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Libertinage de
murs / libertinage érudit. (CNRS-Centre Alexandre
Koyré) De la
réhabilitation romantique[1] à l'histoire de la
libre-pensée[2], le procès de Théophile de
Viau a suscité depuis le XIXe siècle un intérêt jamais démenti, mais aussi des
interprétations extrêmement diverses par leurs contenus et leurs motivations.
Dans une histoire longue du libertinage et de la déviance
religieuse entre XVIe et XVIIIe siècle, il serait à considérer comme une ligne
de partage des eaux entre les pratiques sociales et les pratiques
intellectuelles de la dissimulation libertine, désormais divisée entre un
libertinage mondain s'exprimant au grand jour et un
libertinage érudit marqué par le retrait des sphères du pouvoir
et la duplicité[3]. L'histoire des mentalités,
puis l'histoire socio-culturelle se sont longtemps contentées de reconduire
cette dichotomie simple sans jamais chercher à la discuter. Une révision
historiographique Une
triple avancée méthodologique permet aujourd'hui en effet d'envisager la
question à nouveaux frais. En premier lieu, des travaux récents ont montré
que ce schéma binaire méritait d'être nuancé et qu'à l'arrière plan du procès
de Théophile se joue la reconfiguration des relations entre pouvoir et
littérature[4], d'écriture et d'action.
Ensuite, la sortie d'une histoire sociale et culturelle fonctionnaliste et
l'intégration d'un questionnaire large qui puise désormais aussi bien dans les
apports des méthodes interactionnistes[5]. L'influence des enquêtes
pragmatiques sur l'importance des médiations modifie en retour une conception
fixiste de l'identité libertine, et place l'accent sur les opérations
cognitives qui autorisent la généralisation de pratiques singulières et la
catégorisation culturelle[6]. Enfin, l'abandon d'une
vision normative du discours philosophique permet aussi de redécouvrir dans ces
textes de fiction des énoncés philosophiques, une philosophie libertine
poétique ou fictionnelle qui n'est pas celle des philosophèmes déposés dans le
texte, mais ouvre une véritable opération spéculative[7]. Le grand
partage libertin La longévité de l'affaire et ses retentissements au-delà même du cadre étroit de l'affaire judiciaire, ainsi que les résurgences de la figure de Théophile tout au long du siècle posent problème. Ils interrogent directement, dans le paysage des écrits sur le libertinage, la construction sociale d'une grandeur libertine comprise à la fois au premier degré comme expression d'une admiration mais aussi comme étalon de mesure sur lequel les lecteurs, et en particulier les hommes de lettres, vont s'appuyer pour établir et défendre une conception de la poésie libertine. La stabilisation d'un référentiel linguistique libertin n'épuise ni l'explication par l'efficacité de l'action concertée du pouvoir judiciaire et des ordres religieux, ni celle des charmes intemporels de la poésie de Théophile de Viau. Autrement dit, on doit s'interroger sur le processus par lequel le procès de Théophile de Viau est devenu à la fois un cas exemplaire, une affaire [8] qui met en scène une rupture dans l'historicité libertine, et en même temps un point de passage et de traduction entre la libre-pensée et la littérature d'un cτté et les pratiques sociales et la censure de l'autre, entre murs, morale et discours ou savoirs. Non seulement, les séparations traditionnelles, les catégories historiographiques se brouillent dès que l'on se penche précisément sur ce dossier, mais plus encore c'est la séparation même entre libertinage de murs et libertinage érudit qui devient problématique. Il s'agit en effet de prendre compte en historien d'un phénomène social et culturel qui provient d'un grand partage aujourd'hui parfaitement admis mais que le libertinage remet en scène[9] : entre la sphère morale et politique d'un cτté qui relève de la pratique, du non-discursif, de la force, de la contrainte sociale et la sphère culturelle (littéraire, philosophique, poétique, intellectuel) qui en serait éloignée. L'histoire, en particulier l'histoire littéraire et l'histoire de la philosophie, a eu besoin de séparer les pratiques des représentations. Ainsi, on sauve Théophile aux yeux de la littérature en le condamnant pour ses murs pour mieux le racheter sur le plan de la création littéraire, ou bien alors on minore la portée de son athéisme, de ses fondements philosophiques, pour mieux affirmer une normativité du discours philosophique libertin (il y aurait les penseurs d'un cτté et les poètes de l'autre). Or, le caractère hybride du libertinage de Théophile de Viau à l'intersection de ces différents mondes : monde des lettres et monde des savoirs certes, mais aussi monde curial , mondes princiers , mondes parlementaires , mondes des pratiques licencieuses , peut aider à reformuler les questions avant le grand partage libertin. La morale, la littérature, la philosophie ne sont pas ici des sphères autonomes, pas plus que la réalité du libertinage de Théophile ne peut être séparée d'un cτté des pratiques non-discursives et de l'autre de pratiques discursives, ou de représentations. Il faut essayer de complexifier ces repères d'analyse. Repenser
l'événement par l'action des libertins De là,
on verra que le principal intérêt de ce procès est de remettre en jeu la nature
des objets historiographiques auxquelles il aboutit, et de souligner
l'impossibilité à fonder une histoire du libertinage affranchie de cette
téléologie de la vérité, de l'erreur et du mensonge[10]. Trois risques fragilisent
en effet les interprétations historiques de cet épisode : l'enregistrement
des discours jésuites comme pure analyse sociologique du libertinage[11] ; la dénonciation de
la Doctrine curieuse comme illusion ou comme pure
représentation littéraire du libertinage[12] ; enfin la perspective
sociologique qui postule que la menace libertine est construite socialement, et
donc toutes les représentations du libertinage doivent être expliquées par les
pratiques sociales (souvent non-discursives) qui les accompagnent. Ces
différentes approches ont des effets symétriques sur la manière de considérer
l'événement libertin, celui qui se joue dans ce procès, ou pour reprendre une
réflexion d'Alban Bensa et d'Eric Fassin : D'un cτté, avec
l'explicitation de l'implicite, l'événement aurait toujours déjà été là ;
d'un autre cτté avec le dévoilement d'une fiction, il n'aurait jamais tout à
fait été là. Reprenons ces deux logiques, pour tenter de les déjouer. D'une
part, l'opération de contextualisation pourrait tendre à montrer que
l'événement n'en est pas vraiment un : manifestant ce qui restait caché,
tu ou invisible, l'apparition ne serait que la révélation de ce qui était déjà
en place. (
)D'autre part, symétriquement, l'approche en termes de construction
risque de nier aussi la réalité propre de l'événement : en exposant
combien il est le produit d'une invention, médiatique ou non, la déconstruction
n'en laisserait rien place. (
). Or l'événement existe : par lui,
le mutant devient performant [13]. Au lieu d'avoir recours une fois encore à un contexte qui agit comme un espace de totalisation rejeté à l'extérieur de l'explication du libertinage, on cherchera à aborder frontalement ces opérations de totalisation, en s'attachant aux épreuves qui font que les libertins deviennent une réalité dans la société française des années 1620. 1) L'historiographie judiciaire du libertinage : une histoire documentaire Un détour par la construction historiographique de ce motif nous semble essentiel à la compréhension de la complexité de l'objet libertinage . Si on peut évidemment remonter fort loin dans le XIXe siècle pour retrouver la trace d'un intérêt porté au procès Théophile de Viau pour comprendre l'histoire du libertinage, j'aimerais m'attacher à l'innovation introduite par l'historien Frédéric Lachèvre au tournant du siècle, à savoir son projet de construire une histoire documentaire du libertinage. Du paradigme judiciaire à l'historiographie du procès Frédéric
Lachèvre utilise les mêmes procédés que les traces produites par l'action
judiciaire, c'est-à-dire qu'il prend au mot l'accusation de libertinage en
cherchant à traquer les indices dans les textes, dans les archives
parlementaires, mais avec des nuances qui tiennent justement à ce décalage
chronologique. Coupée de l'action judiciaire et de ses enjeux propres,
l'histoire que propose Lachèvre se donne à un premier niveau l'ambition de
publier les uvres des poètes libertins du XVIIe siècle. Il en ressort une
histoire documentaire du libertinage comme il l'appelle, qui
comprend onze volumes publiés entre 1909 et 1924. Pour autant, son travail
n'est pas une uvre de réhabilitation du poète comme ce sera le cas en 1935
pour Antoine Adam. Dans un article qui s'intitule Le triomphe du
libertinage au XVIIIe siècle placé en tête du dernier volume
de cette histoire, Lachèvre précise sa vision du libertinage : Cet affaiblissement de la moralité générale s'est manifesté par une littérature si perverse - de Crébillon fils à Restif de la Bretonne- qu'elle n'a pas même été égalée au XIXe siècle. La philosophie est devenue ouvertement matérialiste ( ). Le résultat de cette transformation intellectuelle, c'est l'éclipse de notre génie national et la main-mise progressive de l'Allemagne sur la pensée française. L'esprit germanique, en évinçant ce que nous tenions de notre formation grecque et latine, nous a complètement désaxés. Comme
le note amèrement Georges Mongrédien dans le Carnet-Critique d'aoϋt 1921
: les mélanges sont constitués par les dossiers de trois nouveaux libertins : Geoffroy Vallée, Fontanier et l'aureur de l'Ecole des Filles. J'ai dit : dossiers. Ce mot, en effet, est cher à Mr Lachèvre ; il l'emploie volontiers, se défendant de faire de la littérature , il se flatte de soumettre au public les dossiers de ces libertins du XVIIe siècle qu'il connaît si bien et qu'il déteste si fort. Malheureusement, les pièces du dossier, accumulées et classées avec grand soin, sont reliées par un commentaire qui transforme ce dossier en plaidoyer. Mr Lachèvre fait de l'érudition intéressée. Défenseur de l'ancien régime (ce qui est son droit), il se sert de ses livres pour exprimer toute sa haine contre l'esprit philosophique du XVIIIe siècle, contre Voltaire en particulier, ce farouche démolisseur qui nous a amené au grand désastre qu'est la Révolution française ! L'érudition est une chose, la politique en est une autre ? Et, tous les lecteurs de Mr Lachèvre le savent bien ; s'il a consacré son activité à l'étude du libertinage au XVIIIe siècle, c'est qu'il voit dans les libertins des déistes ou plutτt des athées , des philosophes avant l'heure et des précurseurs de Voltaire. On
retrouve dans les textes de Lachèvre un des traits caractéristiques de
l'historiographie judiciaire que Carlo Ginzburg définit à la suite des juristes
comme la réduction de tout un événement ou processus historique à
des actions de type intentionnel, commises en toute conscience et
volonté par un individu capable de comprendre et de vouloir[14] . La culpabilité des
libertins repose sur cette intentionnalité, mais dont la certification fait
défaut parce qu'elle est toujours stratégiquement niée par les acteurs. Ainsi,
pour Lachèvre, le procès n'est pas un ensemble qui permet d'articuler la
dimension sociale, littéraire et philosophique du libertinage, mais il devient
au contraire le moment du partage entre ces différents éléments. L'affaire
Théophile devient le signe d'une dissociation irréversible, l'invention d'un
répertoire de la dissimulation. Les opérations historiographiques produites par
les acteurs, qui permettaient dans le sillage de l'action judiciaire de
produire du réel en conférant à des individus isolés le statut de collectif
(les jeunes veaux), à des textes anonymes une identité claire et avérée (Le Parnasse
satyrique), à une doctrine mal assise une architecture
scolastique (texte de Garasse), enfin à des actions disparates, ponctuelles une
durée (certains diront une mémoire), ne sont plus sollicitées trois siècles
plus tard que pour souligner la faiblesse argumentative de l'attaque d'un cτté
et le caractère dérisoire de la libre-pensée théophilienne de l'autre.
L'entreprise colossale de Frédéric Lachèvre visant à exhumer le continent
libertin répond à cette volonté de conférer une intentionnalité à la
philosophie libertine en lui donnant une visibilité. Cependant,
la symétrie des démonstrations ne peut faire oublier que l'évidence libertine,
la preuve du libertinage se dérobe toujours à cette pratique judiciaire de
l'histoire qui doit juger pour comprendre, ou qualifier immédiatement pour
comprendre. La multiplicité des points de vue sur le libertinage, leur
hétérogénéité, la tourmente créatrice des nouveaux réseaux que Garasse décrit,
viennent se fondre en un récit univoque entrecoupé de pièces d'archives
sommairement identifiées. Le montage des extraits d'interrogatoires ne se
nourrit pas d'une confrontation des arguments et de leurs divergences, mais
place le lecteur en position de juge et conforte l'idée d'une machination
simple. La cohérence rétrospective de l'uvre de Lachèvre fonctionne bien sur
une approche documentaire, mais l'accumulation des indices reste muette, faute
d'une contextualisation dense des documents, ou plutτt elle est mise au service
d'une condamnation explicite du libertinage de murs[15]. Les jugements abondent
dans Le Procès de Théophile de Viau. Par
ailleurs, Lachèvre donne une autre périodisation du libertinage :
Avec Cyrano, le courant libertin va bifurquer : celui représenter
par Théophile de Viau, des Barreaux, etc. continuera jusqu'à la fin du siècle
avec Lignières, Dehénault, Mme Deshoulières, Chaulieu et La Fare ; l'autre
dont Cyrano prend la tête, se tiendra moins dans le vague des négations ;
s'il cherche à détruire le christianisme et toutes les religions, il suggérera
timidement des solutions nouvelles, il représentera le fameux esprit
philosophiques imbu d'abstractions, hostile à la tradition et dédaigneux de
l'expérience. Ses tenants directs seront après Cyrano, Gabriel de Foigny,
cordelier défroqué, le protestant Denis Veiras d'Alais et l'avocat Claude
Gilbert ; il s'épanouira au XVIIIe siècle et triomphera définitivement
avec l'Encyclopédie au moment du désordre des murs, signe infaillible du
déséquilibre mental des classes dirigeantes d'alors. [16] Là encore deux traditions,
mais déplacées. L'historiographie du libertinage hésitera toujours entre deux
histoires (l'une associée à la rupture des procès ; une autre à la
Fronde). Ici, Lachèvre évacue totalement l'invention et la robustesse du dispositif garassien qui parvient à faire tenir ensemble des faits de bric et de broc, associant des techniques intellectuelles à des comportements sociaux, des textes à des savoirs tacites, etc[17]. C'est de cette impureté de la doctrine des libertins que dépend leurs capacités à résister et à intéresser. La relecture du procès par la polémique au contraire, en déployant le spectre des arguments et des représentants, en mettant au jour le réseau des négociations et des alliances relativise l'expertise de Garasse et de Molé sur le libertinage, et vise à restituer le travail aléatoire de catégorisation dans un processus d'hétérogénèse. 2) Un régime de la preuve au travail : l'impossible évidence libertine L'importation
du modèle réflexif de Carlo Ginzburg sur un cas empirique du XVIIe siècle, le
procès du poète libertin Théophile de Viau entre 1623 et 1625, suggère la
possibilité d'ouvrir la boîte noire des procédures judiciaires d'établissement
des faits du libertinage. Comment les acteurs du procès tentent d'établir la
réalité et la nature du libertinage ? Il s'agit moins une fois encore
d'interroger la réalité de la déviance, d'en mesurer l'étendue, que de saisir
l'émergence de cette réalité par des opérations intellectuelles et matérielles
complexes, de comprendre comment le pouvoir produit aussi du réel. A
l'image des apparitions de la vierge étudiées par Elisabeth Claverie, ces
procès en libertinage sont des défis interprétatifs, ils permettent en
décrivant un moment, une conjoncture précise, de saisir un dispositif culturel
en action. Qu'est-ce qui fait que l'on passe brutalement d'une énième
dénonciation d'un jésuite à une mobilisation générale contre le libertinage.
L'hypothèse que l'on fait c'est que ce passage n'est pas simplement le résultat
des effets des discours, de leur performativité, ni le produit de la seule
puissance des institutions qu'il met en jeu (ce n'est pas la première fois que
l'on a ce genre de procès). Il résulte d'un montage complexe, d'associations
inédites, de la mise en place d'un dispositif, de compositions
hétérogènes qui mettent à l'épreuve les énoncés, les témoignages, les
accusations contre les libertins, qui rendent plus réel le phénomène libertin
au lien de le dénoncer comme une illusion[18]. Un libertinage surgit à ce
moment précis parce qu'il atteint un niveau de généralité. Pour expliquer les
apparitions de la Vierge, l'anthropologue Elisabeth Claverie insiste sur
ces opérations qui visent à crédibiliser l'incroyable : (L'événement)
mettait en scène un être fictionnel , brutalement surgi d'un autre
âge, pour parodier les termes employés. L'incertitude sur l'objet (une Vierge
qui apparaît) permit alors, comme c'est toujours le cas, un éclatement du jeu
rodé et érodé des arguments de saisie du cours politique ordinaire. (
)
L'apparition d'une Vierge ne suffit pas. La plupart des apparitions mariales
qui surgissent ici et là, s'éteignent en quelques jours ou semaines. Elles ne
réussissent pas, ne mobilisent pas, ne trouve pas de porte-parole,
de contradicteurs assez résistants pour les faire subsister et
agir. [19] Le procès Théophile de Viau permet d'observer la construction des évidences du libertinage. Il met au jour les opérateurs de factualité (Benoît Dulong) qui permettent de prouver l'existence du libertinage[20]. Le procureur Molé comme le jésuite Garasse entreprennent d'établir un régime de la preuve libertine que l'on peut essayer d'analyser dans sa phase de constitution. Dans cette entreprise conjointe se lisent plusieurs opérations qui visent à maintenir articulées des sphères différentes : sociale, littéraire, judiciaire, théologique et philosophique, sous un même ensemble, celui de la déviance religieuse et du défi à l'orthodoxie. A partir d'un moment précis, le procès de Théophile de Viau, qui est considéré comme une rupture majeure dans l'histoire du libertinage en France, on aimerait montrer comment l'émergence de la preuve libertine s'est nouée autour d'une alliance entre des sphères sociales, des mots et des pratiques hétérogènes. La Doctrine des Beaux-Esprits : une
opération de traduction et de conviction En
premier lieu, la parution à la fin de l'année 1623 de la Doctrine curieuse
des Beaux esprits vise ici à donner corps à l'idée d'une philosophie libertine
et athée cohérente, et à donner à voir une présence réelle du libertinage dans
des lieux spécifiques, le cabaret, la cour, l'entourage d'un prince. La Doctrine
curieuse constitue à la fois une opération de traduction et une opération
de conviction, d'oω son caractère hybride et étrange qui a frappé les lecteurs.
Opération de traduction, elle se fonde sur une tentative de déplacement du
registre théologique de la condamnation du libertinage à un registre
littéraire. Opération de conviction, elle substitue aux outils traditionnels de
la controverse, les armes de la satire en acclimatant la vertu d'eutrapélie.
L'invention du fait libertin comme cas juridique consiste à contredire l'idée
d'une fiction du libertinage en faisant appel à la production d'une
controverse, d'une dénonciation publique, d'un dévoilement. Il s'agit de faire
de la publication anodine du recueil de poésie, Le Parnasse satyrique,
de novembre 1622, un événement. On aboutit chez Garasse à une définition
complexe conforme à l'exégèse médiévale qui différencie quatre niveaux de sens
(littéral, allégorique, moral, anagorique). Selon Louise Godard de Donville,
c'est à Bède le Vénérable que Garasse emprunte cette structure élaborée au VIIe
siècle, pour l'adapter aux persécuteurs modernes[21]. Ainsi ce qui fait la force
de la Doctrine curieuse, c'est la réactualisation de cette grille
scolastique, et son adaptation à la rhétorique de la controverse moderne[22]. La pensée libertine n'y
apparaît pas à proprement parler doctrinale, mais se constitue par montages et
démontages successifs de propositions et d'énoncés. Il s'agit par un savant
découpage en livres, sections et maximes de fournir un outil efficace pour la
controverse, et de baliser ainsi le périmètre de l'observation du libertinage.
Je ne m'attarderai pas sur ces deux types d'opérations qui ont été déjà analysés avec précision, mais j'aimerais souligner le caractère hybride des éléments qui sont convoqués sous la plume de Garasse. Ainsi, les détails sociologiques, l'analyse de la psychologie des athées ou libertins télescopent l'interprétation des énoncés jugés orthodoxes. Le livre devient donc une sorte de laboratoire qui peut associer des éléments d'origines extrêmement diverses sans manifester le souci d'une lecture cursive. La Doctrine Curieuse qui va servir de matrice à la polémique et à l'instruction du procès prend appui sur l'hétérogénéité et la complexité des éléments qui concourent à la fabrication et à l'universalisation du fait libertin. La montée en généralité : Théophile en
porte-parole En
second lieu, tout l'épisode de la pré-condamnation de Théophile de Viau entre
novembre 1622 et juillet 1623 révèle une volonté tenace de faire le procès du
libertinage à travers la personne de Théophile de Viau. La préface de la Doctrine
Curieuse rédigée le lendemain de la condamnation par contumace, exprime en
situation de force, les enjeux de cette dénonciation publique qui consiste à
transformer une pratique ordinaire et isolée, la publication de poésie
satirique, en une affaire : Il [Théophile] devoit avoir fait condamner, pourtant a fait se retirer du soupçon, trop vraisemblable, qu'il est l'Autheur des abominations qu'ils luiz attribuent [ils : les imprimeurs], quand il aura faict publiquement brusler non seulement le Parnasse satyrique ( ) mais encore la seconde partie de ses uvres ( ). Que faisant part au public de sa pénitence, je me serviray de son exemple, pour exhorter efficacement ses semblables, à suivre en un si honorable chemin, celuy qu'ils ont imité en une façon de vivre et d'escrire si abominable. [23] La Doctrine Curieuse doit donc pousser le poète à reconnaître la paternité de ses uvres. Elle procède d'abord par identification, personnalisation de l'attaque, puis par montée en généralité. Pour convaincre le public qu'il ne faut pas entendre ici simplement par une communauté de lecteurs avisés, mais aussi par une abstraction juridique, la chose publique, l'ouvrage doit faire la démonstration de la culpabilité du poète, et produire les pièces à conviction pouvant servir au procès. Mais un problème technique se pose alors rapidement à Garasse, comment prouver le libertinage de Viau à partir d'un texte (la seconde partie de ses uvres et le sonnet du Parnasse satyrique) susceptible d'être de l'ordre de la licence poétique. A cet obstacle, la méthode de Garasse oppose une tentative d'aplanification [ ?] du sens littéraire, de clarification des zones d'ombre, travaille à une appropriation juridique et littéraire des textes incriminés. Soit l'exemple du sonnet placé en tête du Parnasse. Après avoir démonté la supercherie de l'avant-propos, et réattribué les textes à qui de droit, le jésuite s'adresse finalement à Théophile de Viau. Mais, il évite soigneusement de l'appeler par son nom et préfère évoquer un je ne sçay qui , alors même que l'ensemble de l'attaque repose sur une mise en contexte biographique des textes satiriques. Cette tension entre des éléments biographiques subtilement identifiés et localisés dans le discours et une figure intemporelle du libertin permet de renvoyer à quelqu'un qui comme Théophile de Viau est poète et fréquente les cabarets, etc., et donc à produire par analogie une identification abusive du narrateur des pièces au poète sans preuve véritable, mais aussi à donner un sens général à des anecdotes jugées jusque-là peu dignes de l'arène publique du combat philosophique. Théophile est doublement libertin, il l'est parce qu'il incarne par son comportement et ses écrits le modèle social du libertinage, il l'est parce que ses pratiques sociales fussent-elles dérisoires l'inscrivent dans une chaîne ininterrompue de libertins. La qualification des énoncés de libertins, athées, sceptiques, etc. n'est plus à considérer comme un cadre préalable dont il faudrait à tout prix donner une définition, mais le produit même de l'activité des auteurs[24]. La plainte , un montage scripturaire Mais
cet investissement de forme n'est pas destiné simplement à rester dans l'espace
de la polémique, il reste étroitement lié dès le début à l'action judiciaire,
au projet d'interrogatoire élaboré par le procureur général Mathieu Molé. La
Bibliothèque Nationale de France conserve deux manuscrits qui présentent deux
états de ce projet qui nous donne une idée précise du passage de la Doctrine
curieuse aux faits judiciaires qui doivent étayer l'accusation. Dans cette
pratique documentaire singulière que constitue ce projet d'interrogatoire se
lit à la fois la nécessité pour l'accusation de fabriquer des preuves à partir
des marques textuelles, mais aussi de recueillir, d'enregistrer des
témoignages. Dans un premier brouillon, daté de l'hiver 1623-1624, Molé synthétise la documentation amassée depuis avril 1623. Il porte tous ses efforts sur les doctrines impies et immorales contenues dans les uvres de Théophile, en suivant les indications du P. Garasse. La forme du brouillon est révélatrice de cette lecture littérale qui procède à la manière scolastique par questions-réponses. Après une introduction d'usage oω sont mentionnés nom, âge et qualité , et les questions préliminaires, en particulier s'il faict confession de la religion catholique apostolique et romaine et depuis quel temps (fol. 94), Molé en vient à l'examen de trois textes : le Traité de l'immortalité de l'âme ; les Fragments d'une histoire comique ; des poésies amoureuses. La disposition graphique organise la page autour de trois espaces : d'abord au centre, on relève les citations concernant le blasphème ; à droite, une marge renvoie les références bibliographiques des passages cités ; enfin à gauche, Molé avance un commentaire. Le sens même de la lecture privilégie le commentaire des vers. Cette répartition permet de relever des morceaux de phrases en les décontextualisant. Dans la seconde version du projet, on retrouvera ainsi un ensemble de propositions formalisées fortement détachées par l'utilisation de rubriques, d'alinéas, et de paragraphes pour les citations. Cette mise en forme renforce le rτle joué par le commentaire des textes. Tout le travail de Molé consiste à partir de textes qui ont leur cohérence, à construire des énoncés collectifs. S'ils sont finalement acceptés, ces énoncés seront alors tenus pour des preuves objectives , ne parlant plus de celui qui les a proposés, mais renvoyant au blasphème en général, au phénomène libertin. Par là, le procureur général pose la question cruciale de l'autorité du texte : cet énoncé blasphématoire peut-il être détaché de celui qui l'a tenu et repris par d'autres ? L'analogie avec les procès de sorcellerie ne manquera pas de frapper. Les mêmes procédés semblent importés pour le combat contre le libertinage. L'accusation y est prompte à établir une culpabilité par association, c'est-à-dire qu'une partie du corpus va servir à incriminer le tout. L'émergence des situations :
cerner l'action libertine Le
libertinage n'est plus simplement une marque textuelle, elle débouche sur la
mise en valeur de situations qui constitue autant d'événements.
Ainsi les magistrats du Parlement de Paris, Verthamont et Damous provoquèrent
en vertu des commissions du Parlement des 17, 28 novembre, 2 décembre 1623, et
5 février, 2 mai, 5 et 7 décembre 1624, l'ouverture d'informations confiées aux
lieutenants criminels des villes de Châlons-sur-Marne, Issoudun, Bourges,
Amiens et Château-du-Loire[25]. Des lettres monitoires
furent affichées à la porte des églises, enjoignant aux particuliers sous peine
d'excommunication de venir révéler les faits, à leurs connaissances, contenus
dans le monitoire. Dans son projet d'interrogatoire, Mathieu Molé fait
référence aux témoignages glanés[26]. Le procureur de Bordeaux
lui aurait envoyé un rapport sur Théophile relatant la rencontre du poète avec
une possédée d'Agen. D'autres informateurs provenant d'Issoudun ou de Bourges
confirment des actes de blasphèmes et de paillardises. La recherche de ces
preuves à Issoudun n'est d'ailleurs pas fortuite, puisque la ville était dans
la sphère des Sully-Béthune, et Théophile avait des amis parmi ces grands
seigneurs protestants[27]. La fabrication des
témoignages de toutes pièces ne résistera pas aux confrontations, mais révèle
les mécanismes d'établissement de la preuve par l'autopsie, le témoin visuel
prolongeant la critique textuelle[28]. Renaud Dulong a bien mis
en évidence la valeur du témoignage oculaire comme institution naturelle, qui
permet de produire du réel en soulignant en particulier les effets pragmatiques
qui sont la marque de l'institution judiciaire. De tels effets pragmatiques sont la marque d'une institution. L'énonciation de j'y étais a, sous certaines conditions, des implications analogues à celles de performatifs. Cette efficacité particulière des mots s'explique par l'arrière-plan d'une convention réglant leur usage. Mais cette convention s'inscrit elle même dans une forme de vie. (57) Pour Wittgenstein, il s'agit d'attirer l'attention sur la solidarité unissant l'ensemble des pratiques ordinaires d'une communauté. ( ) La compréhension linguistique s'ancre dans nos pratiques sociales. [29] Au-delà
de l'aspect anecdotique, cette quête du témoin visuel n'est pas sans rappeler
le mécanisme de la chasse aux blasphèmes décrit par Elisabeth Delmas ou Alain
Cabantous[30]. La machine répressive
répercute les ordonnances et les édits entérinés par les cours du Parlement, à
l'échelon municipal par les ordonnances de police qui les transmettent à la
population. Les édits sont lus et publiés à son de trompe et cri public de
trois mois en trois mois, de façon à rafraîchir périodiquement les mémoires.
Parallèlement, les autorités mettent en place un réseau de surveillance,
obligeant le témoin d'un blasphème à le révéler dans les 24 heures[31]. Le délateur était à la
fois appâté et contraint : il reçoit un tiers de l'amende s'il dénonce
immédiatement le coupable ; il en paie une, s'il en dissimule l'identité. On
pèse l'efficacité de ces mesures dans le procès de Viau qui voit surgir de
nombreux témoins en province : trois à Bourges, un à Amiens, etc... Les différents interrogatoires reproduits par
Lachèvre dans son ouvrage fait émerger des situations, des actions libertines
qui étaient restées vagues dans la dénonciation de Garasse. Or, je crois qu'il
faut absolument prendre au sérieux ces textes, ces témoignages, en particulier
dans la manière dont ils sont conçus comme une mise en espace et actes du
libertinage : paroles proférés, les gestes, la nécessité de l'auditoire,
la position du témoin, le circuit de l'information sont à interroger. Les
contre-interrogatoires par ailleurs sont autant de mises à l'épreuve de ce
dévoilement du libertinage. Le témoignage propose un cadrage de l'action
libertine. Il joue sur plusieurs plans pour accréditer la réalité du libertin, renforcer l'idée
d'une présence. En premier lieu, on est dans ces situations face à un problème
de reconnaissance. C'est quoi blasphémer ? L'opération de qualification
est très importante, elle prend sens dans un monde oω les pratiques libertines
sont connues et identifiables (mise en place d'un référentiel). En second lieu,
en sortant de l'espace intime, il faut soumettre cet énoncé à l'épreuve publique.
C'est ici qu'apparaissent les adversaires, les accusations[32]. Comme à
d'autres occasions[33], la circulation de
l'information s'appuie sur le réseau des paroisses, et tient beaucoup à
l'énergie déployées par les prédicateurs. Et en matière de lutte contre le
blasphème, le clergé français s'inscrit dans la ligne des efforts
d'acculturation par la peur engagés par le Concile de Trente. La figure du P.
Guérin, minime donne à voir la force de persuasion des prédicateurs en ce
domaine. Après avoir dénoncé Théophile de Viau au mois de septembre 1623, il
avait prêché le carême de 1624 à Rennes oω il réitéra ses accusations[34]. S'il faut l'en croire,
"à la suite de ces sermons, le procureur du roi en la sénéchaussée de
Rennes vint le trouver et lui remit un cahier oω étaient écrits des poèmes
obscènes de la propre main de Théophile. Guérin jugea qu'il fallait le
communiquer à Molé. Il envoya donc une copie d'abord, et fit parapher le cahier
ne varietur au bas de chaque page, en attendant de le remettre au
Procureur Général, dès son retour à Paris"[35]. Le Père Guérin reçut
bientτt la visite du conseiller De Champclin. Celui-ci avait su que le
prédicateur possédait un cahier suspect. Il lui apportait une lettre de
Théophile pour qu'on pϋt comparer les écritures. Le résultat fut net, aucun
doute possible. Là-dessus, De Champclin reconnut qu'il avait fréquenté
Théophile mais qu'il avait maintenant horreur de ses impiétés. Il désirait que
son nom ne fut pas mis en avant, mais s'il fallait, il était prêt à dire aux
juges ce qu'il savait. D'après Antoine Adam, le cahier n'est pas de la main de
Théophile, mais de celle de Saint Amant. En fait, peu importe, l'anecdote
invérifiable exprime avant tout l'inquiétude des prédicateurs, la peur de la
contagion générale du libertinage en province. Elle met en scène la conversion
du libertin et la véracité de l'information, qui doit sans cesse être
authentifiée. La prédication a pour fonction de lutter contre l'impiété sur le
terrain, de diffuser les sanctions de ces procès longs et compliqués. On
retrouve ce souci présent dans Le Théophile réformé (1623) qui affirme :
Et nous nourrissons ce venin et cette prison funeste dans nos propres entrailles, nous l'entretenons dans nos campagnes, et luy permettons de vivre licencieusement parmi nous.[36] Il est
certain que la confusion entre ces différents éléments : sorcellerie,
libertinage, protestantisme, blasphème crée un effet de vraisemblance d'autant
plus grand qu'il mêle des affaires publiques à des éléments privés et
biographiques. En étant attentif non plus aux régularités de ces régimes, mais
à ces moments de conflit, de tension, de négociation, il s'agit de mettre au
jour ce travail de catégorisation du libertinage qui ne passe pas simplement
par un travail sur un corps de doctrines mais vise à découper, à reconnaître
dans le social, un corps étranger. Derrière
une accusation singulière, la désignation d'une pratique déviante, le procès de
Théophile de Viau autorise à saisir la reconnaissance d'énoncés, de situations,
de collectifs libertins par l'appareil judiciaire. L'individu Théophile ne fait
peur que parce qu'il est susceptible de représenter un groupe. Les indices
recueillis ont donc une double représentativité : ils signifient les
preuves du libertinage ; ils renvoient à des pratiques collectives. Il
s'agit pour Garasse comme pour Molé, à partir du cas Théophile, à la fois de
monter en généralité en cherchant à définir une essence libertine, une
ontologie et donc à l'inscrire dans une chaîne de Théophile (la dimension
historique est essentielle dans la démonstration de Garasse), et en même temps
à attester de la contamination (espace). Néanmoins, ce travail ne serait pas si
intéressant, si aux discours de Garasse, le Procureur Molé n'ajoutait des
procédures documentaires spécifiques : les témoignages, le procès-verbal
de l'enquête, les interrogatoires qui cherchent à rendre opératoire un discours
aux fortes intonations polémiques et satyriques. L'affaire Théophile de Viau permet ainsi de montrer comment on passe de positions singulières, individuelles en apparence incommensurables à l'adoption d'une cause collective qui concerne tout le monde, que cela soit du cτté des acteurs eux-mêmes (on voit très bien comment Garasse et Molé parviennent à intéresser le public à cette question), ou du cτté de l'historiographie du début du XXe siècle oω se joue de Lachèvre à Adam, la conversion du paradigme judiciaire à une pratique historiographique. 3) La vulnérabilité du fait libertin L'étude
rapide de cette phase de constitution d'un régime de la preuve souligne le rτle
du procès comme validation d'un régime de la preuve. Mais ce faisant, il ne
s'agit pas de se laisser aller à une ironie relativiste qui consisterait à τter
toute valeur à ces preuves en les renvoyant simplement à des fictions[37]. Ces pratiques doivent
tenir face à une réalité qui les met à l'épreuve. De quoi dépend la définition
du libertinage comme menace, c'est-à-dire la définition de la problématique
anti-libertine comme problème de protection ? Ainsi à l'aune de cette méthode, un élément mérite alors de faire retour dans l'explication historiographique : la vulnérabilité du fait libertin malgré la rhétorique forte du P. Garasse et le dispositif de recherche des indices de Mathieu Molé. La vulnérabilité du fait libertin tient à la passion des acteurs de vouloir faire histoire, c'est-à-dire de rendre vraiment vrais les êtres, les pratiques, la menace dont la Doctrine Curieuse devient le témoignage fiable. La preuve du complot repose sur une base fragile qui combine une appropriation juridique d'un texte à un auteur, une désingularisation du cas Théophile de Viau, une fabrication de la matérialité du témoignage. Autobiographie et référentialité : la question
du nom propre L'attaque
orchestrée par Garasse et Molé visait à faire le procès de Théophile de Viau à
travers l'examen de textes jugés autobiographiques. Au-delà de la pertinence de
cette notion pour cette période, on peut se demander ce qu'elle recouvre dans
les pratiques d'écriture du poète. Elle renvoie d'abord selon Garasse à un
emploi extensif du pronom personnel je qui est assez constant
dans la poésie de Théophile de Viau aussi bien que dans ses textes en prose
comme les Fragments d'une histoire comique, repris sous le titre de la Première
journée dans la seconde partie de ses uvres complètes en 1623. Dans
ce dernier ouvrage, l'utilisation du pronom est surprenante pour l'époque, car
l'usage de la première personne y est encore exceptionnel. Pratiquement absent
des romans, le je en revanche n'est pas rare dans la poésie, en
particulier élégiaque. En fait, la narration à la première personne s'accommode
chez Théophile de Viau d'une tendance à analyser les mouvements les plus
secrets de l'âme. Avec Jean Marmier, on peut ainsi évoquer une véritable
mise en scène du moi qui se réalise de façon indirecte par l'autoportrait [38]. Ce théâtre du moi
s'affirme avec vigueur dans ses écrits de prisons oω les descriptions
successives de la capture, de ses souffrances, l'affirmation de ses sentiments
chrétiens, viennent animer le tableau. Les verbes d'introspection y sont
d'ailleurs nombreux (je croy , je songe , je
crie , je jure , etc.). Cependant selon
Marmier,
l'usage de la première personne est une base linguistique fragile ,
elle exige de nombreuses précautions. Au XVIIe siècle, existe une théorie des
pronoms et de leurs fonctions qui précise que la première personne détourne
l'attention de l'identité du locuteur, si l'écrivain dit je, c'est
qu'il veut que l'on oublie son identité. Car je peut désigner
n'importe qui, si l'on ne prend pas la peine de le renvoyer à un nom propre.
Or, dans la Première journée par exemple, la narration reste sans nom, le
je demeure tout au long de la pièce anonyme. Son emploi
indifférencié dans l'uvre poétique comme dans les fictions narratives en prose
sème la confusion, dans la mesure oω l'ostentation du je
narrateur n'introduit pas forcément une dimension autobiographique. Et
Théophile de Viau invite par cet emploi généralisé à poser la question de
l'auteur dans sa création. Le théâtre du moi renvoie-t-il aux états d'âme du
poète ? L'usage du je dans les pamphlets obéit souvent à
d'autres procédés que l'écriture personnelle. Ainsi comme l'analyse Christian
Jouhaud à propos d'un pamphlet du Cardinal de Retz, le je qui parle
dans le pamphlet de Retz se situe du cτté de l'art de la représentation .
La même hypothèque ne pèse-t-elle pas sur les uvres du poète libertin ? Trouble
dans le sujet de l'énonciation, mais trouble aussi dans l'onomastique. Qui
parle en définitive ? Qui est derrière ce je ? En
effet, si on désigne communément Théophile de Viau sous le simple prénom de
Théophile, et si le pronom renvoie au pseudonyme, y a-t-il nécessaire
équivalence entre Théophile et l'auteur ? Joan Dejean a pu ainsi mettre en
évidence qu'en signant toutes ses pièces de prison Théophile ,
Viau a créé une nouvelle catégorie onomastique dans l'histoire du siècle, qui
sera reprise par d'autres, comme Tristan ou plus tard Cyrano. Mais, cette
désignation n'est pas sans danger, car elle empêche en retour de renvoyer le
prénom à un référent unique. Ainsi, Théophile prénom sans
attache, devient un être de papier, doté d'une indépendance totale par rapport
à l'auteur, et devient même une sorte d' instaurateur de
discursité . De 1624 à 1626, la multiplication des récits non écrits par
Viau et signés Théophile illustre une dérive possible. En 1624, par exemple, la
pièce portant sur Les adventures de Théophile au Roy qui joue sur un
double registre fictionnel et apologétique met en scène un personnage de
fiction Théophile qui n'évoque plus Théophile de Viau qu'indirectement. Le nom
propre alors, s'il donne un support au je du narrateur, brouille
l'identification, ou pour reprendre la formule de Joan Dejean, Théophile
de Viau en se baptisant a fait de lui-même un texte . L'accusation
engagée dans un procès de l'écriture personnelle centre d'ailleurs son
réquisitoire sur les origines obscures de ce prénom. Dans la Doctrine
curieuse, Garasse va jusqu'à τter à ce Théophile toutes références
sociales. Viau dans le Theophilus in carcere contre-attaque sur ce
terrain-là entendant défendre ses origines, sa famille. La circulation intense
des textes signés Théophile durant le procès ainsi que l'arrestation d'un
criminel du nom de Théophile par la police entretient la confusion, et montre
que ce prénom usuel est peu à peu désinvesti de toute assignation sϋre. Ainsi
au cours des interrogatoires, le système d'accusation fondé sur cette
identification vole en éclats : Galtier : le dit témoin a dit cognoistre l'accusé de réputation. Théophile : le dit accusé a dit que le témoin ne cognoissant sa personne il ne peult cognoistre sa réputation, d'autant qu'il y en peult avoir d'autres qui portant mesme nom que luy accusé y ayant mesme plusieurs personnes qui ont emprunté le nom de luy accusé et ne cognoissant le tesmoin a dit ne pourvoye proposer reproches contre luy. Les minutes toujours signées Théophile avant cette confrontation porteront dès lors une signature complète. Viau a semble-t-il pris la décision de revenir à une identité indiscutable, de ne plus entretenir la confusion entre le narrateur et l'auteur. L'absence de repères stables dans la définition du sujet de l'énonciation, l'ambiguité du statut des textes qui tendent à la fiction, contribuent à écarter les lectures à la fois littérales et réductrices. De même, elles reformulent avec une grande acuité les problèmes d'assignation juridique des textes littéraires. Viau niera toujours la paternité des poèmes incriminés durant le procès, cette situation narrative exceptionnelle le lui permet. fiabilité et robustesse d'un dispositif de la preuve
Pour
autant faut-il en conclure que l'argument ontologique du libertinage est faux ?
Que la réalité libertine que désignent Garasse et Molé, est inventée de toute
pièce, et ne se réduit qu'à ce réseau de déiticques ou de référents sans noms
propres[39] que Théophile de Viau met à
mal par son système de défense ? Si Théophile se joue du réseau
d'argumentations et de témoignages, établi par Garasse et Molé, cela rend
caduque l'accusation judiciaire, mais cela ne renvoie pas les libertins à des
êtres de papiers. Garasse ne se borne pas à fantasmer l'existence du
libertinage dans les années 1620, à créer des êtres selon des règles qui lui
seraient propres. Il ne s'agit pas non plus entre Garasse et Molé d'invoquer
une simple création conventionnelle entre deux parties à la manière dont on
parlera d'un complot jésuite, mais bien plutτt d'une rencontre réussie entre
des intérêts divers, des attentes multiples et une réalité. Ce que découvrent
les prédicateurs, les controversistes, les théologiens, les censeurs, les
parlementaires, c'est la possibilité nouvelle qu'offre cette invention qui
n'aurait pas de sens si ce phénomène n'était pas visible. L'existence de ce
phénomène n'est pas attesté par un régime de la preuve judiciaire qui serait
efficace - au contraire il ne l'est pas - mais parce que la doctrine curieuse
décrite par le P. Garasse a pu devenir un véritable carrefour de pratiques
hétérogènes. La notion de curiosité n'est pas simplement ironique ou négative
comme le relève les commentateurs, elle s'intègre aussi à une démarche
compréhensive du phénomène libertin. En s'intéressant à l'organisation
narrative de la preuve scientifique, Christian Licoppe a bien montré comment
s'élabore une technologie littéraire oω le fait empirique peut être présenté
comme curieux, utile, ou encore exact.[40]. Chacun de ces adjectifs
signale un mode de preuve bien défini avec sa technologie littéraire et son
propre jeu de représentations. Garasse réussit à faire exister le libertinage
sous un jour différent, non pas parce que sa démarche est objective, que ses
preuves sont exactes, mais parce qu'elle crée des liens nouveaux avec la
réalité[41]. Elle témoigne de manière
fiable, jusqu'à un certain point, d'un certain type de réalité : pratiques
blasphématoires, percée de la philosophie matérialiste, comportements
irréligieux, etc.
[1] Remy de Gourmont, Théophile, poète romantique , Mercure de France, LXVII, 1907, p. 87-93. [2] Les deux principaux jalons de cette redécouverte sont F. Lachèvre, Le procès du poète Théophile de Viau, Paris, Champion, 1909, 2 vol. ; et surtout A. Adam, Théophile de Viau et la libre pensée française en 1620, Paris, 1935. [3] Sur ce point, on renvoie au maître livre de René Pintard, Le libertinage érudit dans la première moitié du 17e siècle, Paris, 1943, voir aussi plus récemment la synthèse de Françoise Charles-Daubert, Les libertins érudits en France au XVIIe siècle, Paris, PUF, 1998. [4] Christian Jouhaud, Les pouvoirs de la littérature. Histoire d'un paradoxe, Paris, Gallimard, NRF-Essais, 2000, et Hélène Merlin, L'excentricité académique. Littérature, institution et société, Paris, Les Belles Lettres, 2001. [5] B. Latour, L'espoir de Pandore. Pour une version réaliste de l'activité scientifique, Paris, La découverte, 2001, p. 333 et M. Callon, Elément pour une sociologie de la traduction , L'Année sociologique, n° 36, 1986. [6] Joλl-Marie Fauquet et Antoine Hennion, La grandeur de Bach. L'amour de la musique en France au XIXe siècle, Paris, Fayard, 2000. [7] Olivier Bloch, Molière/ Philosophie, Paris, Albin Michel, 2000 et P. Sabot, Philosophie et littérature. Approches et enjeux d'une question, Paris, PUF, 2002. [8] Sur la question de l'affaire comme forme sociale, voir L. Boltanski, L'Amour et la justice comme compétences. Trois essais de sociologie de l'action, Paris, Métailié, 1990. [9] Isabelle Stengers, Le Grand partage , Nouvelle Revue d'Ethnopsychiatrie , n°27, 1994, p. 7-19. [10] On déplace ici sur le terrain libertin, la méthodologie et les réflexion déployées par D. Linhardt, L'économie du soupçon. Une contribution pragmatique à la sociologie de la menace , Genèses, 44, sept. 2001, p. 76-98. [11] On pense en particulier ici à l'analyse produite par Pierre Chaunu sur Garasse comme sociologue du phénomène libertin, voir Eglise, culture et société, essais sur Réforme et Contre-Réforme (1517-1620), Paris, S.E.D.E.S., 1981. [12] Louise Godart de Donville, La représentation littéraire du libertin du Père Garasse à Molière, Thèse pour le doctorat d'Etat, Université d'Aix-Marseille, 1985. [13] Alban Bensa et Eric Fassin, Les sciences sociales face à l'événement , Terrain, n°38, mars 2002, Qu'est-ce que l'événement , p. 5-20, citation, p. 8. [14] Montage de deux citations, le Juge et l'historien, p. 118. [15] Ginzburg définit le contexte : entendu comme lieu de possibilités historiquement déterminées, sert donc à combler ce que les documents ne nous disent pas sur la vie d'une personne. , Le Juge et l'historien, p. 116. [16] F. Lachèvre, Cyrano de Bergerac, Notice bibliographique, Paris, Champion, 1920. [17] M. Callon, La science et ses réseaux, Paris, 1987, p. 32. [18] Le mot de dispositif est repris de Foucault (Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975, p. 196 : Il faut cesser de décrire toujours les effets de pouvoir en termes négatifs : il exclut , il réprime , il refoule , il censure , il abstrait , il masque , il cache . En fait le pouvoir produit, il produit du réel ; il produit des domaines d'objets et des rituels de vérité. L'individu et la connaissance qu'on peut en prendre relèvent de cette production. [19] E. Claverie, Apparition de la Vierge et retour des disparus. La constitution d'une identité nationale à Medjugorje (Bosnie-Herzégovine) , Terrain, n°38, mars 2002, Qu'est-ce que l'événement , p. 41-54. [20] B. Dulong, Le témoin visuel, Paris, Editions de l'EHESS, 1999. [21] L. Godard de Donville, Libertin persécuteur de la foi. De Bède la Vénérable au Père Garasse , Papers on French Seventeenth Century Literature, n°26, 1987, p. 105-120. [22] Garasse écrit dans sa préface : je me serviray des fortes armes de la théoloie et vraye Philosophie pour l'atterrer entièrement. . [23] Lachèvre, Le Procès de Théophile de Viau , op. cit., II, p. 150. [24] L. Boltanski, L'amour et la justice comme compétences. Trois essais de sociologie de l'action, Paris, Métailié, 1990, p. 23. [25] Lachèvre, Le Procès de Thophile de Viau , op. cit., I, p. 245. [26] BNF, Les cinq cents de Colbert, t. II, fol. 101. [27] A. Adam, Théophile de Viau et la libre pensée française en 1620, Paris, 1935, p. 344. [28] Sur la question de l'autopsie, voir F. Hartog, Le témoin et l'historien , Gradhiva. Revue d'histoire et d'archives de l'anthropologie, 2000, n°27, p.1-14. [29] R. Dulong, Le témoin visuel, op. cit., p. 56-57. [30] E. Delmas, La montée des blasphèmes à l'âge moderne... , op. cit., p. 24-25 ; A. Cabantous, Le blasphème en occident, Paris, A. Michel, 1998. [31] Ibid. [32] E. Claverie, Apparition de la Vierge et retour des disparus. La constitution d'une identité nationale à Medjugorje (Bosnie-Herzégovine) , Terrain, n°38, mars 2002, Qu'est-ce que l'événement , p. 41-54. [33] Michèle Fogel a montré l'efficacité de ce réseau dans le système d'information cérémonielle in Les cérémonies de l'information dans la France du XVIe au XVIIIe siècles, Paris, Fayard, 1989 [34] A. Adam, Théophile de Viau et la libre pensée , op. cit., p. 387. [35] Ibid., p. 387 et Lachèvre, Le Procès de Théophile de Viau , op. cit., p. 417 [36] Le Théophile Réformé, s.l., 1623, p. 4 [37] I. Stengers, L'invention des sciences modernes, Paris, La Découverte, 1993, p. 179. [38] J. Marmier, La poésie de Théophile de Viau, théâtre du moi , Papers of French Seventeenth Century Literature, IX, 1978, p. 50-65. On lira aussi Bernard Bray, Effets d'écriture, image du moi dans l'uvre en prose de Théophile , in Théophile de Viau, Actes du colloque de Marseille, p. 129-138. [39] On vise ici l'interrogation soulevée par J.-F. Lyotard : Comment peut-on subordonner la réalité du référent à l'effectuation des procédures de vérification, ou du moins des instructions qui permettent à quiconque le souhaite d'effectuer ces procédures ? ( ) La réalité serait l'objet nommé témoin que les coureurs de relais se transmettent. Les coureurs ne font pas exister cet objet à force de courir. De même les locuteurs ne rendent pas réel ce dont ils parlent en argumentant. L'existence ne se conclut pas. L'argument ontologique est faux. On ne peut rien en dire de la réalité qu'il présuppose. ( ) L'anéantissement de la réalité des chambres à gaz est conforme à l'anéantissement de la réalité du référent dans les procédures de vérification. La réalité apparaît construite à partir d'un réseau de déiticques formés de noms d' objets , de noms de rapports qui désignent des données et des rapports données entre elles, c'est-à-dire un monde. , in Différend, Paris, Minuit, 1983, p. 67. [40] C. Licoppe, La formation de la pratique scientifique. Le discours de l'expérience en France et en Angleterre (1630-1820), Paris, La découverte, 1996, p. 17. [41] Voir l'analyse d'Isabelle Stengers sur le mode d'existence des êtres scientifiques qui inspire cette interprétation, Sciences et pouvoirs. La démocratie face à la technoscience, Paris, Ed. La découverte, 1997, p. 56.
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