Le Débat Stratégique Nº44 -- Mai 1999

Vers un modèle stratégique US fondé sur les capacités

Par Saïda Bédar



S'ils ont fait des concessions politiques en ce qui concerne l'"Identité européenne de sécurité et de défense" (IESD), les Américains ont imposé leur marque au nouveau Concept de l'Alliance, autant par leur vision stratégique que par leurs initiatives opérationnelles. L'Alliance se donne pour but de "façonner son environnement de sécurité" ("shape its security environment", § 12), un environnement sans menaces précises mais aux risques multiples ("actes de terrorisme, sabotage et crime organisés, arrêt du flux des ressources vitales" et "[l]e mouvement incontrôlé et massif de populations", § 24). Les Américains, malgré les réticences de nombreux Européens, ont mis à l'ordre du jour le développement de capacités de contreprolifération, et la standardisation des capacités (systèmes d'armes, C4ISR, doctrines).

L'OTAN intégré au "système des systèmes" américain ?

La nécessité de l'interopérabilité renvoie à une exigence stratégique américaine énoncée par le biais d'impératifs opérationnels : standardiser et contrôler les évolutions technologiques et stratégiques des Alliés. La RMA est aujourd'hui redéfinie selon cinq plates-formes "weapons-oriented", qui incluent l'interopérabilité interalliés. Il s'agit de :

Le choix d'une option médiane de la RMA, qui est un consensus autour du refus du saut conceptuel et technologique pour des raisons organisationnelles et politiques (QDR), aboutit au rôle surdéterminant des capacités dans la réorientation stratégique.

Du modèle "threat-based" au modèle "capabilities-based"

Avec le modèle techno-militaire RMA, les Américains sont passés d'un modèle classique de la planification stratégique "threat-based" à la planification "capabilities-based", en tablant sur l'acquisition de techniques infor-mationnelles et la réforme organisationnelle qui permettront la full spectrum dominance. Il s'agit de développer un système militaire tous azimuts et multifonctionnel, idéalement indépendant des aléas du droit international et de la géopolitique, grâce au principe de la réversibilité (armes non-létales, négation par la paralysie et l'aveuglement informationnel, frappes chirurgicales et/ou à effets momentanés, telles les frappes par bombes au graphite contre les installations électriques en Serbie), et du parasitage des réseaux informationnels et logistiques civils. En effet, le choix de la réversibilité et le recours aux réseaux civils constituent des stratégies de contournement des obstacles juridiques et politiques et peuvent être une réponse à l'asymétrie (exemples : armes non létales en cas de boucliers humains, paralysie momentanée des systèmes de télécommunications privés, utilisation des médias et ONG à des fins de "psy-op" ou de renseignement).

L'orientation "capabilities-based" mène à la désincarnation stratégique : pas de "Zweck" stratégique, autre que la tautologie du shaping, pas de "Ziel" militaire de type "résoudre le conflit". On assiste alors à un décalage saisissant entre les capacités et le but stratégique. La victoire, remplacée par le succès opérationnel, devient secondaire par rapport au déploiement des capacités. L'incertitude de la victoire est intégrée à la doctrine opérationnelle du futur fondée sur la RMA. Ainsi dans Joint Vision 2010 on peut lire :
"Avec le niveau de technologie aujourd'hui disponible, nos forces peuvent faire face à l'ensemble de nos besoins, mais difficilement. Alors que la perspective des progrès dans le domaine de la létalité nous permettra de réduire le nombre de plates-formes et de munitions nécessaires à la destruction des cibles, de nombreuses missions militaires nécessiteront l'occupation à terre et une présence physique intensive. Pour ces missions les promesses de la technologie sont moins certaines, en particulier dans des environnements comme les villes ou la jungle."2

Une stratégie qui n'est pas centrée sur la guerre

Fonder une stratégie sur des capacités techniques tous azimuts n'est-ce pas la réduire à une manœuvre logistico-informationnelle permanente, sans but rationalisant précis ? Une stratégie "capabilities-based" tend à éliminer le présupposé théorique de la guerre comme affrontement entre volontés sociales qui échappent à la montée aux extrêmes par l'action rationalisante du politique, et/ou de l'économique et de l'idéologique. La guerre ne serait-elle plus l'objet central de la stratégie américaine ?

A ses origines la pensée militaire américaine est un mélange de la conception européenne "westphalienne" de la guerre limitée et "juste" (jus ad bellum et jus in bello), et de la conception coloniale et expansionniste de la guerre totale, d'anéantissement de la résistance indigène. Elle est également marquée par une volonté de préserver l'armée, le contrat social et la Révolution, plus forte que le souci de remporter la guerre par des batailles victorieuses. Ces deux paradigmes stratégiques ont perduré : l'un incitant à la recherche de l'action décisive par des effets de masse sur le champ de bataille, l'autre limitant l'action si l'équilibre interne du système américain est menacé.

Les Américains, plus logisticiens que guerriers, tentent de codifier, et d'imposer à leurs alliés, une stratégie étonnante de sophistication mais qui a l'inconvénient de ne pas être capable de résoudre les conflits. Il n'y pas si longtemps, tout candidat au poste de secrétaire à la Défense se voyait, lors d'une audition au Congrès, poser la question "peut-on vaincre dans une guerre nucléaire?". Sans doute la question piège sera-t-elle désormais "peut-on vaincre dans une guerre en milieu urbain?".


Saïda Bédar

1. Under Secretary of Defense for Acquisition and Technology Jacques S. Gansler, before the Subcommittee on Emerging Threats and Capabilities, US Senate, 20th April 1999, www.senate.gov/-armed_services/hearings/1999/e990420.html.

2. Joint Vision 2010, Joint Chiefs of Staff, p. 14, www.dtic.mil/doctrine/jv2010/jvpub.html.


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©CIRPES -- Dernière mise a jour : Vendredi 18 juin 1999