Le Débat Stratégique Nº43 -- Mars 1999
La prévention, l'autonomie stratégique et la RMA
Par Alain Joxe
La Révolution dans les affaires militaires (RMA) tend vers l'émergence de la notion de prévention (dans le temps) ou de mise en forme du monde (dans l'espace).
Au niveau stratégique le plus abstrait on peut dire que la RMA américaine est une mutation qui rend possible et cherche à coordonner deux types d'intégration des moyens.
- Intégration synchronique
D'une part, ce qu'on pourrait appeler une intégration synchronique, tout ce qui tend à constituer un "système de systèmes", articulant en un agrégat synergique le Pentagone, le Département d'Etat, les moyens d'observation et de renseignement, les alliances et les partenariats militaires nouveau style, et même les ONG associées aux actions extérieures. D'où l'apparition de nouvelles agences intégratrices dépendant directement de l'exécutif.
- Intégration diachronique
D'autre part, une intégration diachronique des niveaux d'action, une représentation matricielle qui serait l'équivalent moderne de l'échelle d'escalade de Herman Kahn, (révisée in fine par Wohlstetter dans la Discriminate deterrence). Le principe d'intégration, l'échelle, dans la RMA, n'est plus fourni par la dominance du "spasme nucléaire" à l'horizon d'un système de systèmes de dissuasion, mais par la dominance du ciblage électronique en temps réel et du contrôle continu informationnel, fourni par l'intégration synchronique.
- Illusion du "temps réel"
Etant donné l'avènement du "temps réel", l'intégration diachronique et l'intégration synchronique paraissent pouvoir être une seule et même chose. Mais c'est une illusion, car l'histoire politique et sociale ne se situe pas dans la temporalité technique raccourcie du "temps réel", mais dans la temporalité étendue de la mémoire politique et sociale et de la conformation des identités politiques et de leurs intérêts.
- Réalité du temps historique et de l'espace habité
L'objectif de l'application des deux intégrations est aussi, pour les Américains, de "mettre en forme le monde" (shape the world), pour normer la temporalité sociétale et l'espace politique, de telle sorte qu'ils ne soient plus à même de mettre en question la toute puissance du "temps réel" découlant de la gestion électronique simultanée de l'observation du renseignement et de l'action.
Dans la pratique américaine depuis 10 ans, cette échelle séquentielle virtuelle et ce système intégré en construction se projettent sur le monde empirique. On y décèle alors, par les crises, des espaces ou plutôt des types de pouvoirs spatiaux hostiles ou dangereux. C'est au contact avec cette réalité chaotique et aléatoire des crises qu'on va alors définir les différentes tâches du système ou les différents types de conflits présents dans le listing de l'échelle, comme "plus importants" ou "second", comme "de première ligne offensive" ou "de seconde ligne défensive", dans les débats stratégiques entre écoles, et entre armes.
- Le spasme aéro-satellitaire
L'échelle diachronique et le système synchronique confondus, prennent appui actuellement il est vrai sur l'échelon supérieur du "spasme" non-nucléaire, le bombardement massif continu (dont le paradigme concret est la guerre du Golfe et sa suite, le maintien de la pression aérosatellitaire sur l'Irak et l'autre exemple est celui du du Kosovo...). Mais elle définit son produit unificateur - comme l'échelle d'escalade nucléaire de naguère - dans un échelonnement de tâches (prévenir, dissuader, contraindre, vaincre). La prévention devient le produit spécifique et prend la place amont qu'occupait la dissuasion dans le cycle du nucléaire. Contrairement à la stratégie nucléaire la prévention continue à jouer pendant les opérations : elle prévient l'escalade ou la contagion. Tout se passe comme si le "leadership sans rival" des Etats-Unis leur permettait de reculer d'un cran dans le temps virtuel et d'imposer le maintien de la paix, en amont de la dissuasion (qui est déjà produit d'une menace opérationnelle), par l'art permanent de "mise en forme du monde".
- Rien que des échecs ?
Cette construction, destinée à faire face à un monde sans ennemi désigné, et à dominer par des actions militaires et non militaires les conditions préalables à l'éclatement des conflits, est jusqu'à présent une vue de l'esprit. Elle n'a jamais prévenu les guerres ni même dissuadé les agresseurs. Elle a seulement remporté des prototypes limités de succès tactiques (Haïti) ou de succès tactiques dans le cadre d'un échec stratégique politique et diplomatique (Bosnie, Macédoine) ou d'échecs purs (Kosovo) et elle est déstabilisée à la base par la difficulté à traiter les menaces locales dissymétriques de type Saddam Hussein ou Milosevic.
L'analyse des enseignements des crises peut encore faire évoluer la stratégie et la doctrine militaire américaine, alors que le principe de l'intégration synchronique et diachronique par les moyens informationnels de la révolution électronique ne disparaîtront plus.
C'est pourquoi la recherche d'une autonomie stratégique française dans la RMA, définie par la technologie, serait une démarche insuffisante.
Alain Joxe
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Dernière mise a jour :
Vendredi 18 juin 1999