A l'issue des deux réunions du groupe de travail, du 27/09/2003 et du 10/01/2004, réunions qui ont permis à chacun (Mathilde Bombart, Filippo d'Angelo, Laurence Giavarini, Karine Lanini, Claudine Nédélec, Dinah Ribard, Michèle Rosellini, Alain Viala) d'exposer ses « impressions de lecture », il est possible de faire un bilan global de l'avancement du travail préparatoire à l'édition de La Bibliothèque française de Charles Sorel (éd. de 1667). Un débat s'était amorcé sur le type d'objet que nous nous proposions de construire, sur le type de savoir que nous entendions produire, avec l'idée de dire très clairement dans le livre ce que nous sommes par rapport à ce texte, ce que nous voulons faire avec lui. S'agit-il d'abord d'ouvrir un espace de discussion critique ? Ou s'agit-il de produire d'abord une édition d'un texte ancien, qui s'intègrerait simplement dans la continuité historique de l'édition des textes du passé ? S'agit-il de dire ce que chacun d'entre nous et nous tous faisons avec Sorel ou s'agit-il de produire un savoir (même si tout le monde est d'accord pour refuser l'illusion du savoir exhaustif) ? Parmi les usages que nous en avons, quelle est / quelle doit être la place de l'usage « référentiel », comme guide bibliographique ; cet usage-là, de la part de nos potentiels lecteurs, doit-il être principalement visé ? Envisageons-nous, et comment, d'assumer et / ou de tester des / nos méthodes et des / nos questions (celles de l'histoire du littéraire) dans le travail sur ce texte (avec, à l'horizon, la question de ce que nous voulons manifester par là) ? S'agit-il plutôt d'ouvrir une réflexion sur ce que beaucoup / certains d'entre nous ont déjà fait avec ce texte dans le passé, et de voir ce qui a changé pour eux ? L'enjeu n'est-il pas de renouveler la question de ce que c'est qu'éditer un texte, ce que c'est qu'éditer ce texte ? Ces réunions ont permis d'apporter des réponses assez nettes à ces questions. Nous n'envisageons pas de faire seulement une édition « savante » de La Bibliothèque française, mais un travail d'encadrement problématique : il s'agit en effet pour nous non de conforter l'usage majoritairement référentiel et discontinu qui en est actuellement fait par nous autres doctes, mais d'arriver, autant que possible, à cerner ses enjeux propres et ses effets, tels qu'ils ont été expressément définis et programmés par Sorel, ou sont le résultat implicite des parallélismes et des écarts par rapport au genre (déjà bien constitué) de la bibliothèque. L'essentiel du travail éditorial devrait donc consister, outre l'établissement et l'annotation du texte, en une introduction, et surtout un dossier critique d'analyses croisées des procédures et des positions qui y sont à l'œuvre. D'ores et déjà, sa lecture en continu par chacun, selon ses modes d'interrogation propres, a permis de voir se dessiner un certain nombre de sujets d'enquête. * Le projet d'une bibliothèque « française » implique une position de « moderne ». Encore faut-il apprécier les inflexions propres à Sorel de cette modernité, notamment dans sa conception de la langue (son progrès pose celui de la conservation de la mémoire des siècles français passés, et de leur histoire), des traductions (à développer et à renouveler, car elles doivent adapter l'héritage à l'évolution), des points forts de cet héritage (l'apport des moralistes et des philosophes semble l'intéresser davantage que celui du modèle épique, pourtant d'actualité), ainsi que dans les figures « modernes » qu'il met en avant (Montaigne, Guez de Balzac, plus que Théophile et Descartes ?) * L'attitude de Sorel apparaît comme pragmatique, voire « matérialiste ». Sa bibliothèque n'a rien d'une bibliothèque « idéale » : il prend en compte l'état du marché des livres[1] (une analyse, sur un point précis, des catalogues des libraires devrait pouvoir éclaircir ce point) et les transformations du public. Tout en refusant les discours dogmatiques sur les savoirs, et en rendant compte de ce qui circule dans l'opinion, il tient à l'orienter, en mettant à disposition l'essentiel (à ses yeux) de ces savoirs pour ce public nouveau, ce qui le conduit à opérer des déplacements, parfois majeurs, par rapport à la tradition scolastique. Par là même La Bibliothèque française est une forme d'action de Sorel dans le champ littéraire et intellectuel de son temps. * Si Sorel accorde une place majeure à l'Histoire (et à l'histoire de la langue), il ne construit pas vraiment une « histoire littéraire » (sauf peut-être dans son « récit » de la querelle des lettres de Balzac) dans la perspective pourtant des belles lettres : faut-il l'analyser comme un paradoxe ? D'autre part, ce texte laisse-t-il cerner sa propre histoire, dans la mesure où le projet semble remonter très loin dans l'histoire personnelle de Sorel, laquelle a connu des engagements (stratégiques ?) différenciés. * Cette bibliothèque est aussi un texte… Dans la mesure où Sorel ne cesse de faire jouer deux critères majeurs de valeur (même si la poétique trouve plutôt sa place dans De la Connaissance des bons livres), la doctrine et l'élégance (utilité et savoir, force et ornement, choses gaies et choses sérieuses, éloquence et agrément…), non seulement il donne à analyser les variations de ces critères en fonction des genres considérés - par le biais de la classification en genres qui apparaît ici comme une des innovations majeures -, mais encore il invite à lire cette bibliothèque comme un exemple de « juste tempérament » entre savoirs et politesse, voire enjouement. Resterait-il quelque chose ici du Sorel « comique » (au sens du Francion) ? Resterait-il quelque chose de la pratique libertine d'une énonciation piégée, laissant l'espace d'une lecture déniaisée ? Quelle conception du rôle de la fiction, par rapport à celui de la « doctrine », se dégage-t-elle (probablement du côté d'une position moins « anti-romanesque » qu'on ne l'a dit) ? And so on… (toutes réactions seront les bienvenues…) Comme l'aurait dit Sorel, nous nous efforcerons dans cette édition non pas de « tout avoir » (de faire croire que nous savons tout), mais d'avoir « à peu près tout ce qu'il nous faut » (falloir, ou faillir ?) L'objet de la prochaine réunion (13/03/2004) sera de déterminer la teneur du dossier critique, composé de contributions assumées par chacun et/ou écrites à plusieurs mains. Les débats sur les choix matériels (degré de fidélité à la forme matérielle du texte original, établissement des variantes de l'édition de 1664, annotations, bibliographies…), provisoirement laissés de côté, devront ensuite être repris.
Réunion du 13 mars 2004 Le groupe de travail sur l'édition de la Bibliothèque française de Sorel s'est réuni le samedi 13 mars, pour faire le point sur l'avancée des travaux. Le texte de Sorel a été entièrement saisi, restent à fixer des questions éditoriales (saisie et présentation des variantes, place et étendue des notes, nature des index), que nous avons préféré réserver à une réunion spécifique (fixée début mai), afin de nous consacrer essentiellement à la constitution du dossier critique. Les dernières réunions avaient été l'occasion pour chacun des membres du groupe de proposer des pistes de réflexion qui pourraient faire l'objet d'un dossier : Alain Viala, qui proposait initialement de réfléchir à la question de la modernité de Sorel suggère de déplacer la réflexion autour de Sorel et la modernité, question qui constitue une problématique constante pour les autres dossiers. Michèle Rosellini propose un travail autour du genre de la bibliothèque, en envisageant la singularité (la modernité ?) de cette bibliothèque française par rapport aux autres en amont et en aval. Cette réflexion sur la bibliothèque trouve un écho dans la proposition de Karine Lanini de travailler sur la référencialité du texte de Sorel, à travers son rapport à la librairie du temps. Michèle Rosellini souhaite également faire une place aux “ jugements ” particuliers que constituent les cas Montaigne et Charron, proposition qui rejoint celle de Mathilde Bombart, autour de la singularité de la notice sur Balzac et la querelle des Lettres : outre la dynamique de la querelle, quelle est la place (et le statut) que donne Sorel aux événements de la querelle, constitutifs d'une histoire littéraire ? Mathilde Bombart propose également de travailler à la question de la langue, considérée à travers l'intérêt de Sorel pour la “ naïveté ” de la langue française (les vieux mots) et son rapport avec les débats contemporains. Dans la même perspective, Laurence Giavarini propose de faire le point sur le “ progrès de la langue ” défendu par Sorel, et Claudine Nédélec de réfléchir aux questions de style chez Sorel : d'un côté le style comme objet de jugement de la part de Sorel, de l'autre le style de Sorel comme moyen d'identification de l'écrivain Sorel et comme instrument de jugement équivoque. Laurence Giavarini souhaiterait également réfléchir au rapport de Sorel à l'auctorialité à partir d'une réflexion sur les usages qu'il fait des noms d'auteur, et Filippo D'Angelo à la conception de la fiction chez Sorel, à partir d'une analyse de sa terminologie esthétique et de sa position par rapport aux autres théories du roman en vogue à l'époque. Enfin, Dinah Ribard propose une lecture de la Bibliothèque Française comme discours sur les savoirs (l'ordre du texte comme apprentissage orienté à travers les savoirs), perspective qui constitue, comme la question de la modernité, un horizon de réflexion commun à toutes les propositions du dossier critique. La réunion a aussi été l'occasion de discuter sur l'ordre de présentation de ces différents dossiers, et sur la nature de l'introduction générale de l'édition, dans laquelle nous souhaitons réaffirmer nos principes éditoriaux : faire apparaître un emploi non pas référentiel mais problématique de la Bibliothèque Française aujourd'hui.
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