Le Débat Stratégique Nº41 -- Novembre 1998
Barcelone rattrapée par Schengen ?
Par Sami Makki
La récente construction d'un mur de barbelés de 8,5 km, le long de la frontière marocaine de Ceuta, pose la question de la nature des rapports que l'Europe entend développer avec les pays du Maghreb et plus généralement du Sud.
Ce mur comporte des dispositifs sécuritaires avec des patrouilles de la garde civile et de l'armée espagnoles, soucieuses de faire respecter les engagements pris par l'Espagne lors de la ratification du traité de Schengen en 1995. La double haie grillagée haute de 2,5 mètres qui constitue ce "périmètre de sécurité" s'accompagne de l'installation de palpeurs dans le sol et d'un dispositif vidéo sophistiqué permettant de détecter le moindre mouvement.
Ceuta est-elle le premier bastion d'une Europe qui envisage son avenir derrière une forteresse ?
Si les flux migratoires ne sont pas du même ordre, l'érection de ce mur au sud de l'Europe rappelle le dispositif mis en place par les Etats-Unis sur leur frontière de 3 200 km avec le Mexique (la frontière californienne notamment), où les arrestations se comptent en millions d'individus chaque année.
La frontière américano-mexicaine militarisée, modèle des rapports frontaliers Nord-Sud ?
De nombreux observateurs de la frontière mexicaine avaient relevé dès le milieu des années 1980 une militarisation progressive1 de la zone frontalière, avec des moyens policiers et militaires en constante augmentation. Dans ce contrôle des flux migratoires, outre les patrouilles de la border patrol, la garde nationale et l'armée sont très souvent mobilisées, réduisant la frontière du Rio Bravo à sa fonction de barrière entre les deux pays. L'Operation Alliance en 1986 avec un déploiement de l'armée, et l'érection d'un mur en tôle d'acier long de 8 km séparant San Diego de Tijuana en 1989 furent la première étape de cette militarisation.
Près de 80 % des membres et officiers de cette patrouille de la frontière sont stationnés sur la frontière Sud des Etats-Unis. L'annonce de la National Drug Control Strategy par le président Bush en septembre 1989 avait entraîné une augmentation du budget de la border patrol de 75 à 235 millions de dollars et l'instauration de manœuvres conjointes Army / Marine.
L'entrée en vigueur de l'ALENA laissait espérer un recul de ces pratiques. Les motivations économiques de ce phénomène migratoire sont trop souvent ignorées par les Etats-Unis, où mouvements de clandestins et trafics de drogue sont assimilés à des flux Sud-Nord de menaces globales pour la société américaine. Le développement des maquiladoras, usines de production proches de la frontière mais en territoire mexicain, permettant d'utiliser la main d'œuvre mexicaine, fut la première étape d'une intégration progressive du Mexique au grand marché Nord-Américain. Mais aucune réponse politique durable ne fut apportée au phénomène migratoire
La tentative de Barcelone et mise en place de Schengen
Une contradiction apparaît en Europe entre les objectifs affichés lors de la mise en place du processus de Barcelone, le développement du dialogue Euro-méditerranéen, et la militarisation des rapports entre l'Europe et son sud, comme la construction de ce mur, la multiplication des patrouilles terrestres et maritimes. L'Europe est soucieuse d'empêcher toute extension des crises et conflits locaux dits de faible ou de moyenne intensité2. Pourtant, dans les échanges entre les deux rives de la Méditerranée, les aspects sécuritaires prennent le devant de la scène au détriment des questions économiques ou culturelles susceptibles de permettre un véritable dialogue avec nos voisins du Sud. Le credo de la peur du flux de réfugiés3 semble plus porteur dans l'opinion publique que celui de la coopération et des échanges.
Le cas albanais, et aujourd'hui les menaces turques de ne plus coopérer aux contrôles de l'immigration, montrent que les risques sont réels. Mais en limitant notre représentation du Sud à ces questions, ne sommes-nous pas en train d'exclure ces populations, en leur renvoyant une image humiliante d'eux-mêmes ? Ce mur de Ceuta, contourné par les naufragés de Melilla4, ne répond en rien aux besoins de ces candidats à l'immigration vers le Nord.
Représentations mythiques et illusoires de la frontière comme symbole de l'identité européenne
Ici comme sur la frontière mexicaine, les problèmes économiques (événements algériens exceptés), sont la motivation essentielle des migrations. Alors que l'Europe monétaire se met en place, il existe une peur manifeste du Pauvre. L'Europe en formation entretient cette illusion d'une construction homogène culturellement, politiquement et économiquement en excluant les "Autres", différents de nous, en repoussant cette pauvreté à la marge de son espace.
Une sécurité sociétale, nouvelle conception de la sécurité, s'affirme afin de préserver les modèles traditionnels linguistiques, coutumiers ou religieux, face à ce que la collectivité perçoit comme des menaces identitaires, au risque de renforcer les frontières internes (ségrégation, discrimination sociale et économiques).
Les contrôles d'inclusion, et les mesures qui les accompagnent, s'inscrivent dans une logique économique qui privilégie les accords d'association et de coopération (Algérie, Tunisie, Maroc). Mais ces derniers sont bien trop laborieux et insuffisants pour répondre aux attentes de ceux qui ne voient comme issue que l'immigration, et ne font souvent que renforcer cette asymétrie économique entre les deux rives qui est la cause majeure de ces phénomènes frontaliers. Le partenariat euro-méditerranéen (prévoyant notamment une zone de libre-échange à l'horizon 2010), après la révision de la politique méditerranéenne de l'Union européenne en 1994 à Essen, laissait espérer un développement plus équilibré avec les partenaires de l'Est et du Sud. L'application des accords de Schengen garantissant un "espace de sécurité commun" ne doit pas faire oublier cette volonté affirmée dans la déclaration de Barcelone de "favoriser la compréhension entre les cultures et les échanges entre les sociétés civiles".
Sami Makki
1. Voir notamment Timothy J. Dunn The militarization of the U.S.-Mexico border, 1878-1992: low intensity conflict doctrine comes home, CMAS Books, Austin, University of Texas, 1996.
2. Dans ce cadre, les relations entre ministres de l'Intérieure des deux rives se sont resserrées avec des réunions tous les six mois sur des questions liées aux problèmes de drogue, de trafic d'armes et de mouvements migratoires.
3. Voir Michel Bôle-Richard, "Les candidats à l'immigration clandestine affluent au sud de l'Europe", Le Monde, 22 juillet 1998, p. 2
4. Voir Catherine Simon, "Les Naufragés de Melilla", Le Monde, 8 septembre 1998, p. 12-13.
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Dernière mise a jour :
Vendredi 09 avril 1999