Le Débat Stratégique Nº40 -- Septembre 1998

Dayton : chronique de l'impasse

Elections en Bosnie, guerre au Kosovo

Par Alain Joxe




Nous avons écrit un peu durement il y a deux ans qu'en Bosnie, en octobre 19961, "tout le monde était berné par des événements de propagande, des élections en carton-pâte à la Potemkine, une constitution non viable en partie destinée à assurer la réélection de Clinton..." Les inspecteurs de l'OSCE acceptèrent sous pression, d'émettre un satisfecit hypocrite même si l'entrée des Bosniaques sur les territoires contrôlés par la "République serbe" ou le HDZ croate avait souvent été dissuadée. Ensuite, les élus des expulsés n'ont jamais pu rejoindre leurs sièges. C'était la paix, mais on voit aujourd'hui de quelle paix il s'agit.

Paix militaire américaine et élections ethniques

En septembre 1998. L'OSCE renonce comme en 1996, à déclarer nulles ces élections qui portent au pouvoir des élus décidés à violer les définitions de Dayton, "purificateurs" et criminels de guerre souvent avérés. La SFOR qui a succédé à l'IFOR est allégée et ne crée rien d'autre qu'une nécessité permanente d'intervention militaire, condition de sa propre reproduction, elle fonctionne donc comme obstacle à une reconstruction économico-politique de temps de paix.

Ce n'est pas parce que la mission de la SFOR est militaire que l'économie et la politique ne redémarre pas en Bosnie, c'est parce que c'est une mission purement militaire, elle n'a pas de réelle mission politique locale (elle refuse sur ordre ou se veut incapable d'arrêter les principaux criminels de guerre). Elle a reçu uniquement la mission formelle de veiller à une paix formelle dans une constitution formelle.

La mission de la SFOR et celle de ses composantes nationales européennes, dont la nôtre, procède ainsi d'une version culturellement purement américaine, du rôle de la force dans la diplomatie, la politique et la reconstruction. La Sfor n'est pas une institution "onusienne". Sa démarche s'explique par la représentation américaine de la victoire totale. Le système de Dayton reste pervers politiquement car il supposerait à son fondement une victoire militaire américaine totale, qui évidemment n'a pas eu lieu, en Bosnie. Le modèle des Américains c'est la Guerre civile (que nous appelons la Guerre de sécession) la défaite de l'Allemagne, du Japon, la pratique du diktat dans les Caraïbes. La défaite du Vietnam n'existe pas comme expérience politique affinant leur rapport au "terrain", mais débouche seulement sur l'idée qu'il ne faut plus jamais combattre à terre. Les incompétences, sources de l'échec stratégique américain en Bosnie sont des tournures stylistiques anciennes et formalisables de leur savoir-faire. La destruction en cours de l'exécutif démocrate par le législatif républicain déchaîné ne va rien améliorer.

Le système ne peut pas imposer la démocratie comme en Allemagne et au Japon. Mais les Européens mis en situation d'exécutants "au civil", ne peuvent pas non plus proposer leur savoir faire militaire post-colonial de "protection" pacificatrice, version purifiée de l'intelligence coloniale vouée aux tâches onusiennes, qui persiste tout à fait chez les militaires français et anglais (avec deux écoles très différentes).

Dayton procède en fait d'une stratégie impériale, américaine myope et politiquement incohérente, de division de l'adversaire au jour le jour, l'adversaire étant l'ensemble des sociétés bosniaques disjointes, fauteurs potentiels de désordre. Une menace militaire contrôle le retour à la guerre, mais empêche le retour à la paix car elle ne peut l'imposer. Elle est maintenue, par quatre facteurs hétéroclites instables s'annulant deux à deux selon le principe "check and balance" :
  1. La constitution, le peuple

    1.1 - La constitution au lieu de séparer des pouvoirs fonctionnels concurrents, fige les coalitions des guerres civiles intercommunautaires à deux camps et à trois camp, guerres qui ont bien eu lieu en Bosnie. Cette constitution ne représente donc pas la souveraineté des peuples mais la menace de retour de la guerre en permanence au moindre conflit.

    1.2 - Contradictoirement, la pression populaire qui joue partout, même chez les Serbes, contre ce retour à la guerre, prend dans cette constitution paradoxalement la forme d'un appui aux forces extrémistes qui paraissent seules en mesure de procurer la protection militaire contre la guerre, c'est-à-dire la souveraineté hobbesienne.
    Entre la guerre institutionnalisée dans la constitution et la paix fasciste, la présence militaire de la SFOR reste dès lors seule médiatrice, mais elle bloque tout.

  2. L'Europe, les Etats-Unis

    2.1 - L'économie est laissée en grande partie aux apports et à la gestion européenne qui reste paralysée en raison même de la militarisation persistante des territoires.

    2.2 - Contradictoirement, les troupes de surveillance, organe croupion surveillant la reconstruction, sont laissées sous leadership américain sans mission civile. Ce découplage décrédibilise les tentatives d'hégémonies européennes locales et de restauration des flexibilités de temps de paix. Avec le temps tout passe, pense-t-on mais c'est à condition que les pires extrémistes ne restent pas aux commandes.
Seselj aux commandes en Bosnie et au Kosovo ?

Le leadership international euro-américain disjoint ne crée aucun protectorat convaincant en ex-Yougoslavie. L'Affaire du Kosovo est là pour le confirmer, l'espace de "liberté guerrière" laissé à M. Seselj au Kosovo comme en Bosnie n'est maîtrisé par rien d'unifié.

Un certain nombre de responsables occidentaux avaient cru qu'en évitant de faire pression sur Milosevic et Seselj au Kosovo, c'est-à-dire en sacrifiant pendant quelque temps les Kosovars, on renforcerait la possibilité d'un atterrissage en douceur vers la démocratie en Republika Srbska grâce au couple de transition formé par la présidente Plavsic et le premier ministre Dodik2.

C'est le contraire qui s'est produit. Le succès des Radicaux de Seselj en RS n'aurait pas pu être pire avec une décision plus rapide d'intervention contre Milosevic au Kosovo. On s'y achemine maintenant en traînant des pieds. Les 270 000 réfugiés kosovars sans ressources des forêts ou des zones frontalières, ne pourront éviter le sort réservé aux habitants de Srebrenica sans une mutation profonde des critères régissant la relation stratégique entre Européens et Américains. Les gesticulations menaçantes un peu vive de l'OTAN à la suite de la résolution ambiguë de l'ONU et la prédominance de l'interprétation euro-américaine admettant qu'une résolution prise au titre de l'article VII de la charte autorise les sanctions armées gagne du terrain mais n'a pas arrêté les massacres.

Vers un glacis de "niches" micro-fasciste ?

Une stratégie globale pousse le système international à laisser triompher dans des "niches"3 de violence des micro-stratégies dans le micro-temps-réel balisé par les quadriennats américains. Des micro-Etats non viables répressifs et violents constitués en serviteurs du glacis vont séparer par des zones semi-mafieuses les forteresses du développement et les zones abandonnées aux macro-désordres plus somptueux de type russe. Les fascismes en cordons sanitaire, c'est l'erreur de 1938. L'Europe a déjà donné. Ce n'est pas son intérêt de construire ce type de voisinage. C'est d'ailleurs la même structure que celle qui sur le plan intérieur propose un rôle au Front national.

Espérons encore que la reconstitution d'une légitimité démocratique et sociale commune va se poursuivre autour du Bantoustan bosniaque de Sarajevo le seul où la vivisection intercommu-nautaire n'a pas complètement abouti et espérons encore que d'un sursaut éthique dans les opinions surgira l'esprit de décision qui sauvera les Kosovars et mettra fin aux exploits seseljens.


Alain Joxe


1. Débat Stratégique, n° 28, sept. 1996, p. 3.

2. Débat stratégique, n° 39, juillet 1998, p. 2.

3. Sur le concept de "guerres de niche" (niche war) bâti sur le modèle de "marché de niche" (niche markets) voir Alvin et Heidi Toffler, War and anti-war, survival at the dawn of the 21st Century, Boston, Little Brown, 1993, p. 59-60 ; 89-97.


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©CIRPES -- Dernière mise a jour : Vendredi 16 avril 1999