Le Débat Stratégique Nº42 -- Janvier 1999

Les relations égypto-américaines entre logique globale et vision étatique de l'Egypte

Par Meriem Selmani



Sept ans après la guerre du Golfe, la stratégie américaine au Proche-Orient reste encore à définir. Entre l'option militaire, la diplomatie et la géoéconomie, cette stratégie a montré ses difficultés à gérer la stabilité dans cette région.

Pour l'Administration US, le pari économique devait prendre le relais de l'action diplomatique voire militaire. Le discours politique du processus de paix avait pour objet de modifier l'équilibre éphémère des alliances existantes au Proche-Orient. Il est fondé sur la pacification de la région à travers la création d'un "marché commun moyen-oriental"1 permettant la mise en chantier de grands projets économiques. Sur l'initiative de Washington se sont tenues les conférences économiques de Casablanca (1994), d'Amman (1995), du Caire (1996) et de Douha (1997). Israël et le secteur privé devraient être les garants de la réalisation du projet de "marché proche-oriental". L'apport des hommes d'affaires contrebalancerait les réticences des Etats.

Cette vision géoéconomique est une constante de la pensée stratégique américaine, développée lors de la construction de l'Europe après la Seconde Guerre mondiale (Plan Marshall) et au Proche-Orient, (projet de Johnston)2.

Après avoir soutenu le projet américain, l'Egypte s'y oppose à présent. Certes, l'application de la politique américaine et l'impasse de processus de paix sont des causes de ce revirement. Mais la position de l'Egypte à l'égard de ce projet est aussi déterminée par ses conséquences sur le rôle régional de ce pays et par les divergences de vues sur la gestion des crises au Proche-Orient et en l'Irak.

L'échec du processus de paix, la présence américaine dans le Golfe et l'axe stratégique turco-israélien, marginalisent l'Egypte3. Ce qui compromet la pérennité de l'aide accordée par les EU à l'Egypte, estimée à 2,1 milliards $ par an.

Le Caire a pris un certain nombre d'initiatives. Il avait participé en décembre 1994, à l'axe Damas-Riyad-Le Caire. L'intérêt de cette alliance tripartite est de freiner plusieurs Etats arabes à signer un accord unilatéral avec Israël et consolide le rôle du Caire sur le plan régional par un large soutien arabe à ses positions.

Le Caire décida en novembre 1997 de ne pas assister à la conférence de Douha qui fut un grand échec pour la diplomatie américaine. L'abstention égyptienne était une réponse à la politique américaine menée dans la région et à l'intransigeance du gouvernement israélien.

Ce comportement reflète les craintes du Caire de voir son économie dévalorisée au profit de celle de l'Etat hébreu. Israël est un concurrent de taille pour l'économie de l'Egypte. La technologie et le savoir-faire israélien ne peuvent que limiter la présence régionale de l'Egypte.

La vision américaine d'aboutir à un nouvel ordre économique régional, facilitant par là même le règlement politique des conflits majeurs de la région, se confronte à la logique étatique égyptienne. Cette vision entraîne une défaite de l'Etat-nation et l'émergence d'un pouvoir centré sur le secteur privé. Mais ce pari d'intégrer des hommes d'affaires en tant que relais de l'Etat s'avère illusoire car la gestion du politique et de l'économie fait partie des attributs du pouvoir central. Dès que le gouvernement égyptien déclara son refus d'assister à la conférence de Douha, tous les hommes d'affaires égyptiens se sont alignés sur cette position4. Le projet US de libéralisation des économies de la région est en partie une réponse à l'Etat-nation, l'identité arabe et à la menace que perpétuent les régimes "autoritaires-bureaucratiques".

Ces divergences traduisent l'opposition entre la perception américaine des crises régionales à celle de l'Egypte. L'attitude du Caire part de son entourage régional et de ses intérêts politiques et économiques vitaux qui contredisent ceux de l'Administration US. Le refus de l'Egypte de toute intervention américaine contre le régime de Saddam Hussein, durant la crise de février 1998, répondait aux contestations de l'opinion publique égyptienne5 et à l'attitude américaine alignée sur les positions de Tel-Aviv.

Le Caire critique les sanctions américaines contre des Etats arabes, plus particulièrement la Libye, partenaire privilégié de l'Egypte, par l'importance des échanges commerciaux (gaz et transport) et son ouverture sur la main d'œuvre égyptienne. Les accusations américaines impliquant l'Egypte dans la disparition de l'opposant libyen6 Mansour Kikhia en 1993 n'ont fait qu'envenimer des relations déjà en crise.

Concernant le Soudan, l'Egypte s'est opposée à l'embargo contre ce pays. Malgré ses inimitiés avec le régime soudanais, l'éclatement de ce pays mettrait en danger l'acheminement des eaux du Nil vers l'Egypte.

Les échecs successifs de l'Administration US dans cette région prouvent l'incompatibilité entre deux stratégies. La première, transnationale, ne prend pas en considération les intérêts nationaux. La deuxième, étatique et réaliste, tient à maintenir son leadership dans la région en s'opposant aux projets de coopération qui ne servent pas ses intérêts et ses ambitions.

D'autres événements ont contribué à la crise opposant les deux pays :

Certes, l'Egypte n'est pas disposée à prendre le risque d'une dégradation irréversible de ses relations avec Washington et à faire face à la diminution de l'aide américaine, surtout après les pertes que lui a causées l'attentat de Louxor. Mais, pour le régime politique, il est vital d'assurer ses propres intérêts avant ceux des EU.

L'Egypte qui espérait un changement suite aux bénéfices de la paix craint aujourd'hui de perdre son rôle de pièce maîtresse dans la région.

Selon Michaël Hudson8, la nouvelle vision moyen-orientale de l'Administration Clinton met en danger les intérêts US dans la région. La stratégie américaine domine certes les stratégies locales du Proche-Orient mais, son handicap vient de sa difficulté à percevoir les grandes orientations et les ambitions politiques des régimes en place. Entre l'intervention militaire, l'action diplomatique et le projet économique, Washington doit faire des choix.


Meriem Selmani

1. Voir Mahmoud Abdel-Fadil, "Les projets économiques pour le Moyen-Orient", Revue d'études palestiniennes, n° 50, hiver 1994.

2. Le plan Johnston fut élaboré en 1953 et terminé en 1955 afin de répartir les eaux du Jourdain entre les pays riverains. Il fut préparé à la demande de l'U.N.R.W.A. sous la direction de la firme Tenesse Valley Autority (TVA).

3. Hassan Abou Taleb, "Les relations égypto-américaines en crise", El-Hayat.

4. "Les hommes d'affaires disent non à Doha", El-Ahram Hebdo, 12/18 nov. 1997.

5. Durant cette crise, des manifestations soutenant l'Irak se sont déroulées au Caire.

6. Se fondant sur une étude de la CIA, le Washington Post (28 sept. 97) affirme que l'opposant libyen aurait été remis au gouvernement libyen par des agents égyptiens.

7. Discours adressé le 14 août aux étudiants de l'université d'Alexandrie. Khalil Attyah, "Egypte-Etats-Unis", Le Nouvel Afrique Asie, n° 96, sept. 1997.

8. Michaël Hudson, "To Play The Hegemon : Fifty Years of Us Policy Toward The Middle East", Middle East Journal, 50 (3), 1996.


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©CIRPES -- Dernière mise a jour : Vendredi 09 avril 1999