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Résumé de la thèse d'Alain Cantillon ,
Le Pari-de-Pascal : une série d'énonciations entre 1660 et 1850. soutenue le 29 novembre 2003 à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales ; directeur : Louis Marin, puis Roger Chartier ; jury : Christian Jouhaud, Jacques Neefs, Laurent Thirouin, Alain Viala.
Cette thèse analyse l'évolution du « Pari de Pascal » depuis le manuscrit autographe (deux feuilles dont les premiers mots sont « Infini Rien ») jusqu'aux années 1840-1850 (première édition philologique de type moderne, avec retour au manuscrit). La première partie dépasse pourtant ces limites chronologiques puisqu'elle examine conjointement le manuscrit autographe et quelques éditions du XX e siècle (les éditions dites « Brunschvicg », « Lafuma, », « Le Guern », « Sellier », « Tourneur »). Compte tenu de l'état du manuscrit, l'évolution du « Pari » ne peut être considérée comme une lente mise au jour d'une leçon authentique. Malgré tous les progrès de la philologie, de la codicologie et des connaissances historiographiques, et biographiques concernant l'auteur, il demeure en effet dans le manuscrit ( Feuilles « Infini Rien » ) plusieurs obstacles à une transcription rigoureuse qui n'ont pas été surmontés, et qui ne peuvent pas l'être parce que l'état graphique du manuscrit exige, pour que ses traits d'écriture se soumettent à l'ordre typographique des imprimés, trois interventions complexes et lourdes de conséquences. Il faut : procéder à une linéarisation réglée, homogène ; créer des relations, ne serait-ce que de continuité, entre les divers segments graphiques (on ne peut pas vraiment parler de paragraphes pour les Feuilles « Infini Rien » ) ; imposer massivement une ponctuation (en particulier, souvent, des signes de dialogue pour essayer de décider de qui parie dans cet écrit). Toutes ces opérations « hétérographiques » prennent appui sur une critique génétique qui se dote souvent d'une persona (représentation d'une personne) pascalienne, par exemple pour décider de la portée d'une rature. Elles demeurent sans cesse à refaire, ce qui explique la très forte disparité de ce qui, d'une édition à l'autre, correspond aux Feuilles « Infini Rien ». On peut à bon droit se demander ce qui, dans l'évolution du « Pari de Pascal », permet de faire comme s'il existait vraiment, d'une façon ou d'une autre, quelque chose qui resterait le même texte sous des mises en formes variées. Les éditions, dès la préparation de la première d'entre elles, en 1669-1670, entrelacent inextricablement l'établissement du texte et le commentaire à vocation herméneutique, et, en arrière plan, des échanges oraux de paroles perdues, qui, elles aussi, participèrent à l'institution du « Pari de Pascal ». Comment cette série d'éditions et de commentaires (écrits et oraux) a bien pu prendre en texte ? L'étude de généalogie textuelle menée dans cette thèse fait apparaître un « texte » comme l'effet d'une série d'énonciations de divers statuts : éditions (« texte », « péritexte », appareil critique) ; commentaires écrits (en particulier les comptes rendus des journaux, les lettres échangées pour préparer une édition) ; et , moins saisissables, conversations. La notion d'énonciation est utilisée dans cette étude parce qu'elle regroupe une opération (ce que certains nomment « acte d'énonciation ») et le produit de cette opération (ce que l'on nomme un « énoncé »). Aussi permet-elle de mener de front l'analyse de l'énonciation et la description du lieu de cette énonciation (circonstances de l'énonciation, incluant l'énonciateur mais aussi d'autres personnes, comme certains proches par exemple, voire des ennemis, et aussi plus largement des institutions, culturelles, politiques, ecclésiastiques, etc.) Trois moments de la série sont étudiés successivement. Pour les premières éditions (1669-1670 et leurs rééditions jusqu'en 1684) dites « de Port-Royal », il importe de cerner comment la série du « Pari » a pu être fondée dans son ensemble par ce commencement, par un tel travail de réécriture. On ne peut simplement opposer un lieu privé, qui serait celui de la conservation pieuse des papiers laissés par Pascal en mourant, de leur copie soignée et scrupuleuse, à un lieu public pour lequel il faudrait transiger, éventuellement par le mensonge. On ne peut non plus scinder les proches de Pascal entre la famille d'une part, et surtout sa sœur Gilberte, refusant les aménagements et de l'autre les amis qui, eux, seraient prêts à trahir. Il faut au contraire comprendre comment on peut bien passer progressivement de la copie manuscrite - assez indistinctement, dans ce cas, de conservation et de préparation de l'édition à venir - à cette publication autorisée par la famille, en particulier au moyen d'une Vie , rédigée par Gilberte, qui dessine la première persona de l'auteur, fondatrice de la tradition biographique pascalienne; comment la publication, en deux temps - d'abord une édition pour les approbateurs déjà fortement réécrite, puis l'édition définitive tenant compte de leurs remarques - fait entrer les ennemis eux-mêmes dans le lieu de l'énonciation notamment en corrigeant à leur demande ce qui est donné pour le texte authentique de Pascal ; comment tout cela se joue sur les limites des pouvoirs, royal, et surtout épiscopal. Un siècle plus tard, au début du règne de Louis XVI, la nouvelle édition de Pensées , en deux temps également, 1776 et 1778 - éditions anonymes attribuées à Condorcet et Voltaire - sépare la persona pascalienne du « parti janséniste » qui lui aurait nui en donnant, dans la première édition et dans la Vie écrite par sa sœur , une « indigne » représentation de l'auteur et de ses Pensées . Elle réforme conjointement les Pensées et la persona , dans un Éloge critique : c'est l'invention d'un fou, d'un génie atteint de ce que l' Encyclopédie nomme la mélancolie religieuse. Partant, il faut corriger Pascal, lui faire faire réflexion, en compliquant la composition de la nouvelle édition pour multiplier les remarques: en particulier pour ce qui correspond au « Pari » est inséré un long dialogue déjà ancien, attribué à Fontenelle, dans lequel un philosophe chinois fait la leçon à un missionnaire. L'édition de 1779, dans la première collection des Œuvres de Pascal - attribuée à l'abbé Charles Bossut, grand mathématicien -, renouvelle elle aussi les Pensées (nouveau plan) et la figure de Pascal, mais en marquant beaucoup plus d'estime pour le travail de l'édition « Port-Royal ». Elle dessine une persona de grand génie national (placé au-dessus de Descartes) et de géomètre chrétien, et publie un « Pari de Pascal » conforme à cette représentation. Il existe une forte proximité entre les lieux d'énonciation de ces deux éditions, si différentes pourtant l'une de l'autre : toutes deux sont liées aux académies royales, surtout à l'Académie des sciences, et à Turgot. En 1842, la persona pascalienne fait son entrée à l'Académie française (un Éloge et un rapport sur les Pensées ) ; en 1844 paraît la première édition des Pensées dont les principes d'authenticité soient fort proches de ceux de la philologie positive actuelle : conformité à un manuscrit autographe, sans réécriture ni retranchement. Cette publication, conçue comme une restauration, fut l'occasion de polémiques opposant Victor Cousin à Pierre Leroux, aussi bien qu'à plusieurs publicistes chrétiens, pour la plupart liés à l'Église catholique. L'intrusion philologique est condamnée sans ménagement, parfois même comme un inutile viol de sépulture. La mise en pleine lumière, à l'Académie française et dans la Revue des Deux Mondes , de l'écart entre le manuscrit autographe et les éditions disponibles, ainsi que de mots et d'expressions inédits ou passés inaperçus auparavant, en particulier dans le « Pari », fait alors planer un doute sur la foi de Pascal, et sur les relations entre cette foi et la raison. Cette querelle intervient dans un débat qui, dans ces mêmes années, dans une autre institution de l'État, la Chambre des Pairs, dresse Victor Cousin contre l'épiscopat, qui demande instamment la permission d'ouvrir des établissements d'enseignement secondaire. Cette étude de généalogie textuelle, embrassant une durée de deux cents ans, montre comment , en déniant constamment le caractère hétérographique de son travail éditorial, une série d'énonciations parvient à produire un texte, même à partir de pages en rigueur impossibles à déchiffrer. Elle fait apparaître les enjeux politiques de la production d'une nouvelle édition, et de nouveaux commentaires. Elle met aussi en lumière la production conjointe d'une persona et d'un texte par ce qui se donne pour la postérité de cet auteur, d'où la proposition de la graphie « Pari-de-Pascal ».
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