Le Débat Stratégique Nº44 -- Mai 1999

Notes de lecture



Le système américain d'exportation d'armements par Jean-Paul Hébert
Eléments pour une stratégie européenne par André Brigot
Les Etats-Unis et l'Asie centrale par Elie Kheir
Frontières et identités par Sami Makki


Le système américain d'exportation d'armements
Lora LUMPE et Jeff DONARSKI, The Arms Trade Revealed. A Guide for Investigators and Activists, Washington, Federation of American Scientists, 1998, 122 pages (Mél : fas@fas.org)
Le guide que publient Lora Lumpe et Jeff Donarski, dans le cadre du "Arms Sales Monitoring Project" de la Fédération des scientifiques américains, est un instrument indispensable pour tous ceux qui s'intéressent aux ventes d'armes mondiales, et en particulier aux ventes d'armes américaines. L'ouvrage n'a pas pour objet de discuter le bien-fondé de ces ventes. Sur ce point, il renvoie à quelques classiques du sujet (voir p. 121). Le but est de fournir aux lecteurs (citoyens, militants, journalistes, chercheurs) les moyens d'une évaluation qui ne dépende pas seulement de l'avis des experts officiels.

Le livre examine, de manière pédagogique, les mécanismes de l'exportation (ch. 1, dispositions légales, FMS, ventes directes, crédit-bail, transferts de stocks, fournitures d'urgence), les arguments principaux quant aux ventes d'armes (ch. 2), le rôle de l'exécutif et du congrès (ch. 3 et 4), la recherche-développement (ch. 5), les méthodes des lobbies (ch. 6) et rappelle les principales campagnes militantes sur le sujet (ch. 7). Dans chaque chapitre sont fournies les coordonnées (adresses postales et électroniques, sites internet) des différentes instances et personnes concernées. Tous les mécanismes sont définis précisément et font l'objet d'encadrés de synthèse.

On y rappelle entre autres que plusieurs programmes américains majeurs ne sont plus en fabrication que pour les besoins de l'exportation : c'est le cas du chasseur-bombardier F-15E "Strike Eagle" pour l'Arabie saoudite (72 exemplaires commandés) et Israël (25 commandes) et peut-être la Turquie et la Grèce. De même, le chasseur F-16 Fighting Falcon est destiné aux Emirats arabes unis et est en lice dans onze autres pays, acquéreurs éventuels. Le char M-1A2 Abrams est construit pour le Koweït (218 exemplaires) et l'Arabie saoudite (315 exemplaires) et des négociations sont en cours avec la Turquie et la Grèce. L'hélicoptère d'attaque AH-64A Apache est en fabrication pour les Pays Bas et le Royaume-Uni et Boeing cherche à obtenir un marché turc de 145 machines. Le missile antiaérien MIM-23 Hawk, vendu à 7000 exemplaires à l'exportation, n'est plus commandé par l'armée américaine. Les lignes de production du véhicule blindé M-113 produit à 85 000 exemplaires de 1960 à 1992 en 35 variantes pour plus de cinquante pays ont été réactivées en 1993 pour répondre aux commandes du Koweït. En ce qui concerne les sous-marins, la marine américaine n'utilise plus que des sous-marins nucléaires mais quand l'Egypte a voulu acheter deux sous-marins diesel allemands type 209 avec des crédits FMF, ces crédits étant réservés à des armements américains, le chantier naval d'Ingalls a négocié une production sous licence avec la firme allemande HDW et installé une ligne de production.

Cette place majeure de l'exportation par rapport aux acquisitions nationales est un rapport de force nouveau pour le système américain de production d'armement.

La précision et le détail des informations rassemblées dans cet ouvrage en font un livre de référence, d'autant plus indispensable que la rivalité entre les producteurs d'armement d'outre-atlantique et les producteurs d'armement européens s'est exacerbée ces dernières années, en s'inscrivant dans une confrontation stratégique plus globale.

Jean-Paul Hébert


Eléments pour une stratégie européenne

François GERE, La société sans la guerre, Paris, Desclée de Brouwer, 1998
Nicole GNESOTTO, La puissance et l'Europe, Paris, Presses de Sciences Po, 1998
Dans un récent manuel1 les chercheurs du CERI (Sciences Po), font un bilan des relations internationales, des "avatars du modèle westphalien" aux "nouvelles visions du monde" et aux "nouvelles problématiques de la guerre et de la paix". Si un des derniers chapitres pose la question : "Y a-t-il une pensée stratégique dans l'après guerre froide ?", cette éventuelle pensée est surtout décrite à travers les évolutions américaines, l'énorme majorité des références bibliographiques renvoyant d'ailleurs à la littérature anglo-saxonne.

Il est d'autant plus intéressant de lire les idées de chercheurs français sur ces questions dans deux ouvrages, coïncidence ou symbole, dédiées à leurs filles.

François Géré, de la nouvelle Fondation pour la recherche stratégique, interroge : Une stratégie de paix est-elle possible ? Ou : "le gouvernement de la France s'engage-t-il dans une stratégie de conduite de la paix, ou la société française devient-elle irrésistiblement 'post-bellique'", progressivement placée dans l'incapacité de faire la guerre en même temps que ses voisins, saisis en une même unité de destin ?

S'efforçant de définir un état de paix durable, et non le passage répétitif de la guerre à la paix avant un nouveau retour à la guerre, Géré affirme que la réponse de la paix par l'Etat (ou si l'on veut l'Empire) est en effet non seulement critiquable d'un point de vue anti-étatique (P. Clastres), mais aussi parce que cette répétition de la guerre vient peut-être d'une absence de paix comme stratégie, la guerre étant définitivement pensée comme la poursuite de la politique par d'autres moyens. Il s'agirait donc de dépasser l'organisation de "traités de paix", pour parvenir à une organisation de la paix dans la durée, un peu comme on est passé du concert à la société des nations, il est vrai sans atteindre le but.

Pour cela il faut redonner à la guerre sa réalité existentielle actuelle, ne serait-ce que pour mieux parer à ses diverses formes contemporaines, plutôt que les considérer comme des situations archaïques en voie de disparition fatale. On entrerait alors dans des possibilités de "déclarer la guerre", de réglementer les cibles, les plans de frappe, etc., dans une sorte de retour au jus in bello.

La paix serait "penser dissymétrique" par rapport à la guerre, afin de casser la succession paix/guerre. Entre activisme pacifiste et réalisme politique, un accord devrait se faire pour travailler à reconnaître les facteurs de guerre, au-delà des "fauteurs".

Pour l'Union européenne, les visions de Jean Monnet qui permettent une pratique spécifique, renouvellent la pratique de l'appaesement, même si celle-ci ne définit pas le moment ou la concession tactique devient un abandon stratégique.

L'Europe est alors considérée comme capacité militaire, développant les transformations institutionnelles suivantes : 1° de forces nationales de sécurité en forces de sécurité intérieure ; 2° d'une partie de ses forces terrestres en forces de protection des frontières, capables de faire face collectivement à une agression militaire classique et de stabiliser l'environnement immédiat ; 3° d'une capacité d'intervention conforme à sa volonté de participer à la paix en Europe et dans le reste du monde.

Cinq éléments structurants sont définis : 1° le maintien d'une capacité nucléaire ; 2° les capacités dans le domaine de l'information/communication ; 3° la "création d'un degré avantageux de liberté d'action pour pouvoir mener des opérations de paix au cas par cas" ; 4° l'entretien d'une capacité de montée en puissance en cas de grave tensions mondiales ; 5° la transformation de l'industrie d'armement et son adaptation aux besoins d'une politique préventive.

Cette approche stratégique ne serait sans doute pas rejetée par Nicole Gnesotto dont le petit livre souligne à la fois les limites d'un modèle stratégique national et la difficulté à passer à une véritable stratégie européenne. Le poids de l'histoire et le constat quotidien que le maintien des souverainetés nationales, qui cachent souvent la défense de la marge de manœuvre personnelle de leurs représentants, entraînent une impuissance désespérante de l'Union. Les jeux de pouvoir des trois "petits grands" Allemagne, Royaume-Uni et France en matière de sécurité et de défense, dont les petits pays craignent encore plus la formation d'un directoire, paralysent l'apparition de l'acteur post-national susceptible de mettre en œuvre et plus encore de penser une stratégie. L'abandon du droit de veto et l'acceptation de la majorité qualifiée sont les conditions de possibilité d'une avancée politique. A défaut, la vieille Alliance atlantique, fardée d'une "nouvelle stratégie", séduit toujours la plupart des Etats d'Europe, particulièrement les nouveaux membres.

Mais peut-être ce système qui préserve l'hégémonie des Etats-Unis (coopérative, douce, ou écrasante selon les auteurs) n'est-il, comme s'interroge P. Hassner, "qu'un système pour beau temps (fair-weather system) incapable de résister aux orages d'une crise majeure". Malgré le retour des guerres limitées, qui souhaiterait recevoir la réponse d'une épreuve de vérité clauzevitzienne ?

André Brigot

1. Les Nouvelles relations internationales, Pratiques et théories, sous la direction de Marie-Claude Smouts, Paris, Presses de la FNSP, 1998.


Les Etats-Unis et l'Asie centrale

Robert D. Mc CHESNEY, Central Asia: Foundations of Change, Darwin Press, Princeton, New Jersey, 1997, 204 p
Gregory GLEASON, The Central Asian States : Discovering Independance, Westview Press, 1997, Boulder/Colorado, 220 p., 70 $1
Depuis l'implosion de l'URSS et l'indépendance des pays de l'Asie centrale et du Caucase (1991) nous assistons à un engagement de plus en plus important des Etats-Unis à l'égard de cette région riche en gaz et en pétrole et occupant le cœur de l'Eurasie. Les universités américaines suivent. Les plus importantes d'entre elles (Colombia, Princeton, Harvard) ont déjà créé des centres d'études sur cette région et des publications ont suivi.


Le livre de R.D. Mc Chesney va au-delà des reportages médiatiques quotidiens. L'auteur est un spécialiste reconnu de la région bien avant que l'Asie centrale ne devienne "a top strategy priority" pour les Etats-Unis. Il a accès aux sources d'origine. Son livre Walk in Central Asia est un classique.

Le but de cet excellent travail est "d'identifier les institutions et les structures auxquelles les gens se réfèrent quand ils cherchent l'ordre dans le désordre ambiant" (p. 11). L'auteur estime que, là, sont localisées les fondations du changement.

Pour analyser l'Asie centrale d'aujourd'hui, à la lumière de ce qu'il voit comme étant "les structures et les institutions durables" de cette région, R. Mc Chesney choisit de le faire à travers l'étude de quatre thèmes : géographique/spatial, économique, social, politique.

Le dernier chapitre est d'un intérêt particulier pour la compréhension des problèmes de la transition actuelle (vers quoi !). L'auteur y analyse les questions "de la loi, de la légitimité et du leadership".

Toutes les études publiées dans ce domaine ne sont pas de la même qualité. Celle de G. Cleason sur "l'indépendance des pays centre asiatiques" donne l'impression qu'on embarque dans une exploration. L'auteur fait d'une nécessité une vertu en soutenant la thèse de la cohésion de tout l'espace de l'Asie centrale. Mais il est loin de le faire d'une façon convaincante. En premier lieu, il y a le problème de la délimitation de cette Asie centrale. Initialement, il a opté pour une option somme toute raisonnable : les ex-républiques soviétiques, le Kazakstan, la République Kyrgyz, le Tajikistan, le Turkménistan, l'Ouzbékistan ainsi qu'une partie de l'Afghanistan et la région du Xinjiang en Chine. Plus tard, l'auteur inclut, dans sa délimitation de cette région, la Mongolie..., et plus tard encore, l'Azerbaidjan.

Ce problème est très important dans la mesure où l'auteur défend la thèse des lieux et des caractéristiques communes unissant les peuples qui habitent cet espace.

Ces lieux existent mais, les différences aussi. L'islam qui pourrait être un facteur unificateur n'a pas le même sens pour tous les peuples d'"Asie centrale". Gregory Gleason estime que le pan-turkisme est un facteur unificateur. Cependant, il oublie de mentionner l'importance de ce courant (négligeable) pour les peuples d'Asie centrale. Même Mustapha Kémal Atatürk (1881-1938) est présenté comme un sympathisant du pan-turkisme alors que le fondateur et premier président de la République turque (1923-1938) s'y est opposé vigoureusement.

D'autres erreurs parcourent le livre :
L'ampleur de l'engagement américain en Asie centrale nécessite le développement d'une connaissance approfondie de cette région. Il est significatif de noter deux "incidents" survenus récemment. En décembre 1998, Al-Gore, vice-président des Etats-Unis a téléphoné au président khazakh (Nursultan Nazarlbayen) pour lui demander de tolérer la candidature de son ex-premier ministre Akzhan Kazhegeldin aux élections présidentielles du 10 janvier 1998. 24 heures après, l'ex-premier ministre a été banni pour "corruption". Et le 23 décembre, Strobe Talbot, secrétaire d'Etat adjoint pour les affaires européennes, a convoqué le numéro un de la représentation khazakh à Washington pour protester contre le fait que l'employé local de l'ambassade américaine à Almaty ait été sauvagement battu pour avoir représenté cette ambassade dans une réunion de groupes d'opposition et de défenseurs des droits de l'homme. La politique américaine qui cherche à transformer les pays d'Asie centrale en "pays démocratiques et économiquement transparents" a, apparemment, de beaux jours devant elle2.

Elie Kheir

1. Voir Le Débat Stratégique, n° 42, p. 8 ; Kirisci K. et Winrow G. M., The Kurdish Question and Turkey : An Exemple of a Trans-State Ethnie Conflict, Frank Cass, London, 1997.

2. Voir Stene Levine dans New York Times, 3 janvier 1999, section 4, p. 5.


Frontières et identités

Thomas M. WILSON, Hastings DONNAN (eds), Border Identities: Nations and State at International Frontiers, Cambridge, Cambridge University Press, 1998, 301 pages Cet ouvrage qui rassemble une dizaine de contributions d'anthropologues sur le phénomène de frontière, met l'accent sur les particularités sociétales liées à l'espace frontalier, par l'étude de cas en Europe, en Californie, dans l'Autorité palestinienne, au Zimbabwe ou en Malaisie.

Les auteurs rappellent combien les frontières géographiques structurent les sociétés, l'Etat, ainsi que les frontières mentales individuelles par les représentations "bornées" de l'autre qui perdurent. Les manifestations de ces interactions entre identités et frontières sont notamment remarquables dans la culture ou le système éducatif qui mettent en forme les mentalités et les identités sociales des citoyens et semblent être des réponses à la volonté étatique de définir ou de redéfinir ses limites extérieures.

La frontière constitue, du point de vue des auteurs, un lieu de cristallisation des identités nationales, ethniques, culturelles voire sexuelles, plus que nulle par ailleurs dans un Etat : "Cet ouvrage analyse les frontières comme espace privilégié d'intelligence et de rationalisation des forces étatiques par ces identités, […] afin de comprendre comment les structures de pouvoir se créent, se reproduisent, ou sont vécues par les individus."

Un plaidoyer en faveur de l'approche anthropologique des frontières.

Sami Makki



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©CIRPES -- Dernière mise a jour : Vendredi 18 juin 1999