Le Débat Stratégique Nº39 -- Juillet 1998

Colombie : l'Eglise et le Président peuvent-ils protéger le processus de paix ?

Par Alain Joxe



L'Eglise colombienne est fortement engagée dans la mise en forme d'un processus de paix. Mais à son tour, le président Pastrana, sans attendre son entrée officielle en charge, a entamé au mois de juillet des négociations directes avec les FARC (entrevue avec le maquis de Manuel Marulanda sur le terrain, contact à la réunion de Mayence avec l'ELN). Un espoir de paix s'empare de l'opinion. Ce processus est-il une perspective réelle ? Comment le protéger dans la configuration des forces actuelle ?

L'Eglise et l'ELN

La "Commission nationale de conciliation", créée sous les auspices de la conférence épiscopale présidée par l'Archev que de Medellin, organise actuellement l'"Asamblea de la Sociedad Civil por la paz" (fin juillet/début août) après avoir consulté de nombreuses organisations, syndicats, et corporations, et soutenu des mouvements de base en faveur de la paix dans de nombreuses régions.

Le 26 mars, un préaccord avait été signé avec la guérilla de l'ELN à Madrid. Ce mouvement de guérilla insiste sur la nécessité d'arriver à un accord humanitaire devant la montée dans l'usage de la force atteint par l'affrontement armé et demande à la Commission de conciliation de produire une proposition d'accord dans ce domaine. A la réunion en Espagne assistaient des délégués officiels de l'ELN, des fonctionnaires des gouvernements colombien et espagnol et des membres de la Commission de conciliation nationale. La pré-négociation s'est interrompue après avoir été dévoilée par une fuite. Elle reprend cependant publiquement près de Francfort le 13 juillet en présence de délégués de l'ELN et des organisations de "victimes de la violence", de représentants de l'épiscopat allemand et espagnol, et peut-être du Vatican. Le président Pastrana lui donne au dernier moment son appui. Cette volonté de limiter la violence contre les civils pour protéger le processus s'explique par plusieurs assassinats dont le massacres de Barranca Vermeja attribué à des paramilitaires. Mais le chef de l'AUC ("Autodefensa Unidas de Colombia"), Casta-o Gil, affirme qu'il n'a pas donné son accord à l'opération attribuée à des milices nouvelles de la "British Petroleum"1.

Une partie de l'armée inquiète des dizaines de milliers de réfugiés qui s'enfuient des zones de massacre est convaincue que la solution du conflit n'est pas militaire comme l'indiquait le 31 mars au Sénat le Gén. Manuel José Bonett commandant en chef des forces armées. Il ajoute dans une interview du 5 avril2 : "Quand j'ai lu les déclarations [de l'ELN] j'ai trouvé des points de convergence et je l'ai dit au Congrès. Tant qu'on ne trouve pas de solutions aux problèmes structuraux, il n'y aura pas de paix. Ils [l'ELN] ont découvert et moi aussi j'ai découvert que la nation ne veut plus de guerre. J'insiste sur des solutions sociales, économiques et politiques, et c'est pourquoi quand j'ai lu le préaccord de Madrid cela m'a rendu optimiste3." Il pense que l'ELN est "plus avancée que la FARC dans le processus de réflexion qui mène à vouloir la paix".

Le facteur américain

Le retournement américain du front principal "anti-narco" au front principal "anti-FARC" viendrait brouiller le contexte. Il a son origine au Congrès, dans la droite républicaine militariste. Selon des commentateurs américains, les FARC appellent à l'unité d'action entre toutes les forces révolutionnaires pour résister à toute intrusion américaine dans les affaires intérieures de Colombie ; "les US déploient actuellement [...] 200 conseillers en lutte anti-narco mais, du fait que les FARC sont en liaison avec les narcos, il s'ensuit que les conseillers conseillent dans la lutte contre les FARC". Selon cette source, "les Etats-Unis devraient décider entre deux options : ou bien renoncer à maîtriser la situation en Colombie et faire un cordon sanitaire, ou bien passer d'une position de conseiller à un rôle opérationnel ; une autre solution : essayer de séparer l'ELN des FARC en offrant quelque chose mais quoi ?" On admet que ce commentaire est destiné à créer la division entre les guérillas, plutôt qu'à favoriser le processus de paix.

Une position européenne en général serait plutôt de penser que l'Eglise peut convaincre l'ELN et que le Président peut ouvrir un espace aux FARC. Resterait à l'armée à neutraliser les paramilitaire ou à peser sur l'aile "modérée" de Casta-o à s'en tenir à ses positions pacifistes pour que le processus ne s'interrompe pas dans des massacres. Le raidissement ou l'urgence américaine viendrait, selon le Washington Post, de ce que les Américains sont en train de remporter une victoire militaire au Pérou contre les narcos4. Une raison est "qu'ils opèrent dans des équipes binationales et que l'armée péruvienne est beaucoup moins corrompue que les autres" (la mexicaine et la colombienne sont visées) ; l'autre raison est que, à cause de cette coopération, des équipes mixtes de radaristes ont réussi à éliminer, en abattant les avions qui ne répondent pas aux sommations, une bonne partie des vols clandestins de la régions qui servaient à évacuer la coca sous forme de pâte (pour sa transformation en cocaïne en Colombie). On est passé au Pérou de 752 vols détectés en 1992 à 96 en 1996, selon le rapport de "US Drug Enforcement Administration" de juillet 1997. Mais cette victoire a provoqué le déplacement vers la Colombie de la plupart des cultures de coca.

Le mouvement de paix actuel est menacé comme l'ont été tous les mouvements populaires antérieurs qui ont cherché à restaurer la paix, la démocratie et les droits de l'homme. L'accord de l'Eglise, du Président d'une partie de l'armée de l'ELN et de la FARC ne suffit pas. Il faudrait aussi que les paramilitaires (et les militaires qui leurs ont été proches) soutiennent la tendance exhibée par Casta-o Gil. Celui-ci écrivait en décembre qu'il allait "voter pour Serpa" mais que d'autres paramilitaires étaient proches du candidat présidentiel militaire d'extr me-droite, le général (R.) Bedoya (qui a complètement échoué aux élections). Dans la guerre à trois camps, il faut maintenant que les AUC se définissent et peut-être se divisent. Certains veulent s'engager dans un accord de paix sans doute en échange d'une réforme agraire, que tout paysan colombien appuiera, isolant la tendance des tueurs.


Alain Joxe


1. Financial Times, 7/7/98.

2.«El ELN esta en un proceso avanzado de reflexión», interview de Bonett dans el Espectador p. 4A, 6/4/98.

3. Cambio I6 (Colombia), 6 avril 1998, interview del General Bonett.

4. Washington Post, 22 avril 1998, p. 1.



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©CIRPES -- Dernière mise a jour : Vendredi 02 avril 1999