Le Débat Stratégique Nº39 -- Juillet 1998

Nouvelles technologies intellectuelles et Empire

Par Jean Max Noyer


Le processus de numérisation des modes d'écriture et de transmission de données touche toutes les sphères de l'activité intellectuelle. Mais aussi les sphères financière, éducative, de la recherche, artistique, religieuse...

Les mouvements stratégiques associés à ce processus opèrent pour l'essentiel dans les industries de programmes : génie génétique, par exemple le programme de cartographie du génome humain. Dans le domaine du "hardware" : les composants, les puces électroniques, les supraconducteurs. Dans le domaine du "software" : la question des normes, des mémoires numériques, des "technologies intellectuelles" telles que traitement automatique des langues, ingénierie documentaire, représentation des savoirs, ...

Ces mouvement mobilisent secteur privé et public, avec entre les acteurs-réseaux économiques du secteur privé des batailles féroces (Microsoft-Oracle-Sun, etc.). Mais comme les réseaux économiques sont longs et entremêlés, que les niches innovatrices ne recouvrent pas les espaces d'autonomie décisionnelle, la recherche des points d'appui susceptibles d'offrir à la "société civile" des "lignes de fuite" s'impose.

Il y a une compréhension et une conceptualisation plus fortes aux Etats-Unis qu'ailleurs des possibilités d'appropriation socio-technique et socio-politique des nouvelles techniques d'information et de communication(1). Il s'agit d'accroître la performativité globale des "intelligences collectives", constituantes de la puissance, tout en essayant de contrôler les effets pervers mais inévitables résultant de la dissémination pour l'instant relativement ouverte de ces techniques. Il est simultanément nécessaire de les répandre pour que le système fonctionne, mais plus elles se répandent, plus elles sont incontrôlables.

De ce point de vue, Internet joue dans le domaine civil un rôle similaire à celui de la Révolution des Affaires militaires dans le domaine militaire et stratégique. Internet est structurant et représente l'expression la plus générale et la plus ouverte de l'extension du processus de numérisation. Il est donc un "problème stratégique" pour l'Empire. Il est prise sur le monde, création d'un espace-temps de type topologique renouvelant les modes de propagation de la puissance intellectuelle à travers des modes d'inscription et d'écriture renouvelés. Au coeur se joue la question politique et géopolitique de la mémoire. Toute une critériologie est là en chantier, couplée à l'extension de l'ordre marchand, lui même attaché aux flux de la monnaie numérique et au développement de communautés de savoirs plus mouvantes et plus fluides. Elle participe d'une tentative d'emprise sur le monde hétérogène qui peuple et constitue le "réseau". Il y a là un puissant travail d'altération-création, au coeur des stratégies impériales. Car Internet n'est pas , de ce point de vue, totalisable, même à travers les méthodes les plus performantes d'analyse des grands fonds documentaires et des mémoires numériques. "Plus le cyberspace s'étend, plus il devient universel, moins le monde informationnel devient totalisable."(2) Des processus de différenciation surgissent sans cesse, provoquant une permanente "détotalisation".

D'où une double tension pour la volonté de puissance et de contrôle de l'Empire.

D'une part atteindre la maîtrise des normes, des standards d'écriture et des logiciels. D'autre part anticiper les effets des différenciations générées par le mouvement de décontextualisation.

Certes l'anglais est une langue mondiale, mais nous devrions accorder une aussi grande attention aux techniques d'écriture numérique, aux normes numériques qui contrôlent les possibilités ou les restrictions de différenciation, de singularités, de particularismes. Car de nouvelles formes d'altérité déjouent sans cesse l'idéal de maîtrise impériale, politique et/ou économique, qui, sous certains des habits des théoriciens du désordre et du chaos, ne cesse de tenter de réaliser le marquage de la réalité politico-stratégique. Au-delà des possibilités d'espaces corsaires, d'autres champs de forces se déploient pour ceux qui souhaitent participer à l'émergence d'une conscience stratégique européenne.

La crainte de détotalisation génère diverses réactions. L'une du coté des technologies de traitement de l'information (Indexing, Filtering, Sense-making...). L'autre, plus directement techno-politique vise à fragmenter, à strier le réseau à partir de multiples critères, culturels, idéologiques, religieux, en cassant certains standards, en en créant de nouveaux, en jouant sur les modes et rythmes de la dissémination des technologies intellectuelles favorisant l'émergence et l'exploitation des intelligences collectives. De telle sorte que le tissu sans couture du réseau prendrait alors des allures plus féodales.


Jean Max Noyer

(1) - Z. Brzezinski, Between Two Ages: America's Role in the Technetronic Era, New York, 1970
(2) - P. Lévy, Les nouvelles technologies de l'intelligence; l'avenir de la pensée à l'ère informatique, Paris, Editions de la Découverte, 1990.


Retour haut de page / au sommaire
©CIRPES -- Dernière mise a jour : Vendredi 05 mars 1999