétique :
M. Jourdain est involontairement burlesque, croyant à tort bien suivre
les normes aristocratiques, et les transgressant en réalité, tandis
que le texte qui le décrit est, lui, volontairement burlesque :
Molière nous donne à voir, pour que nous en riions, quelque chose qui
est trivial et extravagant. Mais certains, selon Grimarest, ont trouvé
qu'il n'y avait pas de quoi rire, et que le choix esthétique de
Molière était trivial…
La définition au xviie
siècle
Ce sens contemporain est présent au xviie siècle. Dans la préface de Saint-Amant au Passage
de Gibraltar, le terme caractérise en effet les « bouffonneries »,
les fragments « comiques », « grotesques »,
d'un texte où ils se juxtaposent à d'autres fragments, « vifs,
nobles et forts », « héroïques », « sérieux ».
On peut comparer à ce que dit Pellisson de l'Arioste :
Il fait des coyonneries de temps en temps ;
mais il le fait, ce me semble, parce qu'il lui plaît ainsi, pour
venir à son but qui est toujours de délecter et d'être utile ;
car, au bout du compte, il nous paye toujours de quelque chose de bon,
ou fort sérieux, ou fort folâtre, avec une variété […]
merveilleuse.
On
peut comparer encore à ce qu'écrit Colletet, dans son Discours
du Poëme Bucolique, à propos d'une autre œuvre de Saint-Amant,
le Moïse sauvé, pour la défendre
contre ses détracteurs :
Apres tout, ceux qui ont inventé la
Tragicomedie, l'Heroïcomique, & mesme la Tragedie Pastorale,
n'ont-ils pas marié des choses aussi éloignées, la fureur avec la
raillerie, le serieux avecque le burlesque, la houlette avecque le
Sceptre, & pour demeurer dans les termes de l'Art, le soc, ou le
bas escarpin, avecque le haut Cothurne ?
Un exemple : ce
dialogue de Molière, dans le Bourgeois
gentilhomme (1670), où chacun reste dans son rôle, où la définition
de chaque style est respectée, et où le comique naît de leur
juxtaposition :
Cléonte
- Peut-on voir rien d'égal, Covielle, à cette perfidie de
l'ingrate Lucile ?
Covielle - Et à celle, Monsieur,
de la pendarde de Nicole ?
Cléonte - Après tant de
sacrifices ardents, de soupirs, et de vœux que j'ai faits à ses
charmes !
Covielle - Après
tant d'assidus hommages, de soins et de services que je lui ai rendus
dans sa cuisine !
Cependant, si Furetière définit toujours en 1680 burlesque
par « plaisant, gaillard, tirant sur le ridicule »,
Charles Perrault donne un autre sens au mot dans le troisième dialogue
de son Parallèle des anciens et
des modernes.
Quand Achille et Agamemnon […] se
querellent & s'appellent, yvrogne, impudent, teste de chien, sac
à vin, n'est-ce pas du Burlesque de la premiere espece, où les
grandes choses, comme les disputes qui interviennent entre des Rois
& des Capitaines se traitent avec des expressions basses &
triviales ? & quand il décrit en vers heroïques le combat
d'Ulisse revêtu de haillons avec Yrus le plus vilain de tous les
gueux, n'est-ce pas du Burlesque de la seconde espece, où le sujet
qui est bas et rampant se traite d'une maniere sublime & relevée ?
On voit qu'il y a eu déplacement d'accent, réinterpétation
du terme : c'est l'assemblage « contre-nature », au
sein d'un même texte, d'héroïque et de comique, « héroïque ridicule » ou « ridicule héroïque » selon les termes de Desmarets de
Saint-Sorlin,
qui est désormais dénommé « burlesque » ; on ne
parle plus de l'emploi alternatif de deux styles, l'un héroïque,
l'autre burlesque, alliés dans une même œuvre, et gardant leurs
caractéristiques propres, mais d'un assemblage stylistique appelé
burlesque, construit de façon à mettre en évidence ses discordances
internes. « Style » si on veut, mais nouveau, non prévu par
la rhétorique, sauf comme erreur, vice (celui que N. Caussin dénomme miscellaneum),
style fait de morceaux incohérents et discordants.
Le Burlesque qui est une espece de ridicule
consiste dans la disconvenance de l'idée qu'on donne d'une chose
avec son idée veritable, de mesme que le raisonnable consiste dans la
convenance de ces deux idées. Or cette disconvenance se fait en deux
manieres, l'une en parlant bassement des choses les plus relevées,
& l'autre en parlant magnifiquement des choses les plus basses.
Or d'où peut venir « l'idée véritable »
d'une chose (on notera l'écho platonicien de la formule, qui
renvoie à une des définitions de la vraisemblance au xviie
siècle) ?
« L'idée » d'une chose, ce sont des textes antérieurs
(qu'ils soient théoriques ou fictionnels) qui la donnent ;
l'interprétation de la discordance ne peut se construire qu'à
partir d'un consensus sur l'idée, consensus fabriqué par des
lectures, et des modes de lecture.
Interpréter un texte comme burlesque postule ainsi
la prise de conscience d'une double référence. Référence à la
norme de la distinction rhétorique des trois styles (pas aussi périmée
aujourd'hui qu'on pourrait le croire), et plus globalement à une
exigence, plus ou moins explicite, fondée sur la vraisemblance, de cohérence
entre énonciateur et énoncé, entre signe et référent : la
reine Didon ne saurait être désignée comme une « grosse dondon »
(c'est pourtant tentant), ni non plus parler comme une grosse dondon.
Et référence (plus ou moins précise) à des textes « purs »,
réécrits en y introduisant des discordances, transposés, détournés,
travestis, parodiés, au moyen de la trivialité et de l'extravagance.
Si l'on cite toujours le travestissement de l'épopée, le
travestissement atteint en réalité tout au long du xviie
siècle toutes sortes de « textes de référence », littéraires
(poésie lyrique, tragédie, opéra…) et non littéraires (textes
judiciaires, code amoureux galant…). La seule condition est ici que le
texte qui subit la transposition soit reconnu par les lecteurs, et
reconnu comme texte-modèle, c'est-à-dire texte cohérent, et cohérent
avec sa définition, bref comme texte conforme aux normes du genre.
D'autre part, il faut que la discordance soit forte pour être
clairement perçue ; ce sont donc les textes les plus proches des
exigences normatives (les plus nobles pour les textes de fiction, les
plus codifiés pour les textes non-fictionnels), où donc l'insertion
du trivial et de l'extravagant est le plus facilement interprétée
comme intrusion malséante, qui sont choisis prioritairement par les écrivains
burlesques.
Un texte burlesque montre donc des codes et normes
(esthétiques, éthiques, politiques) « mises en question »
par le rire, on pourrait dire « mises à la question », ce
qui provoque le brouillage de l'interprétation du texte. Je voudrais
évoquer maintenant quelques cas de ce brouillage.
Premier cas :
qu'en est-il des résultats du jeu avec les lexiques auquel procède
le burlesque ? Un ouvrage de référence (celui de Francis Bar) sur
le « style burlesque »
met bien en évidence le fait que la discordance ne fonctionne pas
seulement entre énonciateur et énonciation, mais qu'elle est aussi
interne à la chaîne syntagmatique : un texte burlesque tend à
user d'une langue « artificielle » qui mêle archaïsmes
et néologismes, mots à la mode de la Cour et provincialismes, mots
savants, mots techniques et mots quotidiens, termes élégants et mots
grossiers… La création de cette langue bigarrée est souvent décrite
comme un jeu, voire une jouissance.
Mais il importe de souligner deux choses,
indispensables pour l'interprétation des enjeux de ce jeu.
D'abord, en empruntant ainsi à tous les lexiques
disponibles, l'auteur burlesque interprète la langue comme un
« trésor », c'est-à-dire en termes de richesse,
d'abondance, d'accumulation, trésor hétérogène, voire hétéroclite ;
ce qui fait la valeur d'une langue, c'est la quantité variée des
mots dont elle dispose, de par son histoire, de par la variété de ses
locuteurs dans l'espace physique et dans l'espace social, de par ses
capacités de création et de renouvellement. Or une telle interprétation
de la langue n'est pas une évidence ; elle entre très
nettement, au xviie
siècle, en opposition idéologique avec une interprétation qui au
contraire met la valeur d'une langue dans les restrictions par
lesquelles elle se constitue un lexique homogène, restreint et étroitement
contrôlé, « pur » de toutes influences néfastes (étrangères,
jargonnesques, populacières, snobs…). Et c'est bien parce qu'un
modèle de langue « pure » s'est constitué que le
sentiment d'un mélange « burlesque » peut apparaître ;
il n'y a conscience de la discordance (d'une discordance productrice
d'« effet » sur l'auditeur) qu'à partir du moment où
s'est forgée l'idée d'une concordance comme norme.
Or, cette pureté de la langue est liée aussi à
une représentation de la langue comme véhicule clair de l'idée :
un mot propre pour chaque chose, un mot clair et compris de tous… Mais
l'auteur burlesque se moque d'être clair et précis : au
contraire, vive l'à-peu-près, l'ambigu, le compliqué et
l'obscur, l'allusif et l'implicite, l'équivoque. Les textes
burlesques du xviie
peuvent sembler réclamer, pour être pleinement goûtés, un lecteur
compétent, très cultivé, voire à la culture encyclopédique.
Cependant il ne faudrait pas oublier la procédure qui consiste, au théâtre
en particulier, à programmer des niveaux de lecture différents suivant
les différences culturelles du public. Le public ignorant peut rire de
la présence, au milieu de termes qu'il connaît et reconnaît, de
termes bizarres, cliquetis de sonorités vides de signification pour
lui, mais qu'il est souvent capable, probablement, d'interpréter
comme relevant de tel ou tel lexique de spécialistes ; le
demi-habile, celui qui en sait un peu plus, en comprendra un peu
davantage, et saisira le sel de certaines allusions ; quant au
docte, habile à suivre jusqu'au bout tous les sous-entendus, il
pourra non seulement rire du texte, mais aussi rire de ceux qui rient
sans vraiment savoir… Un exemple : en entendant Covielle « traduire »
bel-men par « il dit que
vous alliez vite avec lui vous préparer pour la cérémonie, afin de
voir ensuite votre fille, et de conclure le mariage »,
chacun peut rire du contraste ridicule entre la taille des deux textes
(d'autant plus facilement que le personnage se charge de souligner
l'effet) ; seuls quelques-uns saisiront tout le sel supplémentaire
qu'apportent d'une part la référence littéraire (Molière imite
Rotrou qui imite l'écrivain italien Della Porta), d'autre part le
contraste de la « traduction » avec le « vrai »
sens de bel-men que le
vulgaire (et même encore quelques critiques contemporains…) prend
pour du turc de fantaisie, mais que quelques érudits (ou quelques
courtisans qui ont assisté aux leçons de turc de d'Arvieux) savent
être du « vrai » turc, qui signifie… « je ne sais
pas ». Question d'interprétation…
On retrouve la même logique de jeu provocateur (et
à double, voire triple, fond) dans l'usage que les auteurs burlesques
font unanimement de l'équivoque ; en ce cas, il s'agit de
jouer sur une expression dont l'interprétation « normale »
(présente dans les dictionnaires) est transformée, pervertie. Sous une
forme atténuée, il s'agit de mettre en scène une erreur d'interprétation
qui aboutit à un effet comique par la distance entre les deux sens
confondus : ainsi de poulet, petit billet doux, que le valet goinfre interprète régulièrement
comme étant de la race des gallinacées - quitte à s'étonner
ensuite du burlesque intrinsèque d'une langue qui désigne deux réalités
si discordantes par le même terme. Mais la véritable équivoque est
« grossière » : à peu près n'importe quelle
expression peut ainsi prendre un sens scatologique ou érotique, par le
contexte dans lequel elle est employée - le comique naissant ici de
la présence masquée du bas corporel, souvent sous des termes qui en
sont fort éloignés, ainsi que de l'appel à la complicité d'un
lecteur qui accepte d'avoir « l'esprit mal tourné », et
d'être tenu finalement pour responsable de son interprétation
tendancieuse ; on connaît le système de défense de Molière :
ceux qui y voient des « saletés » sont ceux qui ont
l'imagination pervertie - mais aussi tant mieux pour eux (et tant
pis pour les pisse-vinaigre) : ils ont bien ri !
Pour bien interpréter la langue burlesque, il faut
à la fois être savant et paillard - bref, de la pire espèce, de
celle qui connaît les règles du jeu, et n'hésite pas à jouer gros
- parce qu'elle est sûre d'elle, et de la légitimité des règles ?
parce qu'elle goûte un plaisir particulier à dévaloriser
(l'espace d'un instant) ce qu'on lui a appris à révérer ?
ou parce qu'elle veut mettre en cause cette légitimité ? Le
burlesque joue sur le rapport entre la lettre (qui tue - mais aussi
qui révèle) et l'esprit - qui vivifie, à moins qu'il ne
s'agisse de démontrer qu'on vous fait croire, bien à tort, à la
présence de l'esprit derrière la lettre, alors qu'il ne s'agit
que de masquer des réalités fort peu « spirituelles ».
Dans un contexte culturel où l'on débat sur une interprétation de
la Bible « à la lettre » ou selon « l'esprit »,
qu'est-ce que cela signifie de mettre en évidence les réalités
prosaïques de la vie sous les métaphores - sinon de questionner de
manière déceptive et sceptique le rapport entre les mots et les choses ?
Deuxième
cas : il arrive fréquemment à l'auteur brulesque de se
moquer de la littérature elle-même - mais avec beaucoup d'ambiguïtés.
Dans Jodelet
ou le Maître valet de Scarron, Lucrèce, jeune fille « séduite
et abandonnée » selon la formule consacrée, supplie Dom Fernand
de lui venir en aide (II, 3) ; il réplique : « Ce style
est de roman, et je vous en révère. ».
Burlesque évident de ce commentaire littéraire
dans une situation où les personnages ne devraient pas se distancier de
leurs discours - burlesque de cette interprétation décalée de la
situation, puisque Dom Fernand est prêt à aider la jeune fille, non
parce qu'elle est malheureuse, mais parce qu'elle aime comme lui les
romans. Cependant la scène est complexe : la jeune fille, réellement
malheureuse, peut fort légitimement susciter la pitié du spectateur ;
elle n'en « rajoute » pas, elle ne « fait pas exprès »
de parler comme un livre - mais elle est inconsciemment imprégnée de
rhétorique romanesque, et Dom Fernand le lui fait gentiment remarquer,
sans supposer pour autant qu'elle ne soit pas sincère… tandis que
Scarron fait remarquer à ses lecteurs qu'entre littérature et réalité
les implications sont plus complexes qu'on ne pense… La jeune fille
en ce cas interprète sa réalité à l'aide de la littérature,
tandis que Dom Fernand interprète le discours de la jeune fille comme
littérature, mais pas pour autant comme mensonge. De qui se moque-t-on ?
des lecteurs de romans, probablement… ; des romans ? Et si
Scarron se moquait de lui-même, amateur de romans, et capable de
construire une telle situation que son intrigue va s'efforcer de dénouer
- sérieusement ?
Autre exemple : Desmarest de Saint-Sorlin a
représenté, dans Les
Visionnaires, un poète ridicule, émule de Ronsard, d'un
burlesque (involontaire) en créateur de mots grotesquement érudit, en
« poète mâche-laurier » ; or beaucoup des mots forgés
qu'il fait utiliser à son poète burlesque, et beaucoup de ses
« fureurs poétiques », se trouvent dans Les Folastries du même Ronsard - qui ne sont peut-être pas tout
à fait à lire « sérieusement »… Et si Ronsard avait
tenté (avant la lettre) une écriture volontairement burlesque ?
Que l'émule soit ridicule, aucun doute - enfin, peut-être, à
moins qu'on ne considère qu'il n'est pas lui-même tout à fait
« sérieux » : une scène le montre fabriquant
consciemment du texte incompréhensible pour se moquer d'un personnage
encore plus ridicule que lui, un lecteur qui le prend au sérieux.
S'agit-il de se moquer de Ronsard - ou de ses émules maladroits et
assez bêtes pour prendre au sérieux ce que Ronsard faisait par
plaisanterie ? Bien malin qui dira exactement de qui, ou de quoi,
on se moque…
Quant à la récriture (qui est une sorte de
commentaire, de paraphrase) de l'épopée antique, qui en dira les
intentions ultimes ? Selon Genette, il y aurait là comme une
tentative de rapprocher le texte d'un lectorat élargi (celui des
bourgeois) en le leur rendant plus « familier ». « Le
travestissement est le contraire d'une distanciation : il
naturalise et assimile […]. »
Mais ces textes ne réclamaient-ils pas justement une attitude de
lecteur conscient de la distance envers un chef d'œuvre de la littérature
universelle ? Les rendre familiers, proches, les apprivoiser,
n'est-ce pas les rendre ordinaires, donc en détruire insidieusement
la grandeur (construite par des siècles d'histoire et de
sacralisation littéraires) ? De plus, la transposition n'en révélait-elle
pas les faiblesses intrinsèques ? S'agissait-il alors d'une
entreprise de démolition, certes, mais qui ne s'en prenait qu'aux
grands de la littérature, êtres de papier tout de même beaucoup moins
dangereux que les puissants réels ? Mais, en invitant le lecteur
à mettre en doute des hiérarchies esthétiques, ne l'invite-t-on pas
en mettre en doute aussi les hiérarchies sociales ?
Que le burlesque ait servi, au xviie siècle, d'arme dans les entreprises
de subversion de l'ordre politique et social, et en ait été accusé,
aucun doute : il suffit de rappeler son rôle pendant la Fronde.
C'est du burlesque dont se sert Cyrano de Bergerac pour dénoncer le
pouvoir des pères sur les enfants, et celui des prêtres coupables de
vouloir « embabouiner la conscience du peuple » ;
et certaines retentissantes affaires de censure de la fin du siècle
concernent des textes burlesques.
Cependant, les victimes du burlesque sont bien plus
souvent les petits, les faibles, les gens du peuple, ceux que les
pouvoirs entendent contrôler : c'est des paysans, des valets,
des gens vulgaires, des pédants, des mauvais poètes, des femmes,
qu'on se moque en représentant leurs façons de parler et d'agir :
voyez comme ils sont drôles, triviaux et extravagants, comme leur
langage et leurs manières sont discordantes, surtout quand ils essaient
d'imiter les grands, quand ils se prennent pour grands ! Le jeu
de la confrontation des langages conduit finalement à confirmer les hiérarchies,
linguistiques et sociales : il est réservé aux privilégiés -
les autres ne peuvent, ni n'osent se permettre un tel jeu, et il
n'est pleinement satisfaisant que pour celui qui dispose des codes
dominants (ce qui le confirme dans sa supériorité). Mêler le haut et
le bas aboutit ainsi à confirmer le haut comme haut (même si
quelques-uns prétendent à tort à ce rang), et le bas comme bas.
Un malaise demeure, malgré tout : et si représenter
ces grotesques, emprunter à leur langage, n'était pas déjà leur
faire trop d'honneur ? Est-il convenable de confirmer les
convenances en usant de l'inconvenance ? Le burlesque a subi un
très violent assaut de la critique à partir de 1652 environ ; et
l'argument principal de cette critique, dont peut-être l'initiateur
est Guez de Balzac (dans son entretien sur le « style burlesque »)
et que reprennent à leur compte même les auteurs burlesques (en tout
cas ceux d'entre eux qui avaient le plus d'intérêt à se sauver de
ce guêpier), est que le style burlesque assure en quelque sorte la
promotion du bas, donne la parole à la canaille, lui fournit une littérature
à sa portée, nous oblige à laisser traîner notre pensée sur de
sales idées et de vilains mots… Il faut au moins, selon le chevalier
des Parallèles de C. Perrault, préférer le burlesque descendant
(celui de Scarron) au burlesque ascendant (ou héroï-comique), n'en déplaise
à Boileau :
[…] Comme une princesse est plus aimable
avec un bavolet qu'une villageoise avec une couronne, de même les
choses graves et sérieuses cachées sous des expressions communes et
enjouées donnent plus de plaisir que ne peuvent en donner les choses
triviales et populaires sous des expressions pompeuses et brillantes. Quand
Didon parle comme une petite Bourgeoise, j'ay plus de joye à voir sa
douleur, son desespoir & sa qualité de reine au travers des
plaisanteries dont on se sert pour les exprimer, parce que l'attention
se termine à quelque chose qui en est digne, que d'entendre une
petite Bourgeoise qui parle comme Didon, parce que dans le fond cette
Bourgeoise ne dit que des impertinences qui ne méritent pas
l'attention qu'on leur donne, & qui laissent un deboire fade
& desagreable.
Rejeton
de feu Conchini,
Pour tout dire Mazarini,
Ta carcasse désentraillée
Par la canaille tiraillée
Ensanglantera le pavé :
Ton Priape haut élevé
A la perche sur une gaule,
Sera le jouet des laquais,
L'objet de mille sobriquets,
De mille peintures grotesques,
Et mille épitaphes
burlesques.
Le même Scarron devint d'ailleurs peu après le
« malade de la reine »... La conclusion est que Scarron -
unanimement cité comme le grand auteur burlesque du siècle - use du
burlesque comme d'une arme à toutes mains - une arme perverse, dont
il use avec l'intention maligne de montrer aux puissants du jour
qu'il est habile, donc dangereux, qu'il peut toujours se mettre de
l'autre bord - donc qu'il vaut mieux le mettre du sien… A moins
qu'on ne joue, comme Brébeuf, à ne démolir les Grands (les nobles
factieux) que pour mieux se mettre au service des puissants (le parti du
Roi)… Reste qu'il a écrit :
Car
s'il faut le dire entre nous,
Les Grands ont un cul comme vous
Quelquefois galeux comme un autre,
Et moins honneste
que le vostre.
Peut-être est-il temps de rappeler que burlesque vient du vieux mot roman burle (burla en italien et
en espagnol), qui évoque l'idée de ruse, de tromperie. Tout texte
burlesque implique et nécessite une procédure de déchiffrement
retorse, une attitude particulièrement attentive du lecteur, averti que
le texte qu'on lui donne à interpréter est encore plus « piégé »
que de coutume, d'autant plus qu'il est au premier abord propre à
faire rire, sans qu'on sache trop bien de qui exactement…
Interpréter « à plus haut sens » ?
La méfiance critique générale envers le
burlesque à partir de 1652, les atténuations auxquelles on le soumet
sous le régime louis-quatorzien, au point qu'on a pu parler de
crypto-burlesque, prouveraient-elles cependant que, même s'il
s'agit seulement d'une rhétorique, c'est une rhétorique
dangereuse ? Cette rhétorique met en
effet en danger parfois cela même qu'elle ne prétend pas attaquer :
c'est fort probablement à la sotte superstition du peuple, à la
sotte vanité de ceux qui, n'ayant qu'un vernis de culture,
emploient de grands raisonnements auxquels ils ne comprennent rien, que
s'en prend Molière avec le personnage de Sganarelle dans Dom
Juan ; mais la parodie de l'argument téléologique
n'atteint-elle que celui qui l'emploie mal, ou n'atteint-elle pas
l'argument lui-même ?
Par ailleurs,
faire raillerie de tout, et se
peindre soi-même sous la figure du Satyre, comme le fait Scarron dans
le frontispice du Recueil de
quelques vers burlesques, n'est-ce pas la preuve d'une attitude
sceptique fondamentale qui consiste à ne pas tout à fait croire - et
laisser croire - aux valeurs établies, dont on se fait un objet de
moquerie ? Pour pouvoir être un écrivain burlesque, ne faut-il
pas avoir une conscience aiguë du dérisoire des différences entre le
bas et le haut, le sublime et le grotesque ? Ne faut-il pas être
capable de refuser de se laisser éblouir par les faux semblants de la
grandeur ? En ce sens il me semble que le burlesque implique une façon
d'interpréter le monde, un ethos
sceptique. Et Marmontel n'a peut-être pas tort, même en ce qui
concerne le xviie siècle, de dire que la fonction du
burlesque est de « faire voir que tous les objets ont deux faces
[pour] déconcerter la vanité humaine ».
Chez Cyrano de Bergerac comme chez Pascal, la bigarrure burlesque a pour
fonction de « déniaiser », qu'il s'agisse de dégonfler
la stupide vanité de l'homme, ou d'enseigner une lecture critique
des fausses sciences, des fausses sagesses, voire de la religion comme
fausse… Tous deux en usent dans la remise en cause déceptive des
croyances sociales, de la croyance aux « évidences »
sociales : pour tous les deux, le roi est nu.
Qui fait l'ange fait la bête, qui veut se croire
et se faire croire héroïque, exceptionnel, admirable, grand, beau et généreux,
n'est qu'un homme de chair et de sang, non seulement parfois mesquin
et menteur, mais aussi sale, puant, toussant, rotant, crachant tout
comme un autre. Et c'est pourquoi la trivialité est intrinsèque au
burlesque… Produire l'image d'un monde renversé, comme le fait
Cyrano, c'est d'abord le mettre cul par dessus tête - et donc
montrer qu'il a un cul. On peut, suivant les cas, l'interpréter,
comme on l'a fait de Coluche,
-
comme rigolo, mais grossier, et finalement sans grand intérêt ;
-
comme écœurant, et finalement pas drôle ;
-
comme chargé d'une forte portée satirique, finalement réduite
par son excès de trivialité et d'ambiguïté…
La permanence jusqu'à aujourd'hui, envers le
burlesque dans ses diverses incarnations historiques et génériques,
d'attitudes critiques peu compatibles avec l'objectivité
scientifique, me laissent en tout cas à penser qu'il n'est jamais
très bon de laisser prise à une interprétation de soi comme subversif
au point de jouer de façon ambiguë non seulement avec les valeurs établies,
qui en ont vu d'autres, mais même avec la valeur « littérature »
en choisissant d'être vulgaire...
Quelques
(saines) lectures
Burlesque/héroïque
M.-A. Girard, sieur de Saint-Amant, Le Passage de Gibraltar [1641], préface de l'édition de 1643 (Œuvres,
éd. par J. Bailbé et J. Lagny, STFM/Didier, 1971-1979, 5 vol., vol. II)
Je veux bien qu'elle [« la simple Naïfveté »]
y soit, mais il faut qu'elle soit entremeslée de quelque chose de vif,
de noble et de fort qui la relève ; Il faut savoir mettre le sel, le
poivre & l'ail à propos en cette Sauce, autrement au lieu de chatoüiller
le goust & de faire espanoüyr la ratte de bonne grace aux
Honnestes-gens, on ne touchera, ny on ne fera rire que les Crocheteurs.
Aussi les plus habiles de cette Nation [l'Italie] ont bien changé de
sentiment, depuis qu'ils ont veu la
Secchia rapita du Tassone, où
l'Heroïque brille de telle sorte, & est si admirablement confondu
avec le Bourlesque, qu'il y en a quelques-uns qui par un excés de loüange
osent bien la comparer à la divine
Jerusalem du Tasse. Il est vray que ce genre d'escrire composé de
deux Genies si differents, fait un effet merveilleux, mais il
n'appartient pas à toutes sortes de Plumes de s'en mesler ;
& si l'on n'est Maistre absolu de la Langue, si l'on n'en sçait
toutes les galanteries, toutes les propriétez, toutes les finesses, voire
mesme jusques aux moindres vetilles, je ne conseilleray jamais à personne
de l'entreprendre. Je m'y suis pleû de tout temps, parce qu'aymant
la liberté comme je fais, je veux mesme avoir mes coudées franches dans
le langage. (p. 156-157) [« nostre Caprice heroïcomique », p.
158]
Molière, Le
Bourgeois gentilhomme [1670]
Cléonte
- Peut-on voir rien d'égal, Covielle, à cette perfidie de
l'ingrate Lucile ?
Covielle - Et à celle, Monsieur,
de la pendarde de Nicole ?
Cléonte - Après tant de
sacrifices ardents, de soupirs, et de vœux que j'ai faits à ses
charmes !
Covielle - Après tant
d'assidus hommages, de soins et de services que je lui ai rendus dans sa
cuisine !
Cléonte - Tant de larmes que
j'ai versées à ses genoux !
Covielle - Tant de seaux d'eau
que j'ai tirés du puits pour elle !
Cléonte - Tant d'ardeur que
j'ai fait paraître à la chérir plus que moi-même !
Covielle - Tant de chaleur que
j'ai soufferte à tourner la broche à sa place ! (III, 9)
Burlesque : comique/héroïque
C. Perrault, Parallèle
des anciens et des modernes, 3ème dialogue (« en ce
qui concerne la poésie ») [1692-1697 (2ème éd.)],
Slatkine reprints, 1979.
Le
president : Est-il possible, Monsieur l'Abbé, que vous vouliez
faire honneur à nostre siecle de la honte du parnasse, d'une poësie
qui parle comme les halles, qui ne se plaist que dans la bassesse &
dans l'ordure, & qui toute salle & couverte de haillons
qu'elle est, a osé, pendant un fort long-temps, se produire
effrontement dans le beau monde ?
L'abbé : J'avoüe
que le Burlesque tel que vous le depeignez est une tres mauvaise poësie,
mais il y a un Burlesque qui n'est point effronté, qui ne parle point
le langage des halles, quoy qu'il se serve quelquefois d'expressions
un peu populaires, il y a un Burlesque qui a ses graces & ses beautez,
tel que celuy de l'autheur du Virgile
travesti. [...] Celuy là a tousjours senti le galant homme, & a
tousjours eu l'air de la Cour & du beau monde. (p. 291-292)
L'abbé : Comme une princesse est plus
aimable avec un bavolet qu'une villageoise avec une couronne, de même
les choses graves et sérieuses cachées sous des expressions communes et
enjouées donnent plus de plaisir que ne peuvent en donner les choses
triviales et populaires sous des expressions pompeuses et brillantes. Quand
Didon parle comme une petite Bourgeoise, j'ay plus de joye à voir sa
douleur, son desespoir & sa qualité de reine au travers des
plaisanteries dont on se sert pour les exprimer, parce que l'attention
se termine à quelque chose qui en est digne, que d'entendre une petite
Bourgeoise qui parle comme Didon, parce que dans le fond cette Bourgeoise
ne dit que des impertinences qui ne méritent pas l'attention qu'on
leur donne, & qui laissent un deboire fade & desagreable. (p. 292)
L'abbé : Le Burlesque qui est une
espece de ridicule consiste dans la disconvenance de l'idée qu'on
donne d'une chose avec son idée veritable, de mesme que le raisonnable
consiste dans la convenance de ces deux idées. Or cette disconvenance se
fait en deux manieres, l'une en parlant bassement des choses les plus
relevées, & l'autre en parlant magnifiquement des choses les plus
basses. Ce sont ces deux disconvenances qui ont formé les deux Burlesques
dont nous parlons. L'autheur du Virgile
travesti a revestu d'expressions communes & triviales les choses
les plus grandes & les plus nobles, & l'autheur du Lutrin
en prenant le contrepied, a parlé des choses les plus communes & les
plus abjectes en des termes pompeux & magnifiques. Dans l'ancien
Burlesque, le ridicule est en dehors & le serieux en dedans, dans le
nouveau […] le ridicule est en dedans & le serieux en dehors. (p.
296-297)
Le chevalier : Quand
Achille et Agamemnon […] se querellent & s'appellent, yvrogne,
impudent, teste de chien, sac à vin, n'est-ce pas du Burlesque de la
premiere espece, où les grandes choses, comme les disputes qui
interviennent entre des Rois & des Capitaines se traitent avec des
expressions basses & triviales ? & quand il décrit en vers
heroïques le combat d'Ulisse revêtu de haillons avec Yrus le plus
vilain de tous les gueux, n'est-ce pas du Burlesque de la seconde espece,
où le sujet qui est bas et rampant se traite d'une maniere sublime
& relevée ? (p. 301)
Le jeu avec et sur les mots
Chevalier, Le
Cartel de Guillot [1660], éd. dans Farces
du Grand siècle, Le Livre de poche classique, 1992 (éd. établie par
C. Mazouer).
Angélique
- J'ai besoin de ton adresse
Pour porter ce petit poulet.
Guillot (le mettant à terre et l'appelant)
Petit, petit, petit follet !
Un poulet ! Souffrez que
j'oppose
A cette drôlesque de chose,
Que qui vivrait de ce gibier
Ferait des repas de papier.
C'est avoir l'âme bien
burlesque
Qu'appeler de ce nom grotesque
Un papier. Poulet vient d'un œuf.
Envoyez-lui plutôt un bœuf :
Etant une plus grosse bête,
Le présent sera plus honnête. (p.
435-436)
Voiture,
Œuvres. Lettres et poésies [éd.
A. Ubicini, 2 vol., 1855], Slatkine, 1967 : « Pour Minerve en
un ballet » [Voiture compare la jeune femme, qui a dansé le rôle
de Minerve dans un ballet, à Circé]
[…]
Elle peut le monde troubler
Elle fait les astres trembler,
Et bride le cours de la lune ;
Mais vous, d'un pouvoir sans pareil,
Dans le milieu de la nuit brune,
Vous nous faites voir un soleil.
Mille rayons ensorcelés
Sortent de vos yeux étoilés,
Qui percent sans faire ouverture ;
Et redoutée en toutes parts,
Vous faites branler la nature,
Par le moyen de vos regards.
Aussi faudra-t-il désormais
Qu'elle vous cède pour jamais :
Car, plus docte magicienne,
Vous méritez le manîment
D'une autre verge que la sienne,
Et qui charme plus puissamment.
(p. 296-297)
Se moquer de la littérature
P. Scarron, Jodelet
ou le maître valet [1643], éd. dans Théâtre
du xviie
siècle, Gallimard, « La Pléiade », t. 2, éd. établie
par J. Scherer et J. Truchet, 1986.
Lucrèce
- Et vous, mes foibles bras, embrassez ces genoux.
Vous ne me verrez point lever de
devant vous
Que je n'aie obtenu le secours
que j'espère.
Dom Fernand - Ce style est de roman, et je vous en révère.
Ma sotte d'Isabeau n'a jamais
lu roman ;
Quant est de moi j'estime Amadis
grandement.
Vous n'êtes pas personne à qui
rien on refuse ;
De refuser aussi personne ne
m'accuse ;
Croyez donc aisément, tout cela
supposé,
Qu'il ne vous sera rien de ma
part refusé.
Lucrèce - Il faut donc, ô Fernand, que je vous importune
Du récit de ma race et de mon
infortune.
Pour ma race bientôt vous en serez
savant,
Car mon père défunt m'a dit
assez souvent
Qu'il avait avec vous fait amitié
dans Rome,
Et qu'il vous connaissait pour
brave gentilhomme.
Dom Fernand - Ces vers sont de Mairet, je les sais bien par cœur,
Ils sont très à propos et d'un
très bon auteur ;
Toujours d'un bon auteur la
lecture profite,
Et savoir bien des
vers est chose de mérite. (II, 3)
Desmarets de Saint-Sorlin, Les Visionnaires [1637], dans Théâtre
du xviie
siècle, Gallimard, « La Pléiade », t. 2, éd. établie
par J. Scherer et J. Truchet, 1986.
Amidor
[seul] - Que de descriptions montent en mon cerveau,
Ainsi que les vapeurs d'un fumeux
vin nouveau !
Sus donc, représentons une fête
bachique,
Un orage, un beau temps, par un
vers héroïque,
Plein de mots ampoulés, d'épithètes
puissants,
Et surtout évitons les termes
languissants.
Déjà de toutes parts
j'entrevois les brigades
De ces Dieux chèvre-pieds, et des
folles Ménades,
Qui s'en vont célébrer le mystère
Orgien
En l'honneur immortel du père
Bromien.
Je vois ce cuisse-né, suivi du bon
Silène,
Qui du gosier exhale une vineuse
haleine,
Et son âne fuyant parmi les
Mimallons
Qui le bras enthyrsé courent par
les vallons. […]
Filidan - Voici ce cher ami, cet esprit merveilleux.
Amidor - Mettons-nous à l'abri d'un rocher sourcilleux :
Evitons la tempête.
Filidan -
Ah ! sans doute il compose,
Ou parle à quelque Dieu de la Métamorphose.
Amidor - Je vois l'adorateur de tous mes nobles vers
Mais dont les jugements vont
toujours de travers.
Tout ce qu'il n'entend pas
aussitôt il l'admire.
Je m'en vais l'éprouver, car
j'en veux un peu rire.
Suivons. L'orage cesse, et tout
l'air s'éclaircit ;
Des vents brise-vaisseaux
l'haleine s'adoucit.
Le calme, qui revient aux ondes
marinières,
Chasse le pâle effroi des faces
nautonnières ;
Le nuage s'enfuit, le ciel se
fait plus pur,
Et joyeux se revêt de sa robe
d'azur.
Filidan - Oserait-on sans crime, au moins sans mille excuses,
Vous faire abandonner
l'entretien de vos Muses ? (I, 3 et 4)
P. Scarron, Suitte
des Œuvres burlesques de M. Scarron [1644], éd. dans Poésies diverses, t. 1, STFM/Didier, 1947 (éd. par M. Cauchie).
« A
Mademoiselle Descars. Le voyage de la reine à la Barre »
P. Scarron, Mazarinade,
dans Œuvres de Scarron, Paris,
Jean-François Bastien, 1786, t. 1, pp. 283-296.
Muse,
qui pinces, et fais rire,
Viens à moi, de grace, et
m'inspire
L'esprit qui Catule inspira
Quand il entreprit Mamura.
J'en veux, aussi bien que Catule,
Au Tiran qui s'appelle Jule ;
Mais mon Jule n'est pas Cesar :
C'est un caprice du hazard,
Qui naquit garçon, et
fut garce ; […] (p. 293)
Rejeton
de feu Conchini,
Pour tout dire Mazarini,
Ta carcasse désentraillée
Par la canaille tiraillée
Ensanglantera le pavé :
Ton Priape haut élevé
A la perche sur une gaule,
Sera le jouet des laquais,
L'objet de mille sobriquets,
De mille peintures grotesques,
Et mille épitaphes burlesques. (p. 294)
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