Le Débat Stratégique Nº40 -- Septembre 1998
L'enjeu afghan dans l'ensemble régional
Par Elie Kheir
Les récentes victoires des Talibans afghans affecteront durablement la configuration stratégique de toute la région s'étendant de l'Asie centrale à l'Inde1.
Le positionnement des différents Etats de la région s'articule notamment autour du projet de gazoduc liant les ex-républiques soviétiques à l'Océan indien, en passant par l'Afghanistan en guerre depuis plus de vingt ans.
Deux consortiums, l'un argentin, Bridas, l'autre américain, UNOCAL - en coopération avec l'Arabie saoudite, tentent d'arracher les contrats de contruction de ce gazoduc évalués à plusieurs milliards de dollars.
Intérêts divergents et convergents2
Tout d'abord, les nouvelles élites dirigeantes d'Asie centrale cherchent à développer l'exploitation et la vente de leur pétrole pour consolider leurs positions politiques : la richesse obtenue pourrait favoriser, si elle est bien investie, un développement économique et un bien-être avec lesquels ils pourraient acquérir la loyauté de leur peuple et leur assurer aussi plus d'indépendance à l'égard de Moscou.
D'autre part, pour l'Asie du sud et surtout pour le Pakistan, un gazoduc terrestre pourrait leur offrir l'énergie pour moins chers afin de soutenir leur croissance économique, particulièrement après l'imposition des sanctions américaines contre l'Inde et le Pakistan à la suite des essais nucléaires de ces derniers (mai 1998).
Ensuite, pour les deux consortioums, il y a la possibilité d'une vente énorme de technologies et d'expertises qui manquent cruellement et aux acheteurs et aux vendeurs de l'énergie d'Asie centrale.
Il y a enfin aussi des intérêts globaux en question. Tant et aussi longtemps que les Etats-Unis poursuivent leur politique du double containment contre l'Iran et l'Irak, ils vont opter pour le corridor pétrolier afghnao-pakistanais au détriment de celui de l'Iran à l'ouest de l'Asie centrale et de celui du nord passant par la Russie. Cela permet aux Etats-Unis de contrôler cette exportation stratégique vers le sous-continent indien à l'abri des tourmentes caucasiennes et russes, et d'enlever ce marché à l'Iran. D'ailleurs, dans la perspective de contenir l'Iran, même le lobby pro-israélien AIPAC, a montré un intérêt particulier dans le projet du gazoduc afghan.
La stabilisation afghane en question
Dans ce contexte, il n'est pas surprenant de voir le projet de Bridas contrarié par un consortium puissant dirigé par la firme américaine UNOCAL et que les ambassades de Washington fassent la promotion de cette dernière.
L'aggravation du conflit entre l'Iran et les Talibans qui contrôlent 90 % de l'Afghanistan actuellement, le rôle pakistanais dans les vicoires des "étudiants en religion" ainsi que la peur des pays d'Asie centrale d'un "débordement" de l'effet taliban à travers les mouvements wahhabites, financés par l'Arabie saoudite et très actifs dans ces pays, font que, très probablkement, la guerre pour l'Afghanistan/corridor a de "beaux jours" devant elle.
Toutes ces incertitudes avec "les aventures d'Oussama ben Laden" pèsent sur la stabilisation permanente de l'Afghanistan et ont amené UNOCAL à suspendre provisoirement son projet afghan, au moins publiquement. L'Arabie saoudite, aussi l'un des trois pays3 qui ont reconnu l'Etat taliban vient de rappeler son chargé d'Affaires à Kaboul, question de faire pression sur les nouveaux seigneurs de l'Afghanistan.
Elie Kheir
1. Financial Times, 17/09/1998.
2. An-Nahar (Beyrouth), 21/09/1998.
3. Les deux autres sont les Emirats Arabes Unis et le Pakistan.
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Dernière mise a jour :
Vendredi 16 avril 1999