Le Débat Stratégique Nº40 -- Septembre 1998

Une mauvaise passe pour les coopérations spatiales européennes

Par Laurence Nardon




Le projet de budget militaire proposé par Alain Richard au début septembre 1998 annonce une réduction importante des crédits alloués à l'espace. On y lit en effet une réduction de 15,9 % des crédits de paiement (2 618 MF aujourd'hui contre 3 112 MF en 1998) et de 9,6 % en ce qui concerne les autorisations de programme (2 523 MF contre 2 790).

Cette réduction ne correspond pas, en première analyse, à une réorientation de la politique spatiale militaire de la France. Le redéploiement des forces continue à donner la priorité aux moyens spatiaux de renseignement (systèmes d'observation optique et radars) et de projection (systèmes de télécommunication). Elle tient plutôt au fait que plusieurs des partenaires de la France ont finalement refusé de participer à des programmes prévus en coopération.

L'arrêt de plusieurs projets de coopération

Après avoir hésité pendant plusieurs années, l'Allemagne s'est finalement retirée du projet de satellite d'observation Hélios-II. La France, qui lancera cette année, en coopération avec l'Italie et l'Espagne, le deuxième satellite Hélios-I, a choisi de poursuivre ce programme : il faut montrer que la défection allemande ne modifie pas la volonté française de développer des moyens de renseignement indépendants. Dès 1994, l'Allemagne s'était vu proposer un satellite d'observation clef-en-main, beaucoup moins cher, par la firme américaine Lockheed. A-t-elle aujourd'hui accepté cette offre ?

Le programme de satellite d'observation radar Horus a vu également les projets de partenariat avec l'Allemagne et l'Italie s'effondrer. Ce programme, pour lequel la France a financé seule les premières études, se trouve donc mis au ralenti faute de moyens.

Enfin, la réalisation de TriMilSatCom, le système de télécommunications par satellite qui doit succéder à Syracuse-II, devait se faire avec la Grande-Bretagne et l'Allemagne. L'Allemagne a rappelé son attachement à ce projet, mais, cette fois-ci, c'est la Grande-Bretagne qui a annoncé son retrait en août dernier. Il était difficile de croire que la Grande-Bretagne accepterait de mettre en cause ses multiples coopérations avec les Etats-Unis pour une coopération européenne. La durée de vie des satellites Syracuse II doit donc être prolongée en attendant que l'avenir de TriMilSatCom soit plus clair.

La mise en suspens de ces deux derniers programmes explique la diminution du budget spatial militaire.

Cette débandade des projets de coopération européens est sans doute due au manque de motivation de nos partenaires. Les programmes spatiaux ont un coût énorme, et les industriels américains, très offensifs sur ce terrain et soutenus par un gouvernement soucieux de limiter l'émergence de systèmes indépendants en Europe, proposent des systèmes alternatifs séduisants. La volonté de déployer à tout prix des systèmes stratégiques ainsi qu'une base industrielle de haute technologie indépendants est le résultat d'un choix politique français, que nos partenaires, peut-être, ne jugent pas judicieux.

Nécessité pour la France de modifier ses offres de coopération

Mais il faut également s'interroger sur la capacité des responsables français à rendre les projets de coopération attirants pour les partenaires potentiels. Ces derniers peuvent, en effet, avoir le sentiment d'être la portion congrue dans ces programmes. Jusqu'aujourd'hui, aussi bien les industriels que les militaires français ont gardé la haute main sur les systèmes construits en commun. Dans le cas du programme Hélios-I, il semble que les industriels français ont renâclé à réaliser les transferts de technologie nécessaires pour que les entreprises espagnoles et italiennes puissent fabriquer quelques éléments du système. De plus, la gestion du satellite se fait principalement depuis Creil et les militaires des deux Etats partenaires ont le sentiment d'être des utilisateurs peu écoutés.

Il faudrait donc revoir les règles du retour industriel, afin de laisser les entreprises des autres pays retirer leur part du contrat ; il faudrait aussi donner aux militaires étrangers utilisateurs de ces systèmes une plus grande latitude dans la gestion du produit fini.

La France ne doit pas espérer mener à bien seule tous les programmes spatiaux qu'elle considère importants. Cela serait impossible financièrement et néfaste pour l'émergence d'une Europe de la défense. Elle doit à tout prix décider ses partenaires à coopérer. Ses négociateurs doivent tirer les conclusions qui s'imposent.


Laurence Nardon




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©CIRPES -- Dernière mise a jour : Vendredi 16 avril 1999