Le Débat Stratégique Nº41 -- Novembre 1998
A quoi sert la Bundeswehr ?
Par Michael Struve
Depuis la fin de la menace soviétique, l'aile gauche et pacifiste, chez les Verts mais aussi du côté social-démocrate, croyait l'heure arrivée pour une "civilisation" de la société et des relations internationales. Mais cette notion d'une "démilitarisation" de la politique extérieure était difficile à maintenir face à des crises comme celle des Balkans. Le débat était dépassé par la réalité des nettoyages ethniques ou des massacres, qui nécessitait une présence militaire, dont l'Allemagne ne pouvait s'abstenir.
Pendant la guerre du Golfe, l'establishment politique allemand croyait encore que la participation de la Bundeswehr (BW) hors zone de l'Alliance serait évitée. Avec l'envoi symbolique de quelques avions dans l'est de la Turquie, l'Allemagne restait sur le territoire d'un membre de l'OTAN. Pour intervenir au-delà, à la demande de l'Alliance ou de l'ONU, il fallait lever les interrogations constitutionnelles. Un arrêt du tribunal constitutionnel à Karlsruhe, le 12 juillet 1994, conclût qu'une participation de la BW à des missions internationales était possible après accord du Bundestag. Mais selon l'article 87a de la Constitution, "des forces armées pour la défense du pays" reste la mission primordiale.
Mais le clivage entre traditionalistes, fixés sur la défense territoriale classique et réformateurs, optant pour des interventions hors zone de l'OTAN, traversait les partis. Encore en 1995 le ministre de Défense M. Rühe lui-même était contre le déploiement des troupes au sol dans le cadre de la participation au règlement des crises au sein des forces multinationales. Günter Verheugen, à l'époque secrétaire du SPD, plaidait contre toute participation militaire, surtout dans les zones où la Wehrmacht avait autrefois combattu, c'est-à-dire pratiquement dans toute l'Europe. Quant aux Verts, ils optaient en 1993 massivement et encore aujourd'hui pour une partie d'entre eux pour l'abolition pure et simple de la BW ou sa transformation en quelques bataillons de casques bleus. Ils partagent cette opinion avec le PDS (anciens communistes de la RDA) mais aussi avec le parti libéral, le FDP, en ce qui concerne l'abolition du service militaire obligatoire en faveur d'une armée de métier et de volontaires.
Selon les libéraux, qui conservent quelques positions dans l'ancien fief du FDP : le ministère des Affaires extérieures, l'accroissement des forces de réaction (KRK) donnerait plus de poids à Bonn dans les relations internationales et en même temps d'investir plus dans la modernisation de la BW, afin qu'elle reste compatible avec le niveau technologique de ses alliés. Contrairement à l'attente des Verts cela ne signifierait pas une baisse des coûts militaires compte tenu du prix de la restructuration des équipements et les salaires des soldats professionnels.
Certes, grâce à l'abolition de la conscription, les alliés principaux (les USA, la France et la GB) avaient réduit leurs budgets pour le personnel et réparti leurs dépenses au profit des investissements de la modernisation. La RFA dépense 62% de son budget militaire pour le personnel et 11,7% pour les acquisitions, alors que Washington et Londres se retrouvent avec un rapport de 40% à plus que 25%. Mais dans les dépenses globales pour la défense l'Allemagne reste en dessous de la moyenne de 2,2% du PIB chez des membres européens de l'OTAN. Avec 1,6% de son PIB (en prix courants) elle est loin derrière les USA (3,6%), la France (3%) et la GB (2,8%) pour l'exercice budgétaire 19971.
Depuis le début des années 90, les nouvelles exigences en matière de politique de sécurité et de technologie militaire influencent le débat de la restructuration de la BW. Pour combler le retard vis-à-vis de ses partenaires la planification budgétaire jusqu'en 2002 donne la priorité aux acquisitions pour les forces de réaction en situation de crises. Mais cela creusera l'écart avec les forces principales de défense (HVK) en matière d'équipement. La RFA doit rattraper un retard dans le domaine des systèmes de commandement, la transmission, le traitement de l'information et la capacité satellitaire.
L'investissement prévu concerne une force de réaction limitée à 53 600 soldats (16% de l'effectif total des forces), 55 000 vers l'an 2000, date d'achèvement de la restructuration. Pour pouvoir participer "de manière appropriée et efficace" aux missions de paix internationales les dépenses de défense passent de 46,68 milliards de marks à 49,30 (31e plan de financement de 1998 à 2002). Des projets coûteux comme l'Eurofighter vont être financés au détriment d'autres secteurs. Cela risque de provoquer une armée à deux vitesses si on maintient la même structure et un budget stagnant. Or, en cas de crise la capacité de mobilisation et de montée en puissance de quelques 680 000 hommes est toujours considérée comme indispensable pour une défense nationale ou européenne. Cette capacité ne peut être maintenue que par les effectifs de la conscription. Le nouveau ministre de la Défense, Rudolf Scharping, ne cède pas sur cette question, mais ne veut pas perdre la capacité de coopérer avec les Alliés en faveur de forces équipées pour répondre aux nouveaux défis par une meilleure capacité de prévention et de déplacement des troupes professionnelles. En avril 1998 encore, M. Scharping, alors dans l'opposition, avait déclaré qu'une réduction des troupes de 340 000 à 250 000 serait possible tout en gardant le Service national3. Aujourd'hui, il n'en est plus question. Pour ne pas être victime d'attaques des courants pacifistes Rouges-Verts, il a créé une commission de restructuration, à qui on donne deux ans pour élaborer un concept de réforme à "long terme". Mais la doctrine fondamentale reste celle du Livre blanc de la BW de 1994. La participation de la BW à des missions de paix de plus en plus étendues doit rester adéquate avec la mission centrale de la BW : la capacité de montée en puissance de 680 000 hommes pour défendre l'Europe dans l'Alliance.
Le ralliement aux modèles anglo-saxon et français de renoncement au service national n'est pas facile pour plusieurs raisons :
- La RFA devrait être une puissance nucléaire. Pour pouvoir opter pour une stratégie basée principalement sur le bombardement de tradition dans les forces anglo-saxonnes.
- Le rôle spécifique de la RFA serait de garantir la sécurité en Europe centrale y compris dans la zone de la mer baltique. Pour cela, il faut pouvoir recourir à des réserves, seulement permises par le recrutement à partir d'un service national.
- Renoncer à ce service signifierait aussi renoncer à un élément important de cohésion en Allemagne. 30 % des jeunes choisissent un service civil.
- Pour les trois futurs membres de l'OTAN une adhésion perdrait du sens si l'Allemagne n'avait pas assez de troupes terrestres pour protéger par exemple la Pologne face à d'éventuels dangers à l'Est.
- Se priver d'une force terrestre de défense veut dire se priver d'un minimum de marge de manœuvre pour réagir à des menaces militaires et négocier en bonne position par exemple avec la Russie.
- L'argument selon lequel l'Allemagne n'aurait que des amis autour d'elle vaut quand il s'agit de démocraties relativement stables. Mais l'idée que les menaces ont disparu est une illusion. Presque toutes les grandes crises ont commencé par des petites. Les événements en ex-Yougoslavie pourraient se répercuter sur une Russie prête alors à l'implosion.
Michael Struve
1. Framz-Josef Meirs, DGAP (Bonn/Berlin), F.A.Z., 14 août 1998.
2. Ibid.
3. Diet Welt, 16 octobre 1998.
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Dernière mise a jour :
Vendredi 09 avril 1999