Le Débat Stratégique Nº43 -- Mars 1999
Les Etats-Unis à la recherche d'un paradigme stratégique pour le XXIe siècle
Par Saïda Bedar
Le Groupe d'étude sur la sécurité nationale du XXIe siècle, ou commission Boren-Rudman, qui a été établi par le Congrès et le Pentagone en octobre dernier et doit rendre un premier rapport intérimaire en mai prochain (rapport final en 2001), a pour ambition de repenser la stratégie américaine du 1er quart du XXIe siècle et de permettre la refonte de l'institution militaire.
L'objectif premier de la commission sera de dépasser les options de stratégies du futur des différentes armes en leur donnant un contexte social plus global. Etudiant les effets aux États-Unis et dans le monde des évolutions culturelle, écologique, économique, des flux migratoires et du droit international, la commission s'attachera à proposer des "alternatives" à la configuration actuelle de la sécurité nationale, selon les objectifs de la société américaine, les instruments internes et externes de la stratégie US1. Une des alternatives évoquée consiste à créer un modèle combinatoire transarmées, force structure mixes2 (modèle proche des tasks forces), et à renforcer l'intégration interagences (modèle post-Dayton de la PDD 56).
La civilianization domine la réforme
La commission doit donc proposer des solutions à des problèmes structurels que le débat sur la RMA avait fini par révéler, mais que ni la QDR ni le NDP n'ont résolu. Il s'agit de déterminer comment accélérer la réforme de l'institution militaire (pas de RMA sans RBA - Revolution in Business Affairs), et comment restructurer des forces armées trop fortement marquées par le combat militaire de "force-contre-force" et inadaptées au combat asymétrique, c'est-à-dire de "force militaire et intégrée civilo-militaire - contre - tout acteur militaire ou non-militaire". L'institution militaire doit, selon un processus de rationalisation et intégration civilo-militaire (civilianization), parvenir à: 1) s'ouvrir au secteur privé qui aujourd'hui mène le progrès technologique, 2) adopter la flexibilité de la gestion et du mode logistique du système privé pour faire face aux changements rapides et peu prévisibles de l'environnement international, 3) s'intégrer aux instances décisionnelles civiles.
On peut douter que cette nouvelle étude mènera à une réforme radicale. Contrairement au Security Act de 1947 qui est survenu après un moment de crise intense, la seconde guerre mondiale, la réforme sera plutôt un processus évolutif et le nouveau mode stratégique apparaîtra de façon interstitielle, selon les diverses avancées technologiques, organisationnelles, doctrinaires et opérationnelles, souvent résultant de l'interaction avec les facteurs industriels et politiques.
L'information est-elle un objet stratégique surdéterminant ?
La réforme stratégique aux Etats-Unis est avant tout un effort méthodologique du système américain, d'adaptation aux mutations de l'environnement et à leurs conséquences sociales internes (révolution de l'information, globalisation, perte d'efficacité des institutions et régimes interétatiques, nouvelles formes infra-étatiques de la guerre...). Elle est un processus de recherche de consensus et de lutte contre les inerties politiques et organisationnelles internes, et vise à inscrire le système américain dans le système mondial dans des conditions qui favorisent au mieux les acteurs américains.
La réforme stratégique américaine est un processus ethnocentré, tout comme la stratégie américaine ne vise pas à la pacification/domination universelle, mais à l'extension des normes et des vulnérabilités américaines pour favoriser les acteurs et intérêts US (du plan Marshall à shaping the world).
Or, aujourd'hui les EU n'ont pas encore déterminé quel était leur nouveau paradigme stratégique. Il n'est pas certain que la révolution de l'information donnera lieu à une Révolution Militaire (au sens historique, et non pas RMA) comme cela a été le cas pour le nucléaire. En effet, la bombe nucléaire a constitué une véritable "révolution militaire" dans la mesure où elle a profondément modifié la pensée stratégique américaine en remettant en question la logique du déterminé à déterminant entre la guerre et le politique, et en redonnant au militaire son autonomie théorique en le plaçant dans un contexte d'interactions avec les autres phénomènes sociaux. Or, il n'est pas évident que la maîtrise (dominance) de l'information accédera au statut de surdéterminant social, la sanctuarisation étant devenue une chimère (globalisation, prolifération, menaces asymétriques, menaces internes etc.).
La manipulation systémique des risques et conflits
La finalité de la dissuasion nucléaire n'était pas tant d'empêcher un conflit nucléaire que de manipuler les risques de guerre (maîtrise de l'escalade) pour obtenir des avantages géopolitiques, la guerre imposant les contraintes des potentialités de l'escalade sur le politique. Aujourd'hui le modèle du spectre/continuum des conflits a succédé à celui d'escalade en tant qu'instrument d'évaluation des conflits et d'emploi de la force, mais également en tant que modèle de la manipulation des risques et conflits. Le modèle du spectre/continuum permet le contrôle des crises et conflits non plus par la menace d'escalade, mais par les capacités -informationnelles, doctrinaires et opérationnelles - de flexibilité, de versatilité, de projection rapide et idéalement par la maîtrise du temps réel. Il renvoie au mode stratégique américain de domination des relations interétatiques par la manipulation systémique des crises et conflits. Il a pour instrument privilégié la puissance militaire et vise à la limitation des conflits aux frontières des intérêts US : par la dissuasion-protection-prévention-préemption (manipulation des risques de guerre); par la domination des alliances-coalitions-forums internationaux (manipulation diplomatico-économique); et par la maîtrise de l'information (manipulation logistico- informationnelle par la pénétration des réseaux militaires et non-militaires).
Or, sans métaparadigme à la hauteur de la dissuasion nucléaire, la configuration stratégique qui consiste à faire du militaire l'élément surdéterminant de l'endiguement systémique des crises et conflits, peut s'avérer faillible. Dans la mesure où le processus dominant de la réforme est la civilianization on peut aboutir à deux configurations : le militaire perd sa prédominance ; ou le militaire, par ses capacités à pénétrer et contrôler les réseaux non-militaires, acquiert un nouveau statut socialement prédominant.
Saïda Bedar
1. "Cohen Kicks off 21st Century National Security Study", Inside the Pentagon, 23/7/98.
2. "Director Says National Security Study May Lay Foundation for Next QDR", Inside the Pentagon, 26/11/98.
Retour au sommaire
©CIRPES --
Dernière mise a jour :
Vendredi 18 juin 1999