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Nicolas SCHAPIRA
Le secrétaire d'Etat des belles-lettres. Identité sociale et actions d'un professionnel des lettres au XVIIe siècle : la carrière de Valentin Conrart (1603-1675)
Dans ce travail, j'ai utilisé le cas de Valentin Conrart comme un outil me permettant de poser des questions sur la réalité sociale que constituent les lettres au XVIIe siècle, dans la perspective d'une histoire socio-politique de l'Ancien Régime. J'insiste donc d'emblée sur le fait que je n'ai pas cherché à réaliser une monographie érudite du premier secrétaire de l'Académie française, mais que l'enjeu de cette étude, inscrite en cela dans la filiation méthodologique de la micro-histoire, réside dans les opérations de contextualisation que la compréhension du cas singulier de Conrart exige, opérations qui permettent de croiser des réalités sociales étudiées ordinairement séparément, et ainsi, de les éclairer les unes par rapport aux autres. L'intérêt du cas de Conrart réside
dans l'écart très important entre l'exceptionnelle présence du personnage dans
le monde des lettres de son temps, sédimentée dans les très nombreux éloges que
lui ont décerné ses amis écrivains, et l'absence totale d'œuvre qui viendrait
expliquer cette présence. Célèbre de son vivant en tant qu'homme de lettres,
son nom est aussi lié aux plus fameux « salons » du XVIIe siècle, et
il est en outre le premier secrétaire de l'Académie, institution à la fondation
de laquelle il est réputé avoir contribué de manière décisive. Cette présence
dans de tels lieux et cette réputation, alors qu'il a lui-même très peu écrit,
et pratiquement rien publié de son vivant, obligent à reposer assez
radicalement la question des fonctions de l'homme de lettres au XVIIe siècle. Un premier résultat de l'analyse
minutieuse des actions de Conrart est la mise en évidence de l'importance des
opérations de publication dans les fonctions du personnel intellectuel
du XVIIe siècle. Conrart a construit son autorité dans le monde social en étant
un publicateur des textes des autres. Il a joué ce rôle auprès de ses
amis écrivains, en corrigeant leurs manuscrits, en les diffusant dans des
cercles restreints, mais capitaux pour l'établissement des renommées d'auteur,
en suivant aussi pour leur compte le processus d'édition des textes et en
propageant la renommée des livres qu'il avait contribués à fabriquer. Qu'il ait
pu bâtir sa présence et son autorité dans les lettres sur de telles fonctions
révèle bien leur importance pour les écrivains de son temps. L'analyse des
rapports de Conrart avec un certain nombre d'entre eux a ainsi permis de
montrer comment les hommes de lettres s'efforçaient, par toutes sortes de
moyens de contrôler l'accueil qui serait fait à leurs textes, en construisant
les publics destinés à les recevoir et à y adhérer. Il y va non seulement du
succès des ouvrages, mais aussi de l'affirmation de l'identité sociale des
écrivains, puisque ce qui se publie est indissolublement un objet matériel et
la réputation de son auteur. Observés dans leur globalité, ce que permet
justement la notion de publication, qui réunit ainsi des questions et des
objets que l'histoire du livre avait tendance à séparer, ces processus de
destination des textes et de construction des publics apparaissent comme
cruciaux pour l'affirmation des écrivains au Grand Siècle. Grand publicateur de textes
et de réputations des écrivains, Conrart a joué le même rôle auprès de bien
d'autres acteurs sociaux distincts des auteurs et qui faisaient aussi partie de
son réseau de relations (des notables, des membres de sa famille, des
pasteurs), ainsi qu'auprès d'institutions. S'il apparaît, du point de vue de
l'histoire des auteurs, comme un cas-limite, en ce qu'il a bâti sa carrière
toute entière sur des actions de publication des textes des autres, il n'en
révèle pas moins quelque chose sur les hommes de lettres dans leur
ensemble : le fait que leur position dans la société d'Ancien Régime tient
à leur capacité à mener de telles actions. Il permet de saisir en action
comment le travail des écrivains, le fameux « plaire et instruire »,
est intrinsèquement un « faire croire », « faire adhérer »,
et pas seulement à des valeurs morales ou esthétiques, mais aussi et peut-être
plus massivement à des représentations socio-politiques, et à des actions
politiques. Réfléchir en termes de publication fait ainsi éclater le cadre des
belles-lettres, en tant que corpus et système de valeurs : les lettres,
c'est avant tout un certain type de compétence, l'aptitude à manipuler des
textes et à les projeter de manière appropriée vers un public. Ceci n'est pas contradictoire
avec le fait que dans le même temps ce personnel intellectuel qui prospère - ou
tente de prospérer - grâce à des actions de publication qui sont des services,
s'efforce de construire, non sans difficultés, les lettres en tant que système
autonome de valeurs pour asseoir son statut dans la société d'Ancien Régime, et
de cet effort témoigne, comme je le montre dans la thèse, la construction de la
réputation de Conrart. Mes analyses ne sont pas non plus contradictoires avec
le fait qu'en tant qu'ensemble autonome de valeurs, ce que l'on peut alors
commencer à bon droit à appeler « littérature » est aussi susceptible
d'être instrumentalisé à des fins politiques, et j'ai moi-même pu saisir, à
travers plusieurs affaires, comment, à son échelle, Conrart manipulait pour son
propre compte le terrain naissant des belles-lettres. Ce double phénomène ne se
comprend cependant que sur le fond de cette aptitude très générale des
professionnels des lettres à se faire les publicateurs d'informations,
de jugements et de valeurs, en répondant par là à de profonds besoins au sein
de la société d'Ancien Régime. Cette perspective m'a permis notamment
d'analyser à nouveaux frais le phénomène des « salons » du XVIIe
siècle, et aussi les liens qui se nouent entre le pouvoir royal, les écrivains
et les éditeurs, à la grande Chancellerie de France, autour des privilèges de
librairie. Ce travail vise aussi à comprendre
le sens que peut revêtir un investissement dans les lettres au XVIIe siècle, la
trajectoire de Conrart apparaissant comme propice à un tel questionnement,
puisque cet investissement ne pouvait être compris, dans son cas, comme un
désir d'écriture, ou la volonté de réaliser une œuvre. Dans la mesure où les
opérations de publication qu'il réalise ne se bornent pas à une sphère des
lettres que l'on ne peut plus comprendre comme repliée sur elle-même, sa
carrière devait être envisagée en tenant compte de l'ensemble de l'espace
social dans lequel il a déployé ses actions. Conrart a certes été académicien,
mais il était aussi officier du roi, bourgeois de Paris, protestant, et peut
également être défini par un certain réseau social et d'abord familial, et
encore par les espaces sociaux dans lesquels il souhaitait se projeter
(notamment les milieux mondains parisiens). J'ai utilisé la notion d'identité
sociale pour saisir l'investissement de Conrart dans les lettres en le
replaçant dans un ensemble plus vaste de choix et de contraintes qui ont
constitué à eux tous, à les considérer rétrospectivement, une carrière d'homme
de lettres. En retour, cela m'a permis de revisiter un certain nombre de
réalités sociales à la lumière de l'investissement dans les lettres. Si pour
être un bon secrétaire du roi, Conrart a cru bon de se faire homme de lettre,
qu'est-ce que cela révèle sur ce qu'était et faisait un secrétaire du
roi ? Quelles résonnances a eu sur son identité de protestant son activité
lettrée ? En était-il plus ou moins considéré au sein de la communauté
protestante ? Son expérience sociale spécifique d'homme de lettres lui a-t-elle
servi à concilier son protestantisme avec le service d'un Etat
catholique ? Quel rôle ont joué les lettres dans le statut qui lui était
reconnu au sein de sa famille ? J'ai donc essayé d'envisager de
manière synthétique la réalité sociale d'un bourgeois parisien protestant du
XVIIe siècle, et de comprendre comment les lettres s‘inséraient dans
cette réalité complexe. De ce fait, mon travail repose largement sur l'analyse
d'affaires dans lesquelles on saisit Conrart en action, ce qui permet
d'envisager toutes les conséquences de ces affaires, et de construire à chaque
fois le contexte le plus pertinent pour en rendre compte. Une telle approche
supposait de faire se rencontrer des documents de nature très différente
(correspondance, sources institutionnelles, textes « littéraires »,
documents notariés) et de mener une réflexion méthodologique sur l'usage
simultané de ces sources. En démontrant qu'un certain nombre de sources
« littéraires » doivent être envisagées comme des pratiques, et en
prenant en compte, à l'inverse, la dimension discursive de certains textes
considérés traditionnellement comme des sources plutôt que comme des textes (à
l'instar des contrats de mariage ou des testaments), j'espère aussi avoir
contribué à la réflexion sur les conditions de production de l'histoire
sociale. Ce travail vise enfin à réfléchir
sur ce qu'est un acteur politique au XVIIe siècle, et à proposer une
articulation entre position sociale et action politique. Si, parce qu'il
n'était ni un grand seigneur, ni le détenteur de hautes charges dans
l'administration royale, Conrart ne pouvait être reconnu de son temps comme un
acteur politique légitime, il n'en reste pas moins que la dimension politique
de son autorité, assise sur sa position institutionnelle de secrétaire du roi,
nourrie par ses vastes lectures, et construite dans de multiples actions qui
ont indéniablement un caractère politique, apparaît comme essentielle. Mais, à
observer ses actions et l'entrelacs de leurs enjeux, on s'aperçoit que la
question de l'éventuelle unité idéologique de celles-ci tombe
d'elle-même : les actions de Conrart sont indissociables de ses
enracinements sociaux. Conrart a agi en protestant aussi bien qu'en bourgeois
de Paris, en défenseur des intérêts de sa famille comme de ceux de l'Etat
absolutiste qu'il servait en tant que secrétaire du roi, et lorsque ses
différentes logiques entraient en contradiction, il tentait de négocier le
mieux possible, au coup par coup, en tentant de préserver ses positions dans
chacune des sphères où il lui était possible de s'affirmer. Les
politiques de Conrart sont ainsi toujours des politiques d'intérêt, hors de
toute vision de la politique comme action ordonnée à des buts supérieurs :
elles ont fondamentalement une dimension socio-politique. Ma thèse permet alors de repenser
les critères d'appréciation de la réussite ou de l'échec d'une carrière au
XVIIe siècle, et même ce que pouvait signifier faire carrière à cette époque.
Conrart ne s'est guère enrichi, a conquis dès le début de sa carrière des positions
institutionnelles qu'il s'est contenté de conserver tout au long de celle-ci,
et sa trajectoire d'homme de lettres laisse tout aussi perplexe, puisqu'aucune
publication majeure n'est venue l'infléchir. Cependant, il a indéniablement
conquis, grâce à ses compétences d'homme de lettres mobilisées dans des actions
menées le plus souvent en dehors de tout statut, une notabilité dans tous les
espaces où son identité sociale se trouvait engagée. Mon travail ouvre donc à
une autre définition de ce qu'est une carrière : la construction d'une
autorité, et par là d'une capacité d'action, saisie non dans un lieu social
déterminé, mais dans l'ensemble de l'espace social où s'exercent les actions
d'un individu. J'espère ainsi avoir contribué à
montrer l'importance d'une histoire socio-politique des hommes de lettres, non
seulement pour l'histoire des écrivains ou de la littérature, mais pour
comprendre la société du XVIIe siècle dans son fonctionnement.
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