Le Débat Stratégique Nº45 -- Juillet 1999

L'Europe Cahin-Caha

Par Jean-Paul Hébert



La recomposition des industries européennes d'armement avance, mais pas toujours au rythme prévu. Ainsi la privatisation du constructeur aéronautique espagnol CASA paraissait devoir être repoussée à l'été, les modalités de l'opération restant à préciser. Le choix entre les propositions des quatre autres constructeurs européens (le Britannique BAé-Marconi, le Français Aérospatiale-Matra, l'Allemand Dasa et l'Italien Alenia) semblait ardu. Chacun des quatre avaient de bonnes raisons de guigner l'espagnol : BAé pour conforter sa première place en Europe ; Aérospatiale-Matra pour prendre pied dans le programme Eurofighter ; l'Allemand Dasa pour contrer BAé dont le choix de reprendre l'activité défense de GEC plutôt que de mener jusqu'au bout l'alliance en discussion entre les deux groupes en 1998 reste un sujet de friction entre eux ; Alenia pour accroître un chiffre d'affaires qui reste fort éloigné de celui des trois premiers européens. De plus chacun d'eux voyait là également une façon d'augmenter sa part dans Airbus (dont Casa détient 4,2 %) ou d'y entrer (dans le cas d'Alenia).

Finalement, la décision a été prise avant l'été et le choix espagnol s'est porté sur Dasa et sur une modalité plus radicale qu'une prise de participation, puisqu'il s'agit d'une fusion où les Espagnols détiendront entre 11,5 et 13,5 %. Le choix a provoqué de nombreux commentaires, en particulier parce que Dasa ne paraissait pas le mieux placé dans cette opération, étant donné l'importance des activités aéronautiques de BAé-Marconi ou d'Aérospatiale-Matra. Mais ceux-là avaient sans doute sous-estimé le fait que Dasa est partie intégrante du groupe géant Daimler-Chrysler (devenu cette année le premier groupe industriel mondial) et avec des capacités de proposition industrielles qui étaient loin de se limiter à l'aéronautique.

La donne européenne est-elle bouleversée par la naissance de cette société plurinationale ? En termes stricts de chiffre d'affaires, sûrement pas : en 1998, le chiffre d'affaires de BAé-Marconi a été de 17,4 milliards d'euros, celui de Aérospatiale-Matra de 13,3, celui de Dasa de 8,8 et celui de Casa de 0,77. L'addition Dasa-Casa ne change pas grand-chose aux rapports de force de ce point de vue. Le changement le plus important est du côté d'Airbus, puisque Français et Allemands détenaient jusque à présent chacun 37,9 % du consortium. Cependant les 4,2 % de Casa ne donne pas non plus à Dasa une avance décisive d'un point de vue juridique. De même, Dasa-Casa détient maintenant 43 % du programme Eurofighter (en coopération avec BAé et Alenia). En revanche, cela réduit pour les principaux compétiteurs la liste des alliances disponibles : British Aerospace a déjà pris 35 % du capital de l'avionneur suédois Saab (constructeur du Gripen). Après cette alliance Dasa-Casa, il ne reste plus que l'Italien Alenia (1,2 milliards d'euros de chiffre d'affaires) comme éventuel enjeu d'alliance. Les dirigeants de la firme transalpine affirment " discuter avec tout le monde ", ce qui est une manière de dire que des discussions existe aussi avec des firmes américaines, Boeing et Lockheed-Martin ayant chacun à leur manière, déjà avancé des propositions.

Cette opération n'est pas restée strictement limitée aux deux firmes en question. Dans les jours qui ont suivi, le holding public qui contrôle Casa (SEPI) a transmis à BAé-Marconi, Aérospatiale-Matra et Alenia une proposition de s'associer à l'opération. Les modalités de cette association n'étaient pas précisées (prise de participation au capital ou accord commercial), mais cette proposition relance le projet d'une société européenne de défense que beaucoup considérait comme mort-né.



Jean-Paul Hébert



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©CIRPES -- Dernière mise a jour : Mercredi 14 juillet 1999