Le Débat Stratégique Nº43 -- Mars 1999
Les deux rythmes européens : logique industrielle et stratégie politico-militaire
Par André Brigot
Les transformations stratégiques en Europe semblent avoir moins touché jusqu'à présent les objectifs politiques nationaux que les ensembles industriels. Il est donc intéressant de rapprocher les recompositions d'entreprises aux orientations stratégico-militaires pour les trois Etats les plus importants.
Les Britanniques apparaissent paradoxalement centrés sur une logique industrielle d'armement plutôt nationale, autour de BaE-Marconi et de GEC.
Les Allemands, dont l'industrie aéronautique a connu un essor considérable depuis quinze ans, n'ont pas encore choisi pour DASA entre un accord avec la France au sein d'Aérospatiale-Matra, et une alliance germano-amérinaine avec Northop-Gruman. Cette dernière option correspondrait dans le domaine militaire à l'alliance Daimler-Chrysler. Elle porterait un coup très dur à l'idée d'industrie européenne d'armement. Mais inversement les Etats-Unis seraient-ils prêts à donner à un Européen une ouverture aussi importante sur le marché US ?
Enfin la France, qui avance vers la constitution de deux pôles, l'un d'électronique militaire l'autre aéronautique peut, depuis les accords Matra-Aérospatiale offrir à DASA une perspective européenne, qui poursuivrait les accords passés. L'armement terrestre continue à être traité d'un point de vue plus social qu'industriel.
Les postures militaires nationales
La Grande-Bretagne semble placer résolument son avenir comme premier partenaire des Etats-Unis dans des opérations de l'OTAN tous azimuts, non spécifiquement continentales, européennes. Ses capacités de projection devraient se développer si les axes définis au printemps 1998 sont suivis. Le choix de construire à nouveau deux porte-avions va dans ce sens. Ces objectifs nationaux nécessitent cependant des ouvertures et des coopérations avec des alliés continentaux ; celles faites à Saint Malo en novembre 1998 sont un exemple. Mais on ne voit pas encore les concrétisations d'une déclaration finale, à la lecture moins engageante que ce qu'on en dit généralement. La nécessité d'être présent est beaucoup plus nette que l'engagement dans une coopération durable. Le thème même de l'identité européenne de défense et de sécurité fut oublié dès qu'au sommet de Berlin (96) les Français acceptèrent de reprendre place dans les structures de commandement de l'OTAN.
Les Allemands ont fait ces dernières années une avancée considérable dans le sens d'une participation aux opérations militaires en Europe. Il y a cinq ans ils consultaient le Tribunal constitutionnel pour participer à une opération hors zone OTAN de l'ONU. Aujourd'hui ils interveniennent au Kosovo sans mandat explicite de l'ONU. Il s'agit d'une zone où les conséquences d'une déstabilisation les affecte directement, par le biais des déplacements de populations ou du moins de réfugiés. Par ailleurs ils disposent aujourd'hui des principales capacités terrestres en Europe, avec près de la moitié des blindés en activité, et ont obtenu avec l'élargissement de l'Alliance des garanties de stabilité en Europe centrale.
Surtout l'Allemagne aujourd'hui, engage la réflexion qui précède l'inévitable transformation de la Bundeswehr et de ses missions (voir article infra).
Pour sa part, la France a enfin donné une nouvelle architecture à son industrie d'armement, et a supprimé la conscription. Mais elle semble hésiter depuis l'échec des demandes faites aux E.U en 1994-1995 pour que sa réinsertion dans l'Alliance donne lieu à la constitution d'une véritable identité européenne de défense et de sécurité, matérialisée par une responsabilité sur le flanc sud pour les Européens. Elle semble en porte à faux. Dans sa vision européenne, elle ne soutient plus l'UEO comme base d'un pilier de la défense ; face à l'Alliance, elle recule devant les conséquences, notamment sur le commandement, de son ouverture aux structures otaniennes. Les responsables maintiennent un discours sur l'autonomie stratégique, mais moins crédible qu'à l'époque où il s'adossait à l'actualité de la dissuasion nucléaire. A l'heure des opérations extérieures limitées multinationales, l'autonomie stratégique veut surtout dire garder la possibilité d'"y aller seul" et conserver la possibilité de "ne pas y aller" avec d'autres. Or mise à part la question de la légitimité, nos moyens matériels limitent les opérations solitaires. Mais les accroître, en supposant que cela soit possible financièrement, ferait paradoxalement monter le coût politique d'un éventuel refus d'intervenir avec nos alliés.
Tout se passe comme si les transformations qui ont touché dans l'urgence des appareils industriels nationaux menacés de pure faillite, et pour partie les appareils militaires (professionnalisation), n'étaient accompagnées de choix stratégiques clairs que pour la GB, meilleure alliée des E.U. en Europe. L'Allemagne a développé à ses frontières et dans l'OTAN les moyens de faire valoir ses intérêts nationaux. Si on compare la situation de l'Allemagne et de la France au début des années 90 et aujourd'hui à travers les opérations extérieures des Balkans, la différence est frappante. L'Allemagne, au départ isolée et rétive à tout participation militaire, fait aujourd'hui partie du Groupe de contact, ses officiers dirigent à travers l'OTAN (Gl Naumann) une grande partie des opérations, et est devenue un partenaire majeur pour les E.U. Le tableau est plus contrasté du coté français. Diplomatiquement, Rambouillet n'est pas Dayton ; militairement les troupes françaises, réticentes à l'intégration dans l'OTAN peinent à trouver une place correspondant à leur engagement concret (72 morts à ce jour).
En revanche, la coopération bilatérale franco-allemande stagne et aucune vision réellement européanisée ne se dégage. Les organismes de réflexion stratégique nationaux développent leurs recherches sans coopération réelle avec les alliés européens. Le secrétarait permanent du Conseil de défense franco-allemand est peu sollicité et les décisions les plus importantes (essais nucléaires, suppression de la conscription) sont annoncées sans consultation.
Ouvertures européennes ?
Institutionnellement, pourtant, l'Allemagne a proposé des avancées notables pour préparer le Conseil européen de Cologne.
Elles visent à se donner les moyens d'une PESC réelle. Les décisions seraient prises par le Conseil. L'intégration de l'UEO dans l'UE, autrefois soutenue par la France, ne peut être productive que si une volonté politique et une orientation stratégique donne un but à l'opération. Le document allemand proose donc de mettre en place un Comité militaire de l'UE, ce qui a immédiatement suscité les réserves de la GB, des Pays-Bas et de certains neutres (Irlande).
A défaut de telles avancées, on peut assister à la simple dilution de la seule institution de sécurité réellement européenne, l'UEO, dans les structures communautaires, Secrétariat général ou autre Délégation générale.
La logique industrielle et la professionnalisation des forces ne sont qu'une stratégie des moyens. Elles nécessitent une vision stratégique globale aujourd'hui beaucoup plus discernable d'une part dans l'euro-atlantisme que les E.U. développent au sein de l'Alliance, d'autre part dans les objectifs nationaux de nos principaux alliés, que dans une quelconque vision européenne ou dans les tatônnements français.
André Brigot
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Dernière mise a jour :
Vendredi 18 juin 1999