Usages
de la Comédie :
utilités
et plaisirs de la représentation théâtrale
dans la
France du premier XVIIe siècle (1630-1660).
Thèse
sous la direction
de Alain VIALA,
soutenue le 20 décembre 2001 à l'Université de Paris III.
822 pages.
Au
tournant des années 1630-1640, un nouveau type d'écrit commence à circuler à
Paris parmi les doctes et les honnêtes gens. Il s'agit des premiers textes
d'une « doctrine » poétique qui n'a plus grand chose à voir avec les
« arts poétiques » parus dans l'entourage des poètes de la Pléiade.
Composés par des auteurs qui œuvrent sous le patronage, le plus souvent
discret, du Cardinal de Richelieu, ils sont en effet presque exclusivement
consacrés au théâtre. Or ces écrits, qui entreprennent de codifier la pratique
du théâtre, commencent tous par définir pour cette activité des utilités. Ces fonctions vont de l'usage
médical et moral (« purgation des passions » et, plus généralement,
exemplarité des actions représentées) à un usage politique (célébrer la
monarchie, représenter la juste autorité des princes, divertir le peuple
pendant la guerre et le maintenir en joie) en passant par des usages que nous
dirions plus nettement sociaux (entretenir les liens civils, détourner les
spectateurs d'occupations moins recommandables, diffuser des hiérarchies
sociales et des modèles de comportement). La définition de tels usages
constitue même en général un préalable à toute discussion des formes et des
modalités de la représentation théâtrale. Car cette antériorité rhétorique est
aussi une antériorité logique : au moment où le théâtre se voit pour la
première fois théorisé en France comme un « art » spécifique
— compris comme un ensemble cohérent de techniques de
représentation —, il n'est pas défini comme une activité intransitive,
centrée sur l'élaboration de ses formes propres, mais bien comme une pratique
collective dont les implications sont d'abord civiles et civiques, c'est-à-dire
politiques au sens le plus large du terme.
Cette
thèse examine les enjeux historiques d'une telle définition du théâtre. C'est
dire qu'elle s'interroge sur les liens entre l'essor de formes théâtrales
spécifiques, l'apparition de discours les théorisant, et l'avènement d'une
forme d'autorité politique qui tend alors à se rigidifier considérablement. A
travers une investigation des diverses « utilités » qui furent
assignées au théâtre dans le cours du premier XVIIe siècle français, elle tente
d'en redessiner les « usages » dans l'espace politique qui fut alors
le sien. A cette fin, elle tient l'écriture et la représentation de textes de
théâtre, mais aussi la rédaction d'écrits de poétique, pour des pratiques
pleinement politiques. Tout au long de l'enquête, ces diverses activités sont
en effet considérées tout autant comme la mise en œuvre d'un « art »
que comme des actions qui délimitent pour cet « art » des usages par
lesquels il pourra entrer en interaction avec des spectateurs ou des
lecteurs — et même avec ceux qui, directement ou indirectement, le
patronnent —, influant ainsi sur la forme même de l'espace politique dans
lequel il s'inscrit.
La
première partie de ce travail étudie ainsi ce qu'elle comprend comme un
processus d'institutionnalisation de la pratique du théâtre. Les données
économiques et sociales de ce progressif établissement sont aujourd'hui bien
connues. L'émergence des premiers théâtres publics parisiens (celui de l'Hôtel
de Bourgogne et celui du Marais), qui accompagne la formation des premières
troupes françaises stabilisées et reconnues, a été étudiée en profondeur. On
sait par ailleurs que les spectacles publics payants qui s'y déroulaient
permirent peu à peu aux acteurs — hommes et femmes jusque là sans reconnaissance
sociale aucune — d'acquérir une notoriété, à défaut d'un réel statut.
Parallèlement, le théâtre devint l'un des lieux privilégiés de la progressive
professionnalisation d'une autre catégorie sociale alors dépourvue d'identité
clairement définie : les auteurs. Il n'est pas jusqu'aux métiers de
l'édition et de la librairie qui ne trouvèrent à tirer profit d'un processus
auquel eux aussi ont contribué : dans les catalogues de certains
imprimeurs et libraires parisiens du premier XVIIe siècle, le théâtre tient en
effet une place non négligeable, et sans doute croissante.
En
revanche, l'importance du rôle tenu par la puissance politique dans ce
processus de légitimation n'a sans doute pas pleinement été mesurée. C'est donc
cet aspect de la transformation du statut du théâtre que cette enquête
s'attache tout particulièrement à mettre en lumière. Car, tout en prenant des
formes diverses, l'intervention politique fut ici déterminante. Elle se
manifesta d'abord par le patronage accordé à un petit groupe de lettrés que
l'entourage du Cardinal de Richelieu encourage à codifier la pratique du
théâtre dans des écrits de « doctrine » poétique, dont les contenus
sont analysés dans cette thèse au travers d'une étude des conditions de leur
production comme des structures de leur destination. Or la plupart de ceux qui
— à l'imitation de Jean Chapelain — se mirent alors à produire des
textes régulant les pratiques de la représentation théâtrale, n'avait jamais
écrit de théâtre. Et ceux qui en écrivirent effectivement, tels d'Aubignac ou
La Mesnardière, ne le firent souvent que pour mieux illustrer leurs théories.
Le geste d'écrire un texte de poétique signifie pour eux acquérir un statut
particulier dans le monde des lettres. Mais ce geste aux formes multiples — allant
du traité en bonne et due forme à l'exercice de critique pratique limitée à une
seule pièce — prend aussi une signification spécifique en raison de la
place que ces scripteurs occupent ou aspirent à occuper dans l'espace social.
Car leurs textes n'ont pas le même type de destinations ni les mêmes modes de
circulation que ceux des poéticiens italiens du siècle précédent, dont pourtant
ils prolongent et adaptent certaines des interprétations : ils se
présentent comme des écrits de lettrés formés aux usages du monde et sont
explicitement destinés à un public d'honnêtes gens. A travers les écrits de
Chapelain, Scudéry, La Mesnardière ou d'Aubignac, la réflexion sur la poésie
quitte la sphère des universités et des académies, qui avait été la sienne en
Italie, pour devenir de la « littérature » — au sens de
connaissance lettrée — à l'usage du monde. En cela, ces réflexions
théoriques ne participent pas seulement à la promotion d'un théâtre réformé et
comme discipliné, elle diffusent aussi, au travers même des normes qu'elles
définissent pour le théâtre, des modèles de comportement pour leurs lecteurs, à
qui les spectacles ainsi « réglés » seront donnés en exemple. Ainsi
peut s'expliquer l'attention que le pouvoir semble avoir portée à la production
et à la diffusion de ces textes. Affirmant l'utilité sociale et politique du
théâtre au travers de la publication d'un corps de lieux communs poétiques, les
doctes, et les autorités qui les patronnent, n'entreprennent pas seulement de
relever la dignité du théâtre ou d'en faire le véhicule codifié de
représentations sociales et politiques dont la diffusion serait susceptible
d'affermir la monarchie. Par leur insistance sur les principes de la convenance
sociale — notion qui est placée au fondement de toute représentation bienséante —
les traités sur le théâtre transforment également la poétique ainsi fondée en
un moyen de réguler la conduite, tout autant que le jugement poétique, de ceux
qui les liront.
Ce
rêve d'un polissage des conduites sociales et politiques par la mise au point
d'un théâtre réglé semble également avoir été au fondement de l'élaboration
d'un théâtre de cour d'un type nouveau. Car le théâtre devient sous l'impulsion
de Richelieu un divertissement de cour susceptible de concurrencer les entrées
royales ou les ballets, qui étaient, depuis le XVIe siècle, les moyens
privilégiés de la célébration du pouvoir royal. Là encore, le pouvoir choisit
pour le servir des plumes disposées à inventer des formes à usage
politique : le théâtre de cour s'établit ainsi comme un moyen de publier,
par des actions allégoriques, les représentations que l'autorité politique
était désireuse de faire circuler d'elle-même. Longtemps négligées par les
historiens du théâtre, qui n'y voyaient qu'une excentricité née d'un « goût »
particulier que le Cardinal aurait entretenu pour l'« art »
dramatique, les représentations théâtrales données à la cour — qui font
dans cette thèse l'objet de plusieurs études détaillées — ne prirent pas
seulement part à la diffusion des exigences absolutistes, elles publièrent
également des formes et des usages légitimes du théâtre, participant ainsi de
manière décisive à la rationalisation politique de cette activité : le
théâtre de cour a sans doute travaillé de manière non négligeable à l'institutionnalisation
du théâtre comme à la codification de ses formes.
La
déclaration royale du 16 avril 1641, portant sur le statut juridique et social
des comédiens, apparaît alors comme une des étapes complémentaires de ce
processus de légitimation et de régulation du théâtre. Proclamant que les
comédiens exerçant honnêtement leur métier ne doivent plus être tenus pour
« infâmes » — notation qui les mettait au ban de la vie civile
et religieuse —, elle semble en effet avoir voulu donner force de loi aux
discours apologétiques produits par les nouveaux théoriciens du théâtre. Le
texte pose en effet l'innocuité du théâtre, défini comme un « exercice qui
peut innocemment divertir nos peuples de diverses occupations mauvaises »,
et même son utilité — notion qui se déduit de la mention des
« comédies qui se représentent utilement pour le divertissement des
peuples ». Tout comme, lors de la querelle du Cid — où Jean Chapelain avait été chargé de formuler, au nom
de la toute nouvelle Académie française, le jugement des institutions
culturelles et politiques sur le succès de théâtre le plus retentissant du
temps —, le pouvoir avait sans doute cherché à imposer à la ville le
théâtre aux formes et aux contenus plus réglés qui s'expérimentait alors à la
cour, la déclaration de 1641 peut ainsi se comprendre comme une tentative de
diffuser dans l'ensemble du royaume le modèle d'un théâtre moralement,
socialement et politiquement conforme aux nécessités de la monarchie.
Le
second temps de cette recherche interroge la prégnance et les effets d'un tel
effort de rationalisation politique de la pratique du théâtre, en tentant de
confronter les utilités postulées pour la représentation théâtrale à certains
de ses usages effectifs. De ce point de vue, l'enquête souligne d'abord qu'une
fois Richelieu disparu, les « utilités » du théâtre restent en débat.
Une analyse de la polémique qui opposa d'Aubignac à Corneille entre 1657 et
1663 en offre une illustration. L'auteur de la Pratique du théâtre continue en effet à inféoder la représentation
théâtrale à des nécessités politiques, rigidifiant même considérablement sa
position dans ses Dissertations
contre les dernières pièces de Corneille. Dans les trois Discours sur le poème dramatique parus en tête des trois volumes de
ses Œuvres en 1660, Corneille semble
au contraire s'en tenir à la définition d'usages moraux du théâtre : les
quatre « utilités » qu'il esquisse pour le théâtre (celle des
sentences, celle de la « naïve peinture des vices et des vertus »,
celle des dénouements, et celle de la « purgation des passions »,
propre selon lui à la tragédie) reposent en effet sur l'exemplarité morale de
la représentation théâtrale, c'est-à-dire sur un type d'usage alors
traditionnellement associé au théâtre, et d'une manière générale, aux « arts »
tels qu'ils sont définis dans le régime représentatif. Deux régimes
d'hétéronomie de la poésie dramatique semblent ainsi s'opposer : pour
d'Aubignac, cet « art » pratiqué en public doit se soumettre aux
exigences de l'utilité commune et plus généralement politique — quitte à
modifier ses formes et ses contenus pour s'y conformer —, pour Corneille,
le profit particulier que la poésie dramatique est susceptible d'apporter à
chacun de ses spectateurs suffit pour définir les conditions de sa pratique.
Un
examen de la manière dont les tragédies produites sur les scènes urbaines au
milieu du XVIIe siècle définissent, à travers leurs formes et leurs contenus,
leurs propres usages, tend à confirmer que les finalités morales restent
primordiales sur les scènes des théâtres publics, où la principale utilité du
théâtre semble résider dans sa capacité à matérialiser les vertus et les vices
pour influer, par la force même de leur représentation, sur les mœurs et les
actions des spectateurs. C'est du moins ce qui ressort d'une analyse détaillée
des actions mises en œuvre dans un petit nombre de tragédies composées par
Corneille, Rotrou et Du Ryer. En replaçant les actions représentées au théâtre
dans l'espace de références au sein duquel les contemporains déchiffraient les
actions humaines, il est possible de faire apparaître comment le théâtre
s'efforce de donner un sens moral à ses représentations, ou, du moins de leur
conférer une lisibilité plus ou moins grande. Sont ainsi isolés un certain
nombre de schémas de moralisation propres à la tragédie : ils permettent
de mieux saisir comment vertus et vices sont soumis à l'examen des spectateurs
ainsi que de mieux appréhender les mécanismes par lesquels cette dramaturgie se
pense capable de faire naître de l'adhésion — comprise ici comme une
attirance émotionnelle qui fait naître une approbation morale — pour
quelques-unes des actions qu'elle met en scène et de la répulsion pour
d'autres.
Sans
doute une partie de l'intérêt que Richelieu et son entourage lettré avaient
manifesté pour le théâtre peut-elle en réalité se comprendre comme l'ambition
de parvenir à mettre la puissance de l'exemplarité traditionnellement reconnue
aux actions théâtrales au service de la diffusion de représentations
politiques. Cependant l'analyse de deux expérimentations théâtrales menées à la
cour à l'extrême fin du ministère de Richelieu permet de prendre la mesure des
difficultés auxquelles se heurtait un tel projet. Une pièce de l'abbé
d'Aubignac, consacrée à Jeanne d'Arc, où la figure de la Pucelle est construite
en modèle des sacrifices que les individus d'exception doivent savoir consentir
pour le bien de l'Etat, fait ainsi de curieuses infidélités à l'histoire comme
aux bienséances. Elle apparaît par ailleurs comme susceptible d'éveiller, chez
les courtisans devant lesquels elle fut sans doute présentée, des
interrogations qui pourraient précisément rendre plus difficile leur adhésion
au pouvoir qui en a commandité la mise en scène. La dernière pièce de Desmarets
de Saint-Sorlin, Europe (1642), use,
quant à elle, d'une intrigue allégorique pour justifier les actions de la
France dans le conflit qui l'opposait alors à l'Espagne et donner à voir, au
travers de la représentation, l'esquisse de la vision française d'une paix
européenne. Cette pièce, qui ne fut représentée à la cour que sous forme de
répétitions publiques, Richelieu étant trop malade pour que la fête de cour
prévue ait effectivement lieu, fut publiée immédiatement après la mort du
ministre avec — fait extrêmement rare pour une pièce de théâtre du premier
XVIIe siècle — un ensemble de « clefs » élucidant ses allusions
politiques et historiques. Telle qu'elle nous est parvenue, elle pose donc tant
la question de la disponibilité des formes que l'entourage de Richelieu avait
tenté de définir pour le théâtre à des usages si ouvertement politiques, que
celle de la lisibilité d'une telle instrumentalisation du théâtre une fois le
texte imprimé. Il apparaît en effet que le théâtre n'était peut-être pas, en
raison même des exigences récemment formulées pour sa mise en représentation,
le moyen le plus efficace de diffuser des modèles ou des projets politiques.
Mais de telles difficultés de mise en représentation pouvaient néanmoins
elles-mêmes être porteuses d'une signification politique. Car enfreindre devant
la cour certaines des exigences édictées par les poéticiens que Richelieu avait
soutenu — en particulier celles de la préparation des incidents et de la
cohérence interne de l'action — était également une manière, pour le
pouvoir, de réaffirmer toujours plus fermement la primauté de la politique sur
la pratique du théâtre : le pouvoir du cardinal s'affiche comme d'autant
plus absolu — au sens propre du terme — que les « règles »
poétiques qu'il a indirectement fait édicter sont publiquement exhibées comme
ne s'appliquant pas à ses propres productions dramatiques.
L'analyse
des utilités diversement définies pour le théâtre et des différents usages qui
se dégagent des pièces qui nous sont parvenues permet ainsi souligner que, dans
le premier XVIIe siècle français, la rationalisation de la pratique du théâtre
à des fins politiques a sans doute été bien souvent inséparable de l'essor de
ce que nous appelons aujourd'hui un « art » dramatique. D'une part
parce que, en faisant une place légitime à cette activité collective dans
l'espace civil, les apologies et les codifications des poéticiens officiels,
mais aussi les textes de loi ou le théâtre de cour, ont en effet pesé sur
l'élaboration de ses formes. Patronnant de telles entreprises, le pouvoir ne
reconnaît en effet cet « art » qu'en tant que sa fonction de
représentation pourra s'articuler harmonieusement avec l'ensemble des autres
activités travaillant au bon fonctionnement de la vie civile : tel paraît
notamment avoir été le sens des multiples formes prises par l'exigence de
convenance (vraisemblance, bienséance, honnêteté). L'émergence de
l'« art » dramatique apparaît donc comme en partie inséparable de son
inféodation à des nécessités politiques : de sa dépendance naît sa
légitimité.
Mais,
simultanément, cette tentative d'appropriation et de refondation des usages de
la représentation théâtrale, donne aussi une visibilité à ce qui pourrait dès
lors être considéré comme une sorte de propre du théâtre, c'est-à-dire à un
ensemble de pratiques et d'usages qui rendent cette activité reconnaissable
comme telle. Car si le théâtre pouvait, sous la plume des poéticiens, se
trouver soumise à une critique qui justifierait une profonde reformulation de
ses usages et de ses formes, c'est bien que cette activité était alors perçue
comme possédant des caractéristiques propres, qui, pour n'être pas conformes à
ce que les théoriciens et dramaturges officiels affectaient de juger
souhaitable, n'en constitueraient pas moins les ressources spécifiques de ce
qu'il s'agissait de transformer. La capacité à représenter des vérités absentes
et l'usage moral que le spectateur était invité à en faire — qui ne
caractérisaient pas moins les premiers « jeux par personnages » du
Moyen Age que les tragédies humanistes du XVIe siècle — pouvaient ainsi
être redéfinis ou déplacés, mais il était sans doute difficile de réformer trop
profondément de tels usages sans faire simultanément disparaître certaines des
spécificités qui rendaient la représentation reconnaissable comme « théâtre ».
Aussi, dans le théâtre de cour, l'usage moral du théâtre n'est-il pas évacué,
mais réorienté dans une perspective politique.
Cependant,
ces caractéristiques propres, ainsi indirectement mises en lumière, pouvaient
également s'avérer un fondement à partir duquel définir d'autres usages du
théâtre que ceux édictés par le pouvoir politique. Lorsque, dans ses Discours sur le poème dramatique,
Corneille pose ainsi une série d'« utilités » morales du théâtre, il
oppose en réalité implicitement aux usages définis par d'Aubignac ou La
Mesnardière des formes d'appropriation qui sont plus traditionnelles. Dans un
geste dont la portée n'est sans doute pas moins politique que ne le furent ceux
par lesquels les théoriciens œuvrant dans l'entourage de Richelieu définissaient
de nouvelles « règles », il répond ainsi aux tentatives plus ou moins
autoritaires de réforme des usages du théâtre en théorisant certains des
éléments propres de cet « art ». Pour ce faire, il affecte en grande
partie d'ignorer les attentes politiques formulées par les poéticiens. Mais par
ces textes placés en tête de ses Œuvres,
le poète dramatique le plus en vue de son temps s'approprie en réalité le
discours théorique des poéticiens, pour définir l'« art » dramatique
du point de vue des auteurs et des spectateurs, et non du seul point de vue des
nécessités politiques exprimées par les hommes de lettres au service du
pouvoir. A une pratique dont la légitimité, mais aussi les formes, étaient
déterminées presque exclusivement par les fonctions qu'elle pouvait remplir
dans la vie civile et civique, Corneille oppose un « art » qui
pourrait au moins en partie être défini par ses nécessités et ses fonctions
propres. Non qu'il faille faire de ce dramaturge le premier partisan d'un
théâtre intransitif, ou exclusivement centré sur l'élaboration de ses propres
formes : la pratique de la poésie dramatique ne se conçoit pas pour lui en
dehors d'un espace social. Cependant, tout en commençant sa réflexion par
l'examen des « utilités [dont la poésie dramatique] est capable (1) »,
le dramaturge définit ces utilités dans la tradition d'une pratique du théâtre,
et donne ainsi une nouvelle visibilité théorique à cet héritage. Paradoxalement, c'est donc en entreprenant
de faire servir la pratique du théâtre à des nécessités politiques que le
pouvoir semblerait également avoir contribué à créer les conditions de sa
possible (et nécessairement partielle) autonomisation en tant
qu'« art » : devenue plus légitime, la pratique du théâtre peut
elle-même devenir un des fondements sur lesquels ceux qui s'y adonnent peuvent
s'appuyer pour en (re)définir les codes et les fonctions.
(1) Corneille, Œuvres
complètes, textes établis présentés et annotés par Georges Couton, Paris,
Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1980-1987, 3 vol., tome III, p. 7.
Bibliographie
Retour
Fiche individuelle