Le Débat Stratégique Nº44 -- Mai 1999
L'Europe de la sécurité,
ou "de la difficulté croissante à faire semblant"
Par André Brigot
Les pratiques du régime de Milosevic au Kosovo contraindront-elle l'Europe à des engagements qu'aucun gouvernement ne souhaitait mettre en œuvre ? Après avoir ridiculisé l'Union européenne, l'ONU (28 cessez le feu ; 83 résolutions), et l'OSCE (expulsion des observateurs) à des degrés divers, Milosevic a également pesé sur les débats de l'Alliance au Sommet de Washington à l'occasion de son 50e anniversaire.
L'effet Kosovo sur l'Alliance
Le nouveau concept stratégique de l'OTAN reconnaît des priorités voulues par les Américains; mais ces derniers ont aussi accepté à contre cœur de donner une nouvelle chance à la réalisation de l'Identité européenne de défense.
Le Communiqué publié à l'issue du sommet, déclare (§ 9) :
"Nous prenons acte de la résolution de l'UE à se doter d'une capacité d'action autonome, de manière à pouvoir prendre des décisions et, lorsque l'Alliance en tant que telle n'est pas engagée, approuver des actions militaires […] nous sommes résolus à aller plus loin dans le sens des décisions de Berlin de 1996, s'agissant notamment du concept relatif à l'utilisation de moyens et de capacités de l'OTAN séparables mais non séparés pour des opérations dirigées par l'UEO."
La conduite de missions par l'Union avec les moyens de l'OTAN devrait être progressivement rendue possible : "L'Alliance est prête à mettre ses moyens et capacités à disposition, au cas par cas, et par consensus, pour des opérations dans lesquelles elle ne serait pas engagée militairement et qui seraient menées sous le contrôle politique et la direction stratégique soit par l'UEO, soit de toute autre façon convenue, en tenant compte de la pleine participation de tous les Alliés européens, si ceux-ci faisaient un choix en ce sens" (§ 30 du Concept stratégique).
Par ailleurs, opérationnellement, la stratégie aérienne organisée par les EU et certains pays européens pour le Kosovo (et acceptée par les alliés) n'a fait que repousser les opérations terrestres que la plupart des Européens ne se résolvent pas à assumer. Leur réticence ne signifie ni approbation des stratégies opérationnelles américaines, ni satisfaction face à une pratique opérationnelle plus dominatrice que coopérative. Les interrogations sont nettes chez les nouveaux entrants (Hongrie, Rép. tchèque) devenus plus dubitatifs sur les orientations et les engagements otaniens. Quelle que soit la suite des opérations militaires, des conséquences seront tirées par les alliés quant à l'organisation de futures opérations, qui ne seront pas toujours aériennes.
Surtout, les crises affectant le continent européen nécessiteront l'association de la Russie. Il est donc nécessaire d'imaginer, quand il ne s'agit pas de défense collective des membres de l'Alliance, un mode de décision et surtout de commandement qui ne pourra pas être sous contrôle de l'actuelle OTAN. Une convergence apparaît entre une capacité européenne autonome et la nécessité d'une structure permettant d'associer la Russie. Les EU, l'Europe et la Russie doivent pouvoir agir isolément, à deux ou ensemble.
L'Union, contrainte et réticente
Institutionnellement, les petits pas s'accélèrent ! Après les ouvertures de Tony Blair à St-Malo (décembre 1998), suivies du Conseil des ministres de la défense de Pörtschah, la présidence allemande a introduit, au Conseil européen de Cologne les 3 et 4 juin l'articulation de l'UEO avec l'Union1. Non sans arrière pensée, car une fusion comporte le risque, si elle se limite à introduire les discussions de sécurité dans les structures de l'Union, reliées pour la première fois à l'OTAN, de faire disparaître avec l'UEO toute capacité militaire autonome. Or cette voie reste privilégiée par la Grande-Bretagne, qui reprend à son compte les bornes mises par Mme Albright à l'organisation d'une capacité militaire européenne : "Ni duplication, ni découplage, ni discrimination". Et les dirigeants allemands, en remettant à la présidence française de l'Union fin 2000 le soin de boucler le dossier l'obligent, pour parvenir à un résultat, à gommer les aspérités, c'est à dire la recherche d'une autonomie pour l'Europe. A moins que les dirigeants français n'en profitent au contraire pour maintenir cette exigence. Pour échapper à la dilution dans l'OTAN, il faut en effet constituer une véritable chaîne de commandement autonome2. Elle suppose d'importantes transformations structurelles, notamment chez des Etats tels que l'Allemagne ou l'Italie qui ne disposent pas d'un véritable état-major national.
Matériellement, les moyens européens disponibles s'accroissent sans cesse. Les éléments d'une décision commune se mettent en place : capacité d'analyse, de renseignement et d'observation (voir article de L. Nardon). Les forces européennes multiplient leurs coopérations multilatérales, matérialisée par les premiers exercices l'Eurocorps jouera le rôle d'un Etat major terrestre, mais dans le cadre otanien. L'Eurocorps peut mettre à disposition une force d'intervention légère de 5 000 à 6 000 hommes ou une force d'intervention mécanisée allant jusqu'à 30 000 hommes3.
Stratégiquement, le refus rémanent et légitime des EU de s'engager à terre dans les opérations conflictuelles, dont ils décident pourtant la conduite, contraindront tôt ou tard les Européens à prendre en charge l'essentiel des missions dites de Petersberg. La distinction entre la défense collective qui suppose l'unité de commandement dans l'Alliance, et des missions continentales limitées, ne peut que grandir. La prise en charge obligatoirement croissante des secondes par les Européens leur permettra de conforter leur position dans la discussion financière du partage des coûts, en les obligeant à se doter des moyens matériels adaptés à leurs besoins. Au lieu d'être sur la défensive face à un Congrès américain à la fois revendicatif et isolationniste, les Européens pourront justifier auprès de leurs opinions une contribution légitimée par des moyens correspondant à leurs propres préoccupations.
Les gouvernements nationaux de l'Union, non seulement ne veulent pas de communautarisation en matière de PESC, mais ils ne souhaitent pas constituer une véritable force européenne. Leur base électorale, y compris pour les élections au Parlement européen, reste nationale, et ils n'ont toujours aucun intérêt à la dépasser. Mais trop d'éléments les contraignent à agir malgré eux pour laisser la situation inchangée.
André Brigot
1. L'état des lieux dans J.-M. Dumond et P. Setton La politique étrangère et de sécurité commune, Paris, La Documentation française, avril 1999.
2. Ce que montre bien l'excellent rapport de la Commission de défense de l'Assemblée nationale L'OTAN, quel avenir ?, Paris, mars 1999.
3. Nouvelles Atlantiques, 14 mai 1999.
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Dernière mise a jour :
Vendredi 18 juin 1999