Le Débat Stratégique Nº41 -- Novembre 1998
La Turquie face à son «problème terroriste»
Par Elie Kheir
Le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), fondé et dirigé par A. Oçalan, est devenu depuis le 15 août 1984, date du déclenchement de sa lutte armée, l'ennemi public numéro 1 des autorités politiques turques. La revendication du PKK, la réalisation d'un Etat kurde, entraînerait l'éclatement de la république kémaliste. Les Kurdes ont légalement les mêmes droits que les autres citoyens turcs, et nombre d'entre eux occupent des postes importants au sein de l'Etat1. Mais ils n'existent pas comme tels : les promoteurs du kémalisme les considéraient comme des "Turcs de la montagne" et ce n'est qu'en 1988, avec Turgüt Ozal, que la langue kurde fut reconnue.
Cette guerre non déclarée (civile) a déjà fait environ 30 000 morts de part et d'autre. Mais depuis la guerre du Golfe et surtout les trois dernières années, l'armée turque a nettement pris le dessus dans sa "lutte anti-terroriste".
Ennemi public numéro 1 pour Ankara, classé «organisation terroriste étrangère» par le département d'Etat américain, le PKK est cependant soutenu par la Syrie, et parfois par l'Iran, afin d'exercer des pressions sur la Turquie dans le cadre des contentieux bilatéraux. Il dispose aussi de sympathies grecques et arméniennes, à la fois pour des souvenirs de situations similaires de persécution et pour des animosités plus actuelles.
A la mi-septembre 1998, la Turquie masse des troupes à la frontière syrienne et exige que Damas expulse le chef du PKK et ferme les bases de ses forces en Syrie. Le 9 octobre la Syrie envoie A. Oçalan à Moscou, où la Douma venait de voter une résolution lui accordant l'asile politique. Mais, sous les pressions américaines, israéliennes et bien sûr turques, le gouvernement russe passe outre au vote de la Douma et le renvoie à Rome le 12 novembre. L'Italie avait laissé tenir en août la réunion du Parlement kurde en exil contrôlé par le PKK, provoquant le rappel de l'ambassadeur turc à Rome, où il revint une semaine plus tard. Le chef du PKK demande donc l'asile politique à l'Italie. Le gouvernement de centre-gauche italien considère favorablement cette demande et refuse à Ankara l'extradition du "pire criminel du siècle". Plus encore, en le libérant, l'Italie annule la demande d'extradition d'Ankara, tandis que l'Allemagne qui a émis depuis plusieurs années un mandat d'arrêt contre Oçalan n'a toujours pas demandé à l'Italie de l'exécuter.
La fureur domine la réaction turque qui décide des sanctions économiques contre l'Italie et étend ses critiques à l'Europe entière. Ces réactions s'expliquent par différents facteurs.
Les raisons de la colère turque
Alors que la Turquie avait déjà annoncé son succès pour la fermeture des bases en Syrie et le renvoi du chef du PKK, elle se heurte maintenant à des suggestions européennes de trouver un "règlement politique à la question kurde". C'est le sens d'une déclaration du ministère français des Affaires étrangères. Pour sa part le ministre allemand J. Fischer estime que "la présence à Rome de M. Oçalan est une chance à saisir pour un règlement durable de la question kurde". Le vice-ministre italien, M. Umberto Ragneri avance l'idée que «l'Italie pourrait accueillir un congrès sous l'égide de l'ONU réunissant tous les pays où vivent des minorités kurdes»2. Mais pour le président turc S. Demirel, «l'insistance pour trouver une solution politique au problème kurde pourrait transformer la Turquie en une autre Yougoslavie»3.
Parmi ses alliés de l'OTAN, seuls les Etats-Unis soutiennent la demande d'extradition.
Mais la Turquie se heurte en Europe de plus en plus à l'infleunce politique des Kurdes (environ 800 000 en Europe surtout en Allemagne), qui ne peut être réduite à un problème de lutte antiterroriste. Les Kurdes disposent en effet de centre culturels, de radios, d'une télévision et exercent une influence sur la politique des Etats européens vis-à- vis de la Turquie. L'ensemble du contentieux euro-turc, des droits de l'homme au système politique en passant par le rôle des militaires est ainsi cristallisé par la décision de l'Italie. Paradoxe, ce pays est au sein de l'Union le plus fervent défenseur de l'entrée de la Turquie et sa position dans la question chypriote est la plus proche de celle de la Turquie4.
Simultanément, le PKK a subi depuis quelques années divers revers politiques et militaires. Voulant profiter de l'affaiblissement de l'Irak il a cherché à s'implanter parmi les Kurdes du nord de l'Irak, mais aussi d'Iran, suscitant les oppositions des représentants politiques kurdes dans ces pays.
Divergences stratégiques
De plus, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne avaient réuni à Washington les représentants des deux partis kurdes du nord de l'Irak opposés au PKK, et soutenus la Turquie dans ses exigences vis- à-vis de la Syrie de fermeture des bases du PKK. La stratégie américaine, soutenue par les Britanniques consiste en effet a constituer au nord de l'Irak un pouvoir politique kurde unifié et surtout opposé à Bagdad dans une revendication d'autonomie régionale plus ou moins forte5. Mais cette stratégie inquiète la Turquie qui y voit les éventuels effets en retour chez ses propres citoyens kurdes. Ses victoires militaires et éventuellement diplomatiques en Syrie ne se traduisent donc pas forcément par des succès politiques6.
Cette déconvenue survient dans un contexte de grave crise politique interne. Le Premier ministre, accusé de collusion avec des milieux mafieux est renversé. Par ailleurs, les compagnies pétrolières ont refusé d'adopter le projet de gazoduc Bakou-Ceylan, très profitable pour la Turquie et soutenu par les Etats-Unis.
Ces multiples difficultés expliquent en partie l'escalade nationaliste qui devient le dernier facteur d'unité politique.
Elie Kheir
1. Bien que les Arméniens et les juifs de Turquie disposent d'écoles et de journaux, ce qui reste interdit aux Kurdes.
2. Financial Times, 20 novembre 1998, p. 3.
3. An Nahar, 21 novembre 1998, p. 17.
4. Voir C. de Bellaigue, Financial Times, 20 novembre 1998
5. Voir l'article de Harvey Morris dans Fiancial Times, 21-22 novembre 1998.
6. Une déclaration trilatérale entre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Turquie, signée le 10 novembre 1998 à Ankara, donne à cette dernière des garanties politiques concernant les effets de l'accord inter-kurde de Washington (septembre 1998). Voir Turkish Probe, n° 305, novembre 1998.
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Dernière mise a jour :
Vendredi 09 avril 1999