Le Débat Stratégique Nº42 -- Janvier 1999
Les options américaines face à l'Irak
Par Elie Kheir
Les bombardements anglo-américains contre l'Irak entre le 16 et 19 décembre 1998 ont eu un résultat concret : la fin du travail de l'UNSCOM. Ces bombardements ont été déclenchés au moment où le Conseil de sécurité de l'ONU étudiait le rapport présenté la veille par Richard Butler, président de cette UNSCOM, et qui est - le Conseil de sécurité - légalement et politiquement l'autorité de référence sur la question irakienne.
Pourquoi les anglo-saxons ont-ils décidé seuls de bombarder l'Irak ?
Les conséquences de la crise de février 19981
Cette crise s'est conclue le 23 février par l'Accord signé entre le vice-premier ministre irakien et le secrétaire général de l'ONU lors d'une mission de la dernière chance de ce dernier à Bagdad. L'Accord Annan/Aziz symbolisait la reprise en main par l'ONU du dossier de la question irakienne. Les EU se trouvaient alors isolés sur le plan international et régional.
Une "évaluation de haut niveau" (top level review) de la politique américaine à l'égard de l'Irak s'est achevée, à Washington, fin mai 98. Concernant l'Irak, cette évaluation a conclu que :
- Le président irakien impose son calendrier politique ;
- La politique américaine a été brouillée par l'UNSCOM et les EU "ne veulent pas que l'UNSCOM soit en charge de la question de savoir quand la plus importante puissance militaire mondiale devrait utiliser cette puissance"2.
Le noyautage systématique de l'UNSCOM fut alors entrepris avec la complicité évidente de son chef Richard Butler. La coordination, à partir de cette date, entre l'inspection de sites irakiens et la politique américaine est devenue systématique3.
Tirant les conséquences de leur échec de février 98, les EU ont entrepris de préparer le terrain régional en vue de se réapproprier le dossier en question. Sommairement, Washington a réalisé les "percées diplomatiques" suivantes :
- La signature d'un "accord de dialogue stratégique avec l'Egypte" qui prévoit des séances de travail bi-annuelles de haut niveau (deux réunions ont déjà eu lieu en mai et décembre 98) ;
- La signature de l'Accord de Washington (17 septembre 1998) sous patronage américain actif, supposé "sceller la réconciliation entre les deux frères ennemis kurdes en guerre ouverte depuis 1994" ;
- L'adoption par le Congrès américain de l'Irak Liberation Act, signé par le président le 31 octobre 1998 et accompagné d'une aide de 97 millions de $, de l'installation de Radio Free Irak à Prague et de tentatives d'unifier l'opposition irakienne4 ;
- La conclusion, sous pression américaine du "mémorandum de Wye River", le 23 octobre 1998, suivi de la visite du président américain à Gaza le 13 et 14 décembre de la même année juste à la veille du bombardement de l'Irak5.
Ce déploiement américain sur le terrain, depuis l'évaluation de mai, montre à quel point, pour les EU, le lien stratégique entre les différents conflits régionaux est fondamental. Cet ensemble d'initiatives diplomatico-stratégiques visait à remettre l'Irak dans sa "boîte stratégique", mobiliser un soutien régional et à imposer au Conseil de sécurité la politique américaine contre l'Irak par le maintien "éternel" du régime des sanctions le plus sévère de l'histoire de l'ONU.
Fin janvier 99, le déferlement des propositions au Conseil de sécurité montre à quel point la politique américaine est contestée. Mais cette crise entre les EU et l'Irak et celle entre le Conseil de sécurité et Bagdad "risque de paralyser l'ONU"6. Et en attendant, aucun contrôle ne se fait sur les programmes d'armements réels ou imaginaires de l'Irak et les Irakiens continuent de subir d'une manière catastrophique les conséquences d'une situation de nouveau prolongée.
Options américaines
Contre les propositions visant à restructurer le régime de contrôle et de sanctions contre l'Irak, les EU ont rétorqué, sur le plan diplomatique, par une proposition en deux points :
- La levée de l'embargo sur la vente du pétrole irakien7;
- Un soutien à des programmes importants pour les enfants irakiens.
Cette dernière manœuvre américaine cache mal les options discutées à Washington visant à maintenir le régime des sanctions dans sa structure actuelle et ipso facto l'Irak dans sa "boîte stratégique".
Depuis quelques mois, l'administration américaine déclare ouvertement que son objectif dorénavant est le renversement du régime irakien. Pour cela, différentes options sont avancées8.
La première consiste à accorder à l'opposition irakienne9 une couverture aérienne américaine contre les troupes du régime de Bagdad et lui fournir une aide logistique substantielle.
La deuxième consiste à créer une enclave contrôlée par l'opposition à l'ouest de l'Irak et protégée par les EU.
La dernière consiste à appliquer le modèle afghan : une base-arrière qui permettrait à l'opposition irakienne de mener des opérations contre le régime de Bagdad et de s'y replier : un "Pakistan" qui doit être nécessairement un pays frontalier de l'Irak.
Les négociations conflictuelles en cours au Conseil de sécurité pourraient déboucher sur un règlement provisoire entre les EU, l'ONU et Bagdad. Mais, un règlement de la "question irakienne" sans une percée significative dans le règlement de l'ensemble des conflits régionaux, auxquels cette "question" est intimement liée, est impossible.
Surtout pas dans le cadre du déploiement actuel de la stratégie américaine.
Elie Kheir
1. Voir Le Débat Stratégique, n° 37, 1998.
2. Voir U.S. News & World Report, 18 janvier 1999, p. 31.
3. Voir en plus de U.S. News & World Report (ibid., p. 30-31), sur l'UNSCOM, les EU et l'ONU, News Week, 18 janvier 1999, p. 38-39, Times, janvier 18, 1999, p. 16-18, New York Times, 7/8 janvier 1999, p. A1 et le Washington Post, 6 janvier 1999, p.1.
4. Le cessez-le-feu inter-kurde tient toujours. Cependant, le PDK et l'UPK refusent de participer à tout plan visant le renversement du régime irakien. La Turquie, par la bouche de son tout nouveau Premier ministre est très réticente à l'égard d'un tel projet. Voir, à ce propos, l'article de Hugh Pope dans le Wall Street Journal du 19 janvier 1999, p. A19.
5. A peine quelques semaines après sa conclusion, ce mémorandum a été englouti dans les conflits internes israéliens : le parlement israélien a été dissous et des élections sont prévues pour le 17 mai 1999 et un deuxième tout probable pour élections du premier ministre, le 1er juin.
6. Voir Kofi Annan, «Walking the International Tightrope», New York Times, 19 janvier 1999, p. A23. Sans cet article, le secrétaire général de l'ONU n'hésite pas à qualifier la crise actuelle de "la plus grave que l'ONU a connue depuis la fin de la guerre froide et qui risque de paralyser l'organisation internationale".
7. A cause des sanctions en cours, l'Irak n'est pas en mesure d'exporter la quantité de pétrole qui lui est allouée (résolution 986 : pétrole contre nourriture) parce qu'il ne peut faire fonctionner à plein son industrie pétrolière faute de pièces de rechange pour cette industrie dilapidée.
8. Voir D. Byman, K. Pollack et G. Rose, «The Rollback Fantasy», Foreign Affairs, jan-fév. 1999, p. 24-40.
9. «L'opposition irakienne jouit de plus de soutien le long du Potomac qu'aux abords de l'Euphrate», Foreign Affairs, ibid., p. 40.
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Dernière mise a jour :
Vendredi 09 avril 1999