Le Débat Stratégique Nº42 -- Janvier 1999

Quelle doctrine d'emploi des moyens spatiaux pour l'USAF ?

Par Laurence Nardon



Lors de la guerre du Golfe, en 1990-91, le commandement américain a constaté en grandeur nature l'utilité tactique des moyens spatiaux militaires, que ce soit pour la préparation du conflit (cartographie, renseignement, ciblage), ou pour le support des troupes au sol pendant la durée des hostilités (météorologie, guidage, évaluation des dommages, télécommunications et navigation). Jusqu'alors, les moyens spatiaux avaient surtout été utilisés pour le suivi d'une menace soviétique de nature stratégique.

Depuis, la nécessité de doter les forces américaines d'une doctrine d'emploi des moyens spatiaux est affirmée. Elle permettrait de tirer les leçons de l'expérience inédite de Desert Storm, c'est-à-dire d'éliminer les difficultés opérationnelles observées et de rationaliser les programmes d'acquisition futurs, tout en donnant une assise nouvelle à ces moyens militaires.

A vrai dire, l'Air Force avait déjà pris en charge depuis plusieurs décennies l'élaboration d'une doctrine militaire pour l'emploi des armes spatiales : en nommant tout simplement ses manuels de doctrine aérienne (Aerospace Doctrine), sans y mentionner l'espace autrement que par quelques phrases. En 1982, pourtant, elle avait scindé les deux parties et intitulé l'Air Force Manuel (AFM) 1-6 Military Space Doctrine. Mais ce texte, qui appelait à un développement accru des moyens spatiaux tactiques sans apporter de réelle doctrine, n'avait pas rencontré un écho notable. Il a été invalidé en 1991.

Un premier projet minimaliste

En 1992, un travail de réflexion a été entamé pour préparer la rédaction du texte suivant, AFM 2-251. Censé prendre en compte les leçons de la guerre du Golfe, ses fondements les plus marquants étaient les suivants :
  1. Pour autant que l'on puisse le prévoir, les conflits devraient continuer dans l'avenir à se dérouler à la surface terrestre et non dans l'espace. La mission des moyens spatiaux est de renforcer l'efficacité des moyens tactiques engagés sur le théâtre.
  2. Compte tenu d'une expérience concrète encore limitée, de la succession rapide des nouvelles technologies et de la nécessité de modeler au fur et à mesure le développement des forces futures, la doctrine militaire spatiale doit, plus qu'une autre, rester souple et ouverte aux modifications ultérieures. Elle ne doit pas figer les capacités de réaction des responsables militaires.
  3. La doctrine spatiale doit respecter les principes de la guerre tels qu'ils apparaissent dans les manuels américains2. Elle ne suscite pas à elle seule de renouvellement en profondeur des concepts.
Cette première réflexion constitue une base d'élaboration doctrinale plutôt minimaliste : la nature de la guerre ne change pas, ses principes non plus; la doctrine doit rester en retrait dans l'attente de signes plus clairs dans l'avenir. Cette timidité n'a pas été récompensée puisque, à ce jour, le texte n'a pas été adopté.

De nouvelles réflexions plus menaçantes

En 1998, un major de l'armée de l'Air a publié un texte intitulé Space Doctrine for the XXI Century, dans lequel il propose une nouvelle doctrine d'emploi des moyens spatiaux, beaucoup plus ambitieuse que le projet de 19923. L'utilisation tactique de l'espace s'y donne trois objectifs :
  1. Produire un effet multiplicateur de puissance des forces sur le terrain. C'est l'utilisation prévue depuis 1991;
  2. Prévoir la possibilité d'une guerre dans l'espace, avec le renforcement des satellites et le déploiement d'armes anti-satellites;
  3. Déployer des moyens de frappe espace-sol (en violation probable de l'accord Salt-1). Cette possibilité n'était mentionnée que "pour le futur" dans le projet AFM 2-25.
C'est là une vision maximaliste de l'usage de l'espace qui est proposée. A la mission de soutien des forces sur le terrain - une utilisation de l'espace sur le mode passif - s'ajoute celle de déployer des armes en orbite, à la fois contre les autres engins spatiaux, mais aussi pour frapper la Terre. Une dimension active de la militarisation de l'espace, profondément déstabilisante est introduite. D'une part, elle entame une course aux armements dans l'espace sur le mode du renforcement des revêtements et de la manœuvrabilité des satellites contre le déploiement d'armes anti-satellites. D'autre part, elle réveille, 26 ans après Salt 1 et 18 ans après l'IDS, l'idée de frappes espace-sol.

L'USAF s'efforce depuis toujours de s'arroger l'essentiel de la réflexion et de la légitimité dans le domaine spatial. Ainsi, l'existence de moyens spatiaux au service d'autres forces n'est-elle jamais mentionnée dans les deux textes cités. Depuis quelques années, elle tente également d'obtenir le déploiement d'armes anti-satellites. Mais ces propositions ne semblent guère envisageables à l'heure actuelle. Entre un projet peu inventif et un autre trop agressif, le commandement ne semble pas près d'adopter une doctrine d'emploi des moyens spatiaux.

Le fondement stratégique reste à établir

Les différences qu'expriment ces deux textes traduisent finalement une indécision dans la conception stratégique qui est faite de l'espace. C'est à ce niveau qu'un véritable choix doit être réalisé aujourd'hui par les forces américaines.

Or, si l'espace est un lieu géographique bien identifiable, il ne constitue pas un lieu d'action militaire cohérent. La stratégie navale, par contre-exemple, traite de toutes les actions militaires qui se déroulent en mer. Mais comment définir une stratégie spatiale ?

Les satellites de soutien des forces ou les éventuelles armes espace-sol ne se trouvent en orbite que pour des raisons de commodité technique. Pour les soldats qui les emploient, les moyens de télécommunication, d'observation ou de frappe pourraient tout aussi bien se trouver ailleurs que dans l'espace, aussi longtemps que leurs performances restent équivalentes.

Seuls les affrontements entre satellites et armes anti-satellites se dérouleraient nécessairement dans l'espace, mais entre machines seulement.

Il est donc difficile d'élaborer une stratégie englobant toutes les actions menées dans ou à partir de l'espace, de façon à leur donner une unité évidente. C'est cette difficulté fondamentale qui explique les atermoiements de la réflexion doctrinale à ce jour.


Laurence Nardon

1. Maj Michael Muolo, Space Handbook. A War Fighter's Guide to Space, Air University Press, Maxwell AFB, déc.1993, AU-18, vol. 1, p. 68-70.

2. Les principes de la guerre sont au nombre de neuf : l'objectif, l'offensive, la surprise, la manœuvre, l'unité de commandement, la simplicité, l'économie des forces, l'effet de masse, et la sécurité. Joint Publication 3-0, Doctrine for Unified and Joint Operations, 1er fév. 1995, A-1.

3. Maj Robert Newberry, Space Doctrine for the Twenty-First Century, Air University Press, Maxwell AFB, oct. 1998.


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©CIRPES -- Dernière mise a jour : Vendredi 09 avril 1999