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Claire CAZANAVE
Le genre du dialogue à l'âge classique thèse soutenue le 18 décembre 2004 à l'Université de Paris III-Sorbonne novelle, sous la direction d'Alain Viala.
Il est certain que dès que l'on emploie le mot de « dialogue » l'idée de la logique théâtrale vient à l'esprit. Mais, il existe un autre type de dialogue, qui se donne pour la représentation de la conversation, où la parole n'est pas le support d'une action mais le lieu d'un débat d'idées, qui ne vise pas un objectif situé en dehors de lui (prise de décision, résolution d'une action, etc.) mais dont la finalité est interne, de nature épistémique (construction d'un savoir) et sociale (entretenir et approfondir les liens sociaux), ce que l'on a pu désigner globalement par les noms commodes - mais pas toujours bien appropriés - de « dialogue d'idées » ou de « dialogue philosophique ». Le dialogue ne débattant pas toujours d'« idées » mais aussi de goûts ou de comportements, on préfèrera parler de « dialogue » tout court, par opposition au « théâtre ». Or, quand on observe les travaux sur ce dialogue, ainsi entendu, force est de constater qu'il a peu fait l'objet d'études pour la période du XVII e siècle. Si la conversation, en tant que pratique sociale et culturelle, a été abondamment analysée, le genre du dialogue n'a guère attiré l'attention : on s'y attarde plus volontiers pour les périodes considérées comme étant celles de son plein épanouissement : l'Antiquité, la Renaissance et les Lumières. En outre, les travaux proposés sur la question à l'âge classique par Bernard Beugnot, Suzanne Guellouz et Delphine Denis (1), bien qu'ayant ouvert des pistes importantes, se sont cantonnées à des espaces restreints du territoire dialogique, délimités par une forme - l'entretien - par un contenu - les dialogues de critique littéraire - ou par un auteur - les conversations de Madeleine de Scudéry. Serait-ce donc que la France de l'âge classique serait dépourvue - ou insuffisamment pourvue - de textes de forme dialogique (2)? Une telle carence serait étonnante, étant donné le développement, d'envergure européenne, du genre à la Renaissance et l'imprégnation culturelle assurée, en particulier, par la prodigieuse diffusion des Colloques d'Erasme. On sait, par ailleurs, que le dialogue connaît au XVIII e siècle un succès égal à celui de la Renaissance : y aurait-il solution de continuité entre ces deux temps forts du genre ? Ce travail propose d'enquêter pour découvrir si le XVII e siècle ne constitue pas le maillon manquant de cet enchaînement dans l'histoire du « genre » - disons-le ainsi pour aller au plus simple - du dialogue autre que théâtral - idem . Nous n'avons procédé à aucune sélection de corpus a priori , retenant tous les textes qui répondaient au critère objectif et empirique d'appartenance à la forme dialogique. L'unique sélection fut d'ordre temporel et spatial ; le corpus retenu, en effet, est strictement français, et historiquement délimité : c'est un travail d'histoire du littéraire que nous proposons. Cette délimitation nationale ne procède pas d'une ignorance de la littérature étrangère. Mais les problèmes de manipulation d'un corpus déjà très vaste ne permettaient pas d'élargir l'étude à l'échelle européenne. De plus, il apparaît vite que l'expansion du genre en France au XVII e siècle s'inscrit dans une idéologie nationale : en ce sens, elle constitue une problématique renfermée dans les limites culturelles du pays. Il y aurait profit, dans une autre étude, à vérifier si on retrouve ailleurs les mêmes questions et, plus généralement, à confronter les usages du genre en France à ce qui se passe en Europe, au même moment. Pour mener à bien l'analyse, nous avons adopté une démarche en deux temps. Une première étape d'observation générale du corpus sur l'ensemble du siècle permet une approche du domaine dans son entier, sans orientation a priori . Une telle vue globale conduit en toute logique à dégager des traits d'ensemble eux aussi mais également fait saisir des variations et variétés. La seconde partie s'attache donc à spécifier ces « espèces » du dialogue. L'ensemble de ce travail est placé sous un même fait de méthode : partir des textes, des questions qu'ils soulèvent, et de façon inductive en venir par là à des interrogations sur les pratiques culturelles, et non l'inverse. Cela, dans le souci d'avoir et d'assumer des protocoles de travail mais aussi de limiter autant que possible les interprétations qui seraient tributaires de quelque pré-jugé que ce soit. L'observation globale du corpus sur l'ensemble du siècle fait apparaître que le XVII e siècle est loin d'être déserté par le dialogue, et correspond même à une période d'essor du genre. Si les volumes de production restent très mesurés par rapport à ceux du roman ou de la littérature religieuse au même moment - si, donc, le dialogue reste un genre mineur - le développement qu'il connaît dans le siècle est remarquable : la production est multipliée par dix de 1600 aux années 1680. Ainsi, la reprise qui suit la défaveur venue frapper le dialogue à la fin de la Renaissance ne se produit pas au XVIII e siècle mais bien dès les années 1630-1650. Cet essor quantitatif s'accompagne d'une évolution des formes, qui se signale d'abord dans les titres portés sur les textes : tandis que « devis » et « colloque » tendent à disparaître, « conversation » et « entretien » font leur apparition et s'imposent au fil du siècle. L'analyse des définitions de ces deux termes dans les dictionnaires du temps révèle qu'ils ne réfèrent pas à l'écrit mais à la communication orale et sociale. En ce sens, ils attestent de ce que l'on peut appeler une « mondanisation » de la forme dialogique que les scénographies confirment. En effet, l'identité et le nombre des personnages, les lieux et les moments, témoignent d'une naturalisation de l'imaginaire lettré du loisir studieux dans l'imaginaire mondain de l'oisiveté. La promenade, en particulier, cristallise ce phénomène, car elle superpose un habitus lettré - le locus amoenus platonicien et la tradition du sermo pedestris - et un habitus mondain - la promenade est alors une activité très à la mode, qui joue une fonction sociale essentielle. La seconde partie analyse en détails les modalités de cette « mondanisation ». Elle ne prend pas seulement en compte la forme des échanges, mais aussi leurs implications sociales. Par cette double analyse, sémiotique et sociologique, on peut distinguer quatre modèles du dialogue à l'âge classique : l'un qui a la forme du catéchisme, un autre, celle de la « discussion lettrée », un troisième, celle de la « conversation mondaine », et enfin celle de l'« entretien choisi ». Ils correspondent à quatre configurations sociales, elles-mêmes liées à des enjeux spécifiques. Et avec cette proposition d'ordre historique, ce travail nous a conduite, au plan épistémologique, à envisager que les deux perspectives ne devraient peut-être d'ailleurs, nous semble-t-il, jamais être disjointes, l'interrogation associant forcément une sémiotique (c'est-à-dire le fonctionnement d'un système de significations) et les diversifications sociales que les réalisations concrètes de ce système engagent. Le dialogue en forme de catéchisme est le modèle le plus durable - il persiste pendant tout le siècle - et paradoxalement, le moins étudié. Pourtant, il constitue la toile de fond sur laquelle les autres formes de dialogues se mettent en place et prennent leur essor. Le catéchisme propose un enseignement de maître à élève ; il impose donc une configuration de positions sociales hiérarchisées, sans - ou quasiment sans - autre spécification des appartenances sociales : c'est que la parole doctrinaire qu'il délivre doit valoir pour l'ensemble d'une société. Aussi cette parole n'a-t-elle pas besoin d'être située dans le temps et l'espace : le catéchisme n'est pas localisé, à la différence des trois autres modèles du dialogue. Toute localisation introduit une question : celle de la sélection des acteurs sociaux concernés. Elle circonscrit ainsi une parole déterminée par les espaces sociaux dans lesquels elle s'énonce. C'est, aussi, que l'on change de domaine, que l'on passe des questions de croyance religieuse à celles qui concernent les croyances en matière d'art, d'éthique et de sociabilité. Le « dialogue lettré » réunit des gens de lettres dans une sociabilité de groupe. Il permet, par un échange de nature agonale, de confronter des points de vue pour faire apparaître des opinions plus vraies, pour élaborer une doxa , non plus pour la réciter comme dans le catéchisme. Par la sélection de lieux propres à la sociabilité lettrée et mondaine tels que la chambre et le jardin, et l'attribution aux personnages d'un ethos honnête plus que savant, mais aussi, par l'élaboration et la mise en circulation de nouvelles valeurs communes centrées autour du purisme et de la galanterie, le dialogue contribue ici à promouvoir une figure nouvelle de l'homme de lettres en savant honnête homme ou « nouveau docte » ; il revendique volontiers, non sans une certaine adaptation cependant, le modèle socratique. L'entrée en jeu de ce modèle de l'honnête homme est bien le signe que le discours littéraire du dialogue prend place au sein d'un réseau plus large d'espaces discursifs et sociaux dans lesquels se construit au même moment cette figure. Plus frappante encore est l'ouverture vers d'autres réseaux de discours qu'offre l'échange entre mondains beaux esprits dans la « conversation » : celle-ci réalise un degré supérieur dans la « mondanisation » des formes du dialogue et se fait accueillante aux femmes. Sa fonction sociale propre est d'instituer des modèles de comportement et de langage. Ainsi, du point de vue de la poétique, l'effort qu'on a pu observer pour élaborer à l'écrit un art de la conversation n'est pas dépourvu d'enjeux sociaux : l'art de bien dire qui s'élabore à l'écrit cherche à informer un art de parler dans la sociabilité orale. Mais il suppose déjà lui-même, en amont, une pratique sociale de la conversation (seuls les gens frottés au monde étant capables de le concevoir). Il y a ainsi une série de va-et-vient entre les textes et la pratique. L'« entretien », enfin, rompt avec la sociabilité collective du « dialogue lettré » et de la « conversation » pour se resserrer sur une interlocution duelle, entre amis qui se reconnaissent comme semblables dans le partage d'une même éthique de l'honnêteté. Sa scénographie correspond à la forme la plus haute de la sélection sociale, puisqu'on y parle entre proches très choisis ; mais cette sélection s'élabore au profit d'une forme originale du lien social, qui réunit le lettré et l'aristocrate dans une relation pédagogique. La spécificité de cette relation entre le puissant et le savant bel esprit, qui n'est pas de l'ordre du service de plume, se marque au décentrement des lieux qu'opère l'« entretien » par la promenade, en sortant de l'hôtel particulier où siège le pouvoir du Grand vers l'espace plus neutre du jardin. Ainsi, la fonction sociale de l'« entretien » est-elle de produire une convergence d'intérêts afin de créer une forme d'adhésion qui semble plus commune et partagée. C'est au statut accordé à l'adhésion que peut ainsi se mesurer l'écart qui sépare le didactisme du catéchisme de celui de l'« entretien ». Le catéchisme, en tant que forme dogmatique, produit une parole efficace, qui impose d'autorité l'adhésion et doit déboucher sur des comportements appropriés. L'« entretien », au contraire, met en jeu une parole plus ludique, donc moins contraignante et partant, possiblement moins efficace dans l'ordre de la fiction : dans les Entretiens sur la Pluralité des Mondes de Fontenelle, la marquise est libre, à la fin de la leçon, d'adopter le comportement de son choix vis-à-vis des « vérités » qui lui ont été enseignées. Cette part du ludique correspond au degré de littérarisation supérieur dans l'« entretien » que dans le catéchisme, où il est réduit au minimum. Cependant, sur le lecteur, le caractère ludique de la leçon permet d'engager une adhésion plus volontaire et donc, d'apprendre plus sûrement. On peut ainsi problématiser l'enjouement d'une autre manière qu'esthétique (produire un effet de « naturel ») ou éthique (introduire un gai détachement vis à vis du sérieux de ses propos qui manifeste un ethos d'honnête personne), dans une perspective socio-rhétorique : il est un vecteur de l'intérêt producteur d'adhésion. La prise en compte des formes différentes de la socialité du dialogue fait apparaître que, tant pour la « conversation » que pour le « dialogue lettré » et l'« entretien », les représentations sociales mises en jeu sur la scène dialogique ne sont pas des reflets d'une réalité mais des images fortement prismatiques, des idéalisations qui visent à une action en retour sur le réel. Alors que dans le catéchisme, le pouvoir en place - en l'occurrence, spirituel - se sert de la littérature pour conforter la doxa , dans le dialogue mondain, c'est la littérature qui use de ses propres pouvoirs pour réévaluer les valeurs communes. permet donc de mettre en évidence que les genres « sont des codes sociaux, historiquement évolutifs (3) ». Mais du coup apparaît aussi qu'existe alors une réelle diversité des modèles en présence, qui est essentielle. En effet, il y a bien à l'âge classique un modèle de la « conversation », comme l'ont établi Delphine Denis et Marc Fumaroli, et, plus précisément, l'unification la plus forte se fait autour du dialogue galant, mais on ne doit pas pour autant tenir pour unique ce modèle de la « conversation », ou le surévaluer faute d'une attention suffisante portée aux autres formes du dialogue. A observer l'ensemble du corpus, c'est l'« entretien » qui représente l'idéal social le plus élaboré - plus que la conversation dont Marc Fumaroli faisait le cœur des thèses qu'il a avancées. On ne peut pour autant estimer - comme le propose Bernard Beugnot - que l'« entretien » constitue la forme unique du dialogue à l'âge classique. Car ce serait postuler une norme là où il y a compétition entre plusieurs modèles. Ce conflit est pris, en partie, dans une évolution chronologique qui, au « dialogue lettré », dominant des années 1630 à 1660, voit succéder les beaux jours de la « conversation » et de l'« entretien » dans les années 1670-1680 - la « conversation » correspondant à un modèle concurrent du « dialogue lettré » tandis que l'« entretien » le dépasse. Il s'agit là, bien sûr, d'une tendance générale et non d'une progression parfaitement linéaire, la production dialogique demeurant mêlée, dans le détail précis de ses composantes. Le point fort qui se dégage est celui d'une forme qui s'impose alors comme la plus dynamique et la plus inventive sous les espèces de l'entretien galant, à la façon fontenellienne. Il ne s'agit pas d'un modèle admis par tous, mais c'est vers lui que tend à s'orienter la production dialogique, et celui qui répondrait le mieux aux vœux formulés par Paul Pellisson en 1656, dans le Discours sur les œuvres de M. Sarasin . Cette évolution des modèles, d'un point de vue sociologique, est elle-même liée à la diversité des temporalités des minorités qu'ils représentent : l'idéal académique du « dialogue lettré » s'estompe avec l'institutionnalisation croissante des académies à partir des années 1660, au profit d'une sociabilité plus interpersonnelle, telle qu'elle se manifeste dans l'« entretien », tandis que l'idéal galant de la « conversation », en dépit de l'attraction de la galanterie à la Cour, persiste dans la littérature du dernier tiers du siècle. L'étude du genre du dialogue à l'âge classique fait donc apparaître que ce qu'on appelle « dialogue philosophique » au XVIII e siècle prend d'abord la forme d'un dialogue mondain qui prend son essor au XVII e siècle et qui en est une des conditions d'émergence. Et ainsi, que le découpage séculaire dans les études littéraires est une commodité mais que les processus, eux, s'inscrivent dans une histoire longue et une continuité. Mais il apparaît aussi que le dialogue peut endosser des valeurs diverses, corrélées avec le contexte dans lequel il s'inscrit. C'est pourquoi le dialogue demandait à être observé à partir des textes, et non - dans la mesure du possible - de porter sur lui un regard téléologique, informé - et déformé - par le présent. Ce qui a impliqué de renoncer à la catégorie, anachronique, de salon et à celle, idéologique, d'irénisme et d'égalité, qu'utilise notamment Marc Fumaroli. L'espace consacré du dialogue s'est révélé être le jardin qui représente non seulement le lieu idéal de la sociabilité, lettrée et mondaine, mais aussi le lieu de manifestation de l'excellence sociale, dans l'« entretien », via la promenade et la rêverie qui lui est associée. En ce qu'il isole une élite du reste du monde, le jardin a des propriétés discriminantes : le dialogue est un genre hautement sélectif, qui n'accorde l'accès à la parole qu'à ceux qui ont déjà l'autorité spirituelle - les ecclésiastiques et les lettrés - et l'autorité sociale - les aristocrates et la frange haute des mondains, dans leur part masculine et parisienne. Cette discrimination ne fait qu'une part réduite aux femmes, et n'est que partiellement masquée par un irénisme de civilité qui laisse transparaître les tensions sociales qui sous-tendent les échanges. Les forces qui parcourent les discussions s'exercent dans le sens d'une exclusion de ce qui est perçu comme étranger au groupe. Ainsi le dialogue se construit comme un espace idéologique, où assurer les valeurs d'une communauté, qu'elle soit nationale ou plus localisée - l'élite lettrée ou mondaine. (1) Bernard Beugnot, « L'Entretien », leçon inaugurale faite à l'Université de Montréal le 17 février 1971, et publiée aux Presses de l'Université de Montréal en 1971, reprise dans La Mémoire du texte , Paris, Champion, 1994, p. 143-169 ; Suzanne Guellouz, La Critique en dialogue ou le Parnasse en crise (1671-1687) , Publications de la Faculté des Lettres de la Manouba, 1990 ; Delphine Denis, La Muse galante. Poétique de la conversation dans l'œuvre de Madeleine de Scudéry , Paris Champion, 1997. (2) Nous n'utilisons pas l'adjectif « dialogique » au sens bakhtinien, mais au sens dénotatif de « texte en forme de dialogue ». (3) Le Dictionnaire du littéraire, op. cit. , art. « Genres littéraires ». |