Le Débat Stratégique Nº40 -- Septembre 1998

Editorial : 1929 = 1999 ?


Peut-être l'histoire ne bégaiera-t-elle pas. Mais les conséquences de l'accumulation des crises financières et monétaires sur le globe entraîneront des changements dont il est nécessaire de rechercher la traduction en termes de tensions, de conflits et peut-être de violence collective, notamment pour l'Europe.

Un repli des échanges commerciaux est inévitable. En Europe la diminution des exportations vers l'Asie, la Russie et sans doute l'Amérique latine augmentera la part des échanges internes. La concurrence s'accroîtra entre producteurs européens, et aussi face aux importateurs externes, mais la solidarité de l'ensemble devrait connaître la même tendance. Ce n'est donc pas seulement de l'euro que devrait naître un espace économique de plus en plus interdépendant et solidaire, mais aussi des échanges de biens et de personnes.

L'affaiblissement des recettes des pays mono-exportateurs, notamment de pétrole, amoindrira leurs capacités d'importation et créera tensions internes, faiblesse politique, instabilité locale et conflits. L'Afrique, l'Asie, notamment centrale, et peut-être l'Amérique latine devraient être touchées. La pression démographique en direction de l'Europe devrait s'accroître. Moins de mondialisation et plus de "continentalisation" est une hypothèse dans de grands ensembles plus auto-centrés.

En Europe, après la maîtrise de l'inflation, préalable à l'euro, le recours à la "planche à billets" est normalement interdit, pour financer des dépenses "improductives", notamment de relance de type militaire. Tout se passe comme si le projet européen, toujours lié à un projet de paix, s'était interdit le séculaire "financement de la guerre à crédit".

Simultanément, l'inévitable dépendance pétrolière de l'Europe vis-à-vis du Moyen-Orient ira croissant. Ni les ressources énergétiques de la mer du Nord, ni celles du Caucase et de Russie ne suffiront aux besoins prévisibles. Or, contrairement aux EU, dont les sociétés pétrolières dominent la distribution du pétrole, les Européens font confiance aux forces du marché pour leur approvisionnement et ne disposent d'aucune stratégie énergétique commune. Les relations commerciales, et donc pacifiques, avec cette zone deviendront obligatoirement prioritaires au début du prochain millénaire. Une stratégie de tension sera de moins en moins jouable pour les Européens, pour des raisons de proximité géographique, d'implantation humaine et d'inadéquation des moyens de protection techno-militaires face à l'éventail des moyens de violence (terrorisme + capacité technique).

Une différenciation des intérêts entre une Europe dont l'interdépendance et les vulnérabilités s'accroîtront, et son allié les EU, est susceptible d'apparaître. Dans la mesure où ces derniers seraient amenés à se focaliser sur leurs problèmes internes et/ou propres, la solidarité euro-atlantique pourrait s'affaiblir face à des intérêts, des analyses et des moyens d'action divergents. Il pourrait en naître une identité stratégique européenne. Mais les EU, seule superpuissance militaire, ne sont pas prêts à mettre en place un équilibre des pouvoirs au sein de l'Alliance ou de l'Otan dont quelques spécialistes s'apprêtent à replâtrer la stratégie pour avril prochain. Si les risques et défis auxquels les EU et les Européens seront soumis suscitent des analyses trop distinctes, un affaiblissement réciproque ou un découplage devront naître de cet écart.



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©CIRPES -- Dernière mise a jour : Vendredi 05 mars 1999