Le Débat Stratégique Nº39 -- Juillet 1998

Guerre de libération au Kosovo

Par Alain Joxe


Tout le monde fut en retard d'un coup dans l'échiquier diplomatico-militaire du Kosovo. Les Serbes, les Européens, les Américains.

Le président yougoslave s'est imaginé qu'il pouvait aisément donner le coup de grâce sans intervention extérieure à une population opprimée, mobilisée pen dant neuf ans sur des normes de résistance non violente. Les Européens se sont endormis sur l'idée que les Américains, interdisant le massacre des Kosovars pour des raisons de grande stratégie balkanique, seraient entendus par le couple Milosevic-Seselj. Les Américains eux-mêmes n'en reviennent pas d'échouer dans leur turbo-diplomatie, mais ils admettent que la situation militaire est en passe d'être équilibrée par l'afflux d'armes et la force relative des combattants recrutés sans difficulté par l'UCK. D'où l'entrevue de M. Holbrooke avec l'Armée de libération du Kosovo, en juin et l'affirmation réitérée qu'une action militaire de l'OTAN peut intervenir sans aval de l'ONU.

Seuls les Kosovars sont à l'heure juste. On leur en veut d'être autonomes, mais après 9 ans de pacifisme ultra-organisé, ceux qui passent à l'action armée défensive ne peuvent être qualifiés de "fauteurs de guerre". Les techniciens du nettoyage ethnique ont pu à Belgrade envisager une expulsion de tous les Kosovars, mais on peut aussi désormais penser une défaite militaire yougoslave et ce sera à Milosevic de négocier pour l'éviter.

La frontière albanaise est perméable. Les troupes spéciales peuvent bien donner l'assaut en juillet aux réduits que l'UCK a érigé en juin au centre du pays, à Ada et Belacevac, autour des mines de lignite qui alimentent des centrales électriques vendant du courant à la Macédoine et à la Grèce, et des gisements métalliques qui constituent une ressource non négligeable pour la Serbie. Ils ne peuvent pas en même temps fermer les frontières vers l'Albanie, la Macédoine et le Montenegro, et tenir la capitale Pristina. Les Kosovars, s'adaptent et il n'est pas exclu qu'ils parviennent à engluer les forces miloseviennes, dans un guêpier sanglant. La fuite des 10 % de population serbe d'origine rendra absurde l'idée d'un nettoyage ethnique des Kossovars au profit des Serbes : la politique de Milosevic aura abouti à son contraire.

L'internationalisation du conflit se précise depuis que les réfugiés menacent de déstabiliser l'Albanie, la Macédoine et le Monténégro. M. Kofi Annan qui met en garde contre la possibilité d'une "nouvelle Bosnie" s'oppose aussi à tout usage de la force contre la Serbie sans aval du conseil de Sécurité. Mais les Russes auront intérêt à sauver l'ONU par leur accord. Juridiquement, "le Kosovo c'est la Serbie" comme "l'Algérie c'était la France". Avec l'UCK, une armée et un mouvement de libération, les Kosovars pourraient recevoir un jour aide et reconnaissance officielle de l'ONU.

Les ministres des 15 ont d'abord réclamé en juin, sur le ton d'une incantation, le retour aux négociations. M. Rugova l'accepte toujours, mais en échange d'un cessez le feu que Milosevic refuse. La diplomatie allemande s'est obstinée dans le thème bosnien de la neutralité hostile aux deux camps violents : "On ne va pas laisser tomber Rugova pour l'UCK", déclare le ministre Klaus Kinkel, Mais c'est le soulèvement de l'UCK et la menace d'intervention de l'OTAN plutôt que la non-violence qui peuvent convaincre Milosevic de négocier. La France, sans abandonner la préférence à la négociation, va devoir prendre une position plus claire sur le droit d'autodétermination des Kosovars.

L'éclatement de la fédération Yougoslave ou du moins sa confédéralisation est aujourd'hui probable, et peut être un facteur de paix. Le Monténégro accueille les réfugiés serbes et albanais et ordonne aux mobilisés de déserter l'armée yougoslave dans la guerre du Kosovo. Seule partie de la "grande Serbie" qui s'achemine lentement vers la pratique de votes démocratiques sur une base politique, le Monténégro se sépare de la Serbie miloseviciste "purificatrice".

L'avenir, même en Bosnie, est à des regroupements régionaux qui devront être pilotés hors du système ethniciste serbe (et croate) par des forces politiques et économiques plus rationnelles et des regroupements civiques plus politiques.


Alain Joxe

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©CIRPES -- Dernière mise a jour : Vendredi 05 mars 1999