Le Débat Stratégique Nº44 -- Mai 1999

Les Européens ne sont pas démunis de moyens d'observation spatiale

Par Laurence Nardon



Les erreurs de frappe à Belgrade et ailleurs sont le fait des services de renseignement américains. Les pays européens de l'OTAN ne peuvent que refuser les cibles proposées par le chef d'état major américain. Cet état de fait tiendrait à l'insuffisance des moyens de renseignement européens. Pourtant, les pays d'Europe disposent d'ores et déjà des moyens concrets d'un renseignement indépendant.

Qui voit quoi au Kosovo ?

Les Etats-Unis disposent d'une armada de moyens d'observation déployés sur l'ex-Yougoslavie, avec les avions de reconnaissance Rivet Joint, J-Stars, et U2, les drones Hunter et Predator. Les satellites d'observation militaires Keyhole transmettent en temps réel des images optiques de grande précision, et le Lacrosse est un système radar qui peut voir à travers les nuages. La NIMA, agence chargée d'intégrer le renseignement spatial et aérien pour le compte du Pentagone, complète les informations obtenues avec celles des systèmes spatiaux de navigation et de météorologie. Ajoutons un système de télécommunication par satellite de vaste ampleur, et les erreurs de frappe des avions US deviennent peu compréhensibles.

Ces informations ne sont pas intégralement retransmises aux Européens par les canaux de l'OTAN. Comment les pays européens suivent-ils les événements ?

La France, l'Italie et l'Espagne disposent depuis 1996 d'un satellite de reconnaissance optique militaire, Hélios. Il recueille des images d'une résolution d'un mètre environ. Surtout, il offre le symbole d'une information indépendante, ce qui a une forte signification en termes politiques. Mais ce satellite unique ne peut observer la zone en permanence. De plus, il ne peut voir à travers les nuages. Ses apports sont donc forcément limités.

Lors de sa création en 1992, la Direction du renseignement militaire, qui exploite les images Hélios pour le compte de la France, disposait d'un budget de 10 millions de francs pour acheter des images satellitaires auprès des systèmes commerciaux existant dans le monde. Elle pouvait acheter des images de résolution moyenne, mais de type différent (radar et optique). Depuis qu'Hélios est entré en fonction en 1996, le budget d'achat d'imagerie commerciale s'est réduit à 1 MF. La DRM n'a plus les moyens d'acheter à l'extérieur des images radars lorsque les nuages recouvrent le Kosovo. Devenu mono-source avec Hélios, le renseignement spatial français s'est-il paradoxalement appauvri ?

Les Européens membres de l'UEO disposent d'un autre outil de renseignement avec le Centre d'interprétation satellitaire situé à Torrejon, près de Madrid. Déclaré opérationnel en mai 1997, ce Centre ne dispose pas d'un système satellitaire propre, mais se procure des images auprès d'entreprises commerciales1. Il peut également, sous certaines conditions, obtenir des images Hélios.

Parce qu'elles doivent être commandées au coup par coup, les images disponibles sont exploitées à fond par les quelques 25 photo-interprètes du Centre. Ils complètent les données satellitaires avec des informations en provenance d'autres sources (presse ouverte, internet) et surtout, ils ont mis au point des progiciels de traitement et de fusion de données performants.

Les dossiers d'information, qui peuvent être commandés soit par les Etats-membres, soit par le Conseil de l'UEO, sont donc susceptiles d'utilisations aussi bien politiques que militaires ou humanitaires.

L'exploitation de ces dossiers n'est pas satisfaisante à l'heure actuelle. Lorsque le Conseil de l'UEO veut bien faire une demande, le dossier achevé arrive à la section "renseignement" de la Cellule de planification de l'état-major de l'UEO. Mais les officiers de la section renseignement ne sont pas compétents pour tirer les conséquences politiques et militaires des informations reçues. Ces dossiers d'information sont donc sous-utilisés. Le problème est plus politique que technique. Les pays UEO sont soit trop atlantistes pour souhaiter que l'UEO devienne l'instrument d'un renseignement européen indépendant, soit trop engagés dans une politique de renseignement national pour s'y intéresser. Ni les uns ni les autres ne veulent voir le Centre prendre une réelle importance politique et stratégique. Cela n'empêche pas quelques Etats-membres de commander pour leur compte des dossiers d'information au Centre. La GB et l'Allemagne en sont les plus grands utilisateurs. L'Allemagne a commandé le premier dossier d'information sur le Kosovo, en novembre 1997.

La France, quant à elle, n'a commandé que deux ou trois dossiers d'information au Centre depuis sa création. Ayant investi énormément sur une filière de renseignement spatial national, elle ne souhaite pas reconnaître les capacités du Centre de Torrejon. Certains en France s'emploient d'ailleurs à dénigrer les capacités techniques et opérationnelles mises en place dans le cadre de l'UEO.

Vers un système d'observation indépendant ?

Plusieurs évolutions sont possibles. Les liens entre l'Union européenne et l'UEO vont amener le Centre à produire des dossiers pour le compte d'acteurs politiques plus motivés.

Par ailleurs, le Centre pourrait avoir un accès plus souple aux images Hélios. Pour l'instant, celles-ci ne peuvent être utilisées pour réaliser un dossier destiné à un pays membre. Elles peuvent être confiées aux experts du Centre pour répondre aux demandes émanant du Conseil, mais elles ne doivent pas être jointes au dossier final, ce qui limite sa force de persuasion. Depuis 1998, le niveau de classification des copies papiers des photos Hélios a été réduit au simple "secret défense" dans le cadre du ministère de la Défense français. Si cet assouplissement était étendu au centre de Torrejon, cela permettrait d'accroître l'influence des dossiers d'information destinés au Conseil.

Allant plus loin, on pourrait doter le Centre de l'UEO de moyens d'observation spatiale indépendants. Ce projet est financièrement envisageable aujourd'hui. Le déploiement de constellations de petits satellites est devenu "abordable" pour une organisation telle que l'UEO. Un système constitué de quatre mini-satellites optiques et de trois mini-satellites radar pourrait coûter aux alentours de 7 Mds de francs2. Cinq pays européens travaillent actuellement sur des projets différents de mini-satellites d'observation3. En joignant leurs efforts, ils pourraient créer un système européen global. Certains pays alliés oseront-ils se dégager de liens établis majoritairement avec les services de renseignement US ?

Les plus grands opposants resteront-ils les militaires français ? Disposant d'un système d'observation optique viable jusqu'en 2010 avec Hélios-2, et peut-être d'un système radar avec Horus, il leur est encore facile de refuser une coopération . Mais des financements suffisants pourront-ils être dégagés après l'an 2000 pour continuer à assurer le coût élevé d'un système de satellites militaires nationaux ?

Un système européen semble seul capable de garantir la pérennité d'un renseignement indépendant. L'UE, impliquée dans les questions de sécurité par le biais de l'UEO, pourrait donner l'impulsion.



Laurence Nardon

1. Systèmes optiques KVR-1000 (Russie), Spot (France) et IRS (Inde), et systèmes radar ERS (Europe) et Radarsat (Canada).

2. Ce projet a été défendu par le directeur sortant du Centre, le Colonel B. Molard.

3. La France étudie, avec le mini-satellite optique 3S, un successeur pour Spot. L'Espagne avec Minisat et l'Italie avec Kosmo-Skymed, travaillent sur des projets semblables. L'Allemagne et la Grande-Bretagne coopèrent sur un projet de mini-satellite radar.


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©CIRPES -- Dernière mise a jour : Vendredi 18 juin 1999