Le Débat Stratégique Nº45 -- Juillet 1999
L'élection présidentielle algérienne et la démilitarisation du régime
Par Nourredine Abdi
En pleine guerre d'indépendance, le Triumvirat, constitué l'été 1959 des principaux responsables de l'Armée de libération nationale/Front de libération nationale n'avait même pas été évoqué par les textes organiques, relevant d'un état de fait coutumier, ceci constituant la structure habituelle du pouvoir en Algérie à partir de 19621. Une armée-État succéda à l'armée-nation, le pouvoir réel étant détenu par un noyau de chefs militaires responsables, comme aujourd'hui, devant un collège constitué par leur pairs. Toutes institutions non mentionnées, du moins sous cet aspect, par les textes fondamentaux de la République algérienne telle la Charte nationale de 1976 et les quatre constitutions écrites dont a été doté le pays depuis l'indépendance. La véritable constitution du régime algérien n'est pas celle qui a été rédigée et présentée à quatre reprises à l'assentiment de la population, pas même la troisième du 23 février 1989, inspirée par une orientation réformiste et qui fut modifiée le 28 novembre 1996. L'appartenance non écrite du chef de l'État à la hiérarchie militaire explique le fait que celle-ci reprit en main le contrôle de l'exercice du pouvoir et put modifier la constitution du 23 février 1989 trop libérale à ses yeux.
La détention du pouvoir réel et sa disposition relèvent d'une simple pratique, les lois constitutionnelles fondamentales de l'Algérie étant coutumières voire non-dites. On se trouve en présence d'un régime militaire qui ne dit pas son nom. Une catégorie que l'on ne reconnaît, si on se donne la peine de se poser la question fondamentale : sur quoi repose la détention du pouvoir ? quelle signification attribuer au fait que le président Boumediène s'est réservé constitutionnellement le ministère de la Défense, entretenant ainsi une relation directe et personnelle avec l'armée ? Il n'avait pas négligé la leçon tirée du fait que lui-même ministre de la Défense, avait réussi le 19 juin 1965 à évincer à son profit Benbella de la présidence de la République. Par sa position à la tête de l'armée il conférait un pouvoir à son gouvernement et même son Conseil de la révolution constitué de hauts responsables militaires, qu'il présidait en tant que chef de l'État, ne jouait qu'un rôle consultatif. L'armée s'imposant par sa confiscation de l'État qu'elle a promu, la cléricature civile ne pouvant être que formellement le lieu des véritables enjeux, à travers le gouvernement auquel elle participe et auquel revient surtout un rôle d'administration du pays et de gestion des affaires courantes, sorte de faire-valoir du pouvoir réel.
D'autres indications informent sur cette nature militaire du régime. Ainsi lorsque le ministère de la Défense sera retiré en 1991 au président Chadli, juste avant son éviction par ses pairs de la présidence de la République. De même ce ministère de la Défense sera occupé en juillet 1993 par le président Zéroual six mois avant qu'il ne prenne en janvier 1994 la fonction de chef de l'État. Ainsi, " ...l'armée a appelé (Zéroual) pour en faire son patron avant de le pousser au sommet ".
Un débat avait pris forme à l'occasion des élections présidentielles du 15 avril 1999, pour la désignation du président Zéroual démissionnaire. Pour la première fois la détention de la réalité du pouvoir a constitué, et constitue depuis, un des thèmes essentiels. Il y a aujourd'hui surtout depuis octobre 1988, une prise de conscience. Bien que le président fut désigné par le recours aux méthodes habituelles en Algérie, c'était d'une façon bien particulière. D'une part même s'il a été préalablement agréé à l'initiative de l'essentiel de l'armée, surtout la Direction générale de la prévention et de la sécurité (ex-Sécurité militaire) en tant que candidat du pouvoir militaire, il ne l'a pas été par toutes les composantes de la hiérarchie militaire, actuellement divisée. D'autre part les moyens administratifs mis en œuvre pour fabriquer cette élection, ont été plus visibles que par le passé, à la population et à la classe politique.
Le nouveau président partait avec ce déficit de légitimité auprès de la population et par conséquent une dépendance totale de ses seuls mentors. Cependant, par les évènements qu'il crée, il parvient à en imposer à l'opinion publique nationale et internationale. Ainsi, en honorant la mémoire de dirigeants de la guerre d'indépendance assassinés par la Sécurité militaire, Mohamed Khider en 1967 à Madrid et Krim Belkacem en 1969 à Francfort3, alors qu'il était ministre des Affaires étrangères et proche collaborateur du président Boumediène.
Prenant en considération l'attente exaspérée de la population d'un retour à la paix et à la sécurité et l'essoufflement de l'insurrection islamiste, il n'eut plus qu'à officialiser les engagements pris par son prédécesseur. Non content dans cette conjoncture favorable d'en cueillir le fruit déjà mur, il la théâtralise, en tentant d'entraîner la population dans une communion autour de lui, sans rapport avec les acquis effectifs. Aucun ingrédient n'est omis : utilisation des médias, " davantage que tous les présidents auxquels il a succédé " particulièrement de la télévision4, mobilisation du gouvernement et du parlement donnant lieu à des débats parlementaires, adoption d'une loi dite de " réconciliation nationale "... L'intervention prochaine d'un référendum parachèvera cette mise en scène en permettant au président Bouteflika de parvenir à une légitimation qu'il n'a pu obtenir lors de son élection le 15 avril dernier.
Il lui sera difficile de chaque fois redorer si facilement son blason et celui du régime militaire, sans s'attaquer aux problèmes de fond et à leur cause première : la corruption ou pour citer son discours-programme du 29 mai 19995 après son élection, le " détournement " qu'il compterait réduire notamment par la " réhabilitation de la justice... ". Un détournement qu'il n'énumère cependant qu'en dernier parmi les atteintes " ... impunies des ressources collectives, toutes circonstances qui ont affaibli l'esprit civique dans la nation, éloigné des compétences et des probités de la gestion des affaires communes et perverti gravement le sens de l'État et du service public ". La corruption constitue pour lui un sujet tabou à propos duquel il ne peut s'exprimer que de façon discrète et évasive. Il ne pourra agir là où ce problème se pose avec le plus d'acuité, au niveau le plus élevé de l'oligarchie militaire, celle-ci n'ayant pas hésité, pour poursuivre sa ponction sur les ressources du pays, à assassiner en 1992 un des pères de la guerre d'indépendance après l'avoir intronisé chef d'État.
Les six autres candidats aux dernières élections présidentielles qui s'étaient retirés face à la partialité manifestée par l'armée-État trafiquant pour parvenir à la désignation de Bouteflika, maintiennent la pression. Ils continuent à agir collectivement, après avoir publié un " manifeste des libertés pour la démocratie " et à travers leurs organisations pour amplifier le mouvement de démocratisation. Parmi les causes contribuant à la permanence du régime militaire, il y a surtout l'absence de structures civiles puissantes et efficientes intermédiaires entre le peuple et le pouvoir, structures indispensables pour fonder et stabiliser un régime autre que celui en place.
Un clivage se précise, correspondant à peu près à l'opposition entre les organisations des présidentiables contestataires, et les partis croupions comme le FLN et le RND, bras politiques ou simples clients de l'armée-État. L'impact d'élections s'inscrit dans un long processus ; on se trouve néanmoins, à l'initiative de cette opposition algérienne renouvelée et renforcée, en présence d'un mouvement pour une réelle démocratisation tendant à la démilitarisation du régime. Mouvement que connaissent plusieurs pays du Sud et que seraient avisés de ne plus ignorer, y compris en Algérie, les pays occidentaux et les ONG. Car le nouveau président n'hésite pas à faire preuve d'autoritarisme et ce, d'autant plus qu'il ne peut entreprendre la moralisation du régime au sommet, principale revendication de la population une fois la paix retrouvée. Il amplifiera alors lui-même ce mouvement d'opposition, en Algérie et à l'extérieur.
Nourredine Abdi
1. N. Abdi, " La militarisation de la vie politique dans des pays du Tiers-Monde... ", Annuaire du Tiers-Monde, 1978.
2. Comme dirait A. Charef, Algérie, le grand dérapage, Paris, Editions de l'Aube, 1994, p. 500.
3. Le Figaro, 5 juillet 1999.
4. Ainsi, " il appuie sa stratégie de communication sur le plus hégémonique et le plus rapide des médias ", El-Watan, 7 juillet 1999.
5. En voir le texte dans les journaux algériens du 30 mai 1999.
Retour au sommaire
©CIRPES --
Dernière mise a jour :
Mercredi 14 juillet 1999