Le Débat Stratégique Nº42 -- Janvier 1999
Russie : l'urgence d'une politique économique alternative
Par Jacques Sapir
La déroute financière russe était prévisible, et fut d'ailleurs prévue. Elle ne fait que signer l'état de chaos de l'économie et du budget qui perdure depuis plusieurs années. Elle traduit, aussi, l'échec d'une stratégie économique, la transition par la financiarisation et le libéralisme, articulée à une stratégie politique, la décision minoritaire prise au nom d'une soi-disant expertise économique. Ce n'est pas de l'été 98 que date la nécessité d'inventer une autre voie.
Pas de marché sans Etat
Les positions du FMI ont longtemps fait obstacle à une alternative. A bout de ressources financières, discrédité et désormais sans crédibilité après l'échec de son intervention en Russie, survenant après sa désastreuse gestion de la crise asiatique, ce dernier doit être mis hors jeu. L'entêtement de sa direction à exiger la poursuite d'une politique dont la faillite est patente relève d'une persévérance dans l'erreur.
Une autre politique économique n'est pas seulement souhaitable, elle est indispensable au relèvement de la Russie. Ses principes stratégiques sont simples. Au lieu de se concentrer sur la lutte contre l'inflation, erreur justement dénoncée par l'économiste en chef de la Banque mondiale, Joseph Stiglitz, il faut s'atteler à la construction simultanée d'un marché intérieur et de ses institutions. Ceci revient à dire qu'il n'y a pas de marché sans Etat, et que l'on ne fait pas vivre un pays de 148 millions d'habitants par les exportations de matières premières. Le dogmatisme libéral, qui s'est si bien accommodé de la corruption et de la collusion quand il croyait qu'elles servaient ses desseins ne laisse hélas aujourd'hui qu'un champ de ruines. Avant de pouvoir mettre en œuvre une politique alternative, des mesures conservatoires s'imposent.
Contrôle des changes
En premier lieu, il est clair que l'on ne fera pas l'économie d'une déconnexion provisoire avec les marchés financiers internationaux. Ceci signifie l'établissement d'un contrôle des changes limitant les mouvements de devises aux strictes opérations commerciales et l'instauration d'un taux de change administré. La contrepartie de ces mesures, un marché noir du change, doit être acceptée désormais comme un moindre mal. Les opérations sur devises liées aux importations et exportations devraient, pour une période transitoire, être uniquement gérées par la Vneshtorgbank.
Il faut ensuite restructurer rapidement le secteur bancaire. On ne pourra ici éviter une nationalisation de fait de certaines banques. Au delà, il serait souhaitable d'instaurer en Russie la séparation entre banques de dépôts et banques d'affaires, qui fonctionna en France après 1945, et surtout restaurer un circuit de la liquidité alimenté par la Banque centrale. Que cette dernière opère à travers un marché du réescompte des titres privés, marché qu'il faudrait créer d'urgence, ou par l'entremise de prises en pension de titres publics, elle doit réalimenter l'économie russe en liquidités pour éviter une explosion du troc et l'émergence de monnaies locales. Ce sont aujourd'hui des risques qui s'avèrent plus graves et plus probables que l'hyperinflation.
Discipline fiscale et budgétaire
Tout ceci n'aurait pas de sens si la crédibilité de l'Etat n'était pas restaurée d'urgence. Cette dernière passe par la combinaison de deux mesures.
Une réforme provisoire de la fiscalité, mettant l'accent sur la taxation des importations et des exportations. On peut combler le déficit des ressources de l'Etat en attendant que la situation permette l'instauration d'un code fiscal adapté à la situation réelle de l'économie russe. Une taxe de 10 % sur les exportations de biens, et une taxe supplémentaire de 10 % sur les importations, pourraient rapporter, à un taux de change fixé à 8,5 roubles pour un dollar, environ 4,7 % du PIB, soit de quoi faire face au déficit courant.
Cette action sur les ressources doit s'accompagner d'un engagement solennel de l'Etat d'exécuter désormais ses engagements budgétaires. L'exécutif doit abandonner la faculté discrétionnaire de modifier en cours d'exercice les dépenses prévues, faculté dont il a abusé, et qui est à l'origine de la crise fiscale. Dès lors, la dette interne pourra être restructurée, sous la forme de titres à faible taux dont les banques devront détenir réglementairement un volume minima, en compensation de la possibilité qui leur sera offerte de les mettre en pension à la Banque centrale. Un tel mécanisme a existé en France durant les trente glorieuses d'après-guerre.
Une politique économique de reconstruction
De telles mesures ont pour objet d'éviter un effondrement total. Elles devraient permettre la mise en place d'une politique structurelle visant à créer ou renforcer les institutions du marché intérieur. Les dépenses publiques, orientées vers la reconstruction des infrastructures matérielles et humaines, joueraient dans ce cadre un rôle clé. La politique de change serait mise au service du développement du marché intérieur, en adoptant une logique d'ancrage réel (le taux fixé au départ étant ajusté tous les mois de la différence des taux d'inflation entre la Russie et ses principaux partenaires). Les droits de douane seraient progressivement différenciés en fonction de la nature des produits. Une politique industrielle, procédant aux concentrations nécessaires, à la suppression de la pratique du tolling, forme désastreuse de travail à façon qui vide la Russie d'une partie de sa valeur ajoutée, et favorisant l'implantation d'entreprises étrangères sur un marché protégé, viendrait compléter le dispositif. Il serait accompagné d'une réforme générale de la législation fiscale transférant au pouvoir fédéral la totalité de la chaîne de la collecte en échange d'une garantie de la solvabilité des pouvoirs fédérés, dans le cadre d'un système de trésor public enfin séparé des banques privées. Une refonte de la législation bancaire et des droits de propriété s'impose aussi. Elle ne pourra avoir lieu que progressivement.
Ces mesures sont en rupture avec celles défendues par le FMI. Mais on sait où mène, pour la Russie, la politique libérale. Le chaos social et politique peut surgir à tout instant du chaos économique engendré par le libéralisme. Que le FMI soit dirigé par un Français ne devrait pas, on l'espère, affecter le bilan que l'on doit tirer des conseils prodigués par cette organisation. Ces mesures ne sont nullement un retour au système soviétique. Elles s'inspirent de ce qui fut fait, en France, en Italie, mais aussi au Japon, après 1945. Rétrospectivement, nul ne peut prétendre qu'elles n'aient considérablement aidé à la reconstruction et au développement de ces pays.
Jacques Sapir
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Dernière mise a jour :
Vendredi 09 avril 1999