Dinah RIBARD

 

 

 

VIVRE  RACONTER  PENSER

Recherches sur le statut littéraire du philosophe : les Vies de philosophes en France, 1650-1766

 

Thèse sous la direction de Alain VIALA, soutenue le 20 décembre 2000 à l'Université de Paris III

 

Le travail proposé vise à mieux décrire la situation de la philosophie en France à l'époque moderne (XVIIe-XVIIIe siècle) grâce aux questions et aux méthodes de l'histoire littéraire. Il s'agit donc d'une histoire littéraire élargie à des objets qui se trouvent un peu au-delà de son cadre habituel de réflexion, de manière à prendre en compte le déplacement fondateur de cette situation. Celle-ci tire en effet sa spécificité d'un mouvement qui peut être décrit comme une transformation des philosophes en auteurs. Cette transformation procède de plusieurs phénomènes de longue durée et bien connus des historiens de la culture : le développement d'institutions d'enseignement, les collèges, qui ne donnent pas à la philosophie la place que lui donne l'ancien (mais toujours vivace) système des facultés des Arts, l'apparition d'un marché du livre en constant élargissement, et par là d'un public pour les livres de philosophie, et la mise en place progressive d'un statut d'auteur. Dans ce contexte mouvant, le nom de philosophe ne renvoie plus clairement à la maîtrise d'une discipline constituée dans un cadre universitaire et aux pratiques, orales aussi bien qu'écrites, qui y correspondent. Etre (ou se vouloir) philosophe ne revient plus à être professeur de philosophie, mais à écrire des livres de philosophie - même si on est par ailleurs professeur. La professionnalisation des auteurs apparaît ici comme impliquant une déprofessionnalisation des professeurs : le nom de philosophe, avec tout son prestige, ne s'identifie plus à un titre, mais à la reconnaissance publique d'un statut, auteur de livres de philosophie.

Cette perception nouvelle de ce qui définit le philosophe signifie en même temps la perte des critères existants de contrôle et de reconnaissance des objets et des questions authentiquement philosophiques. La manière dont le corps des spécialistes de la discipline détermine et fait jouer ces critères n'apparaît plus comme la seule possible, au moment même où le besoin de savoir où il y a vraiment de la philosophie se fait ressentir. Le rapport entre le fait d'être philosophe et le fait d'écrire des livres de philosophie, en effet, est un rapport circulaire, qui ne prend sens que si l'un des termes qui le constituent est distinctement connu. C'est ce qui explique la multiplication des ouvrages destinés à proposer des moyens de séparer les vrais philosophes des charlatans à la mode, et les véritables livres de philosophie de leurs contrefaçons. C'est ce qui explique aussi le caractère polémique de ces ouvrages, dont les auteurs opposent les critères qu'ils tirent de leur propre lecture de la tradition philosophique et de leur compréhension du présent à ceux d'autres auteurs dont les positions sont différentes : la philosophie selon les membres de l'Académie des sciences ne ressemble pas à la philosophie selon les érudits, les auteurs dévots, les romanciers ou les encyclopédistes. Et aucun des groupes ou des individus qui prétendent au droit de définir la philosophie n'a les moyens de faire reconnaître unanimement ce droit.

Les biographies de philosophes, qui font plus particulièrement l'objet de cette thèse, constituent une part importante de cette production descriptive et polémique. La démonstration du caractère philosophique de la vie menée par tel ou tel auteur est une manière efficace de donner un sens philosophique à sa production. La nécessité d'avoir pour cela des points de comparaison explique l'intérêt des auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles pour les diverses figures de philosophes héritées de l'antiquité, notamment celle de Socrate, le nombre et la diversité des traductions ou des réécritures des textes grecs ou latins qui les concernent, mais aussi les nombreuses querelles que suscitent ces divers réemplois de la matière antique, à l'Académie des inscriptions et belles-lettres comme autour de l'Encyclopédie. Les philosophes anciens, leurs histoires et leur histoire, deviennent un enjeu à un moment où il s'agit de savoir s'il y a une histoire de la philosophie moderne, et si ceux qu'on appelle les « nouveaux philosophes » (formule qui désigne tous ceux pour qui la philosophie n'est pas une discipline et qui renvoie successivement aux anti-aristotéliciens en général, aux cartésiens, aux néo-épicuriens, aux newtoniens, aux encyclopédistes, voire aux membres de divers partis religieux) sont les véritables successeurs de Socrate, s'ils sont allés plus loin que lui, et si ce sont des imposteurs.

D'autre part, l'intérêt du corpus biographique tient au fait qu'il propose des réponses à la question : qu'est-ce qu'un philosophe ? qui sont souvent surprenantes pour nous, mais qui s'expliquent par la situation décrite dans les paragraphes précédents. Un bon nombre des auteurs traités par leurs biographes comme des philosophes, par exemple Molière ou Fénelon, qui font ici l'objet de développements particuliers - mais aussi tel ou tel membre obscur du réseau académique -, ne sont plus considérés aujourd'hui comme tels, même si la critique consacrée à ces auteurs garde souvent des traces des opérations biographiques dont ils ont été les supports. L'un des enjeux de cette thèse était précisément de mesurer la profondeur des traces laissées par les biographies modernes sur l'historiographie et la critique postérieures, c'est-à-dire sur les études littéraires et l'histoire des idées, mais aussi sur l'histoire de la philosophie. En effet, l'histoire de la philosophie telle que nous la connaissons, bien qu'elle se distingue très explicitement de la biographie et bien que les spécialistes de l'historiographie philosophique présentent le plus souvent les Vies de philosophes écrites aux XVIIe et XVIIIe siècles comme des survivances d'une forme archaïque, conserve elle aussi non seulement beaucoup d'informations sur les philosophes dont les sources sont biographiques, mais encore des manières de comprendre et de présenter l'action d'un philosophe et ses rapports avec son temps qui sont celles du ou des auteurs de sa Vie.

La deuxième partie de la thèse (chapitre 4 à 7) s'efforce ainsi d'examiner la productivité des dispositifs mis en place par les biographes pour interpréter la philosophie de leur temps, après une première partie (chapitre 1 à 3) consacrée aux usages faits par les modernes du genre de la biographie et des modèles d'existence philosophique hérités de l'antiquité, mais aussi modifiés par l'histoire postérieure de ce genre. Il s'agit d'abord dans cette deuxième partie d'observer ce que ces interprétations de leur présent doivent aux positions des auteurs qui les proposent et aux conflits - souvent pour nous sans rapport avec la philosophie - dans lesquels ils se trouvent pris. Il s'agit aussi de rendre compte des schémas biographiques qui continuent à organiser notre perception de ce qui est pour nous le passé de la philosophie, aussi bien que de ce qui au contraire a été rejeté comme anecdotique et inutile à la réflexion philosophique sérieuse. Tout comme les biographes modernes des philosophes, en effet, les historiens de la philosophie d'aujourd'hui ont un héritage à régler : les modèles d'écriture et les modèles de pensée inventés pour parler des auteurs philosophes des XVIIe et XVIIIe siècles, pour les distinguer ou au contraire les rapprocher les philosophes antiques, et pour les opposer aux professeurs, ne peuvent pas être réutilisés tels quels par ces historiens de la philosophie qui sont eux-mêmes, depuis le XIXe siècle, des professeurs. Le matériau examiné dans cette thèse a ainsi fait l'objet de toutes sortes d'opérations, qui vont du réemploi involontaire à des transformations plus ou moins discrètes, voire à l'oubli pur et simple. Il s'agit ici d'observer ces diverses opérations en même temps que le matériau qui y a donné lieu.. Comme ces écrits qui parlent de philosophie ne sont pas étudiés par les philosophes d'aujourd'hui, ils ont été jusqu'ici peu analysés. En effet, ils ne trouvent pas véritablement de place dans la configuration actuelle, où la discipline appelée philosophie fait face à la discipline appelée littérature, et où s'installer dans la rubrique « littérature et philosophie » signifie lire d'un point de vue littéraire les grands auteurs des philosophes ou d'un point de vue philosophique les grands auteurs des littéraires. Le fait que la question de l'auteur et celle de l'institution soient moins problématique pour les philosophes d'aujourd'hui que pour ceux des XVIIe et XVIIIe siècles, en outre, contribue à transformer les biographies des philosophes modernes en objets anodins, dont les effets sur l'historiographie actuelle restent invisibles.

Pourtant, ce matériau ne contient pas la vérité cachée ou oubliée de la philosophie de l'époque moderne. Il contient les problèmes que se posent leurs auteurs sur les philosophes de leur temps et les solutions qu'ils y donnent après les avoir formulés à leur manière, en fonction de leurs informations et de leur propre situation. De fait, la biographie des philosophes passés et présents a d'emblée fait l'objet d'utilisations multiples et souvent contradictoires de la part des auteurs des XVIIe et XVIIIe. Les récits de la vie d'un même auteur sont souvent très différents les uns des autres, même s'ils sont contemporains, notamment parce que les supports biographiques sont eux-mêmes différents. C'est du reste pour tenir compte de cette diversité des supports et des modes d'écriture que le terme « biographie » (qui n'apparaît qu'au tournant du XVIIIe siècle dans la langue française) a été choisi pour désigner cette production qu'unifient les questions que se posent leurs auteurs, et qui ne comprend pas que des Vies au sens strict du terme. Les Vies monographiques, de fait, ne produisent pas les mêmes effets que les galeries de portraits, les éloges académiques, les articles de dictionnaires historiques, ou les histoires générales de la philosophie réparties en rubriques individuelles. En outre, les récits de vie peuvent être complets ou partiels, réduits à une succession d'ouvrages importants ou envisagés selon une perspective strictement anecdotique. Certains ont pour but de mettre en valeur les œuvres d'un philosophe, d'autres de suggérer qu'il a eu une action politique importante, d'autres encore de construire un parallèle avec un autre auteur, ou de restituer les activités de tout un milieu. Ces versions multiples d'une existence considérée selon des points de vue différents ne concernent pas seulement les figures les plus célèbres, Ramus, Descartes, Bayle, Spinoza, Maupertuis ou Helvétius, qui font chacun l'objet de développements particuliers dans cette thèse. Il existe aussi plusieurs versions de la vie du cardinal de Polignac, auteur d'un poème anti-matérialiste en latin, l'Anti-Lucrèce, membre de l'Académie des sciences et de celle des Belles-lettres et de celles des sciences, et plusieurs versions de celle du P. Mersenne, dans la mesure où elle a été mêlée à celle de beaucoup d'autres philosophes, notamment Descartes et Gassendi. Deux personnages peu connus de la Vie de Malebranche par le P. André, le chanoine Foucher et Louis Carré, secrétaire et disciple de l'Oratorien, n'en réapparaissent pas moins ailleurs, respectivement dans le Menagiana et les éloges que Fontenelle écrivit pour l'Académie des sciences, où ils sont tous deux traités de manière plus favorable que chez le P. André.

Les biographies de philosophes écrites aux XVIIe et XVIIIe siècles proposent des représentations du monde des lettres destinées à le présenter comme aussi organisé et aussi, voire plus compétent que les différents corps des professionnels de la culture. Parce qu'il s'agit d'une activité particulièrement prestigieuse et constituée depuis très longtemps, la philosophie arrachée à ses professionnels se prête particulièrement bien à cette opération. D'autre part, les biographies visent aussi à présenter un personnel, à le sélectionner et à le classer en fonction des perceptions et des intérêts de leurs auteurs. Ce sont ces différentes procédures et la manière dont mises en écriture qui constituent le sujet de cette thèse, qui s'efforce d'aborder deux questions étroitement liées : comment on écrit l'histoire de la philosophie, et comment on écrit l'histoire des auteurs.

Bibliographie

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