Le Débat Stratégique Nº45 -- Juillet 1999
Kosovo - Bilan critique
Une action interarme précoce aurait sauvé les Kosovars
Par Alain Joxe
La violation des accords d'octobre 1998 par Milosevic rendait inévitable une action armée. Mais laquelle et dans quel but ? Selon la version officielle de l'Alliance, l'option stratégique retenue fut la frappe aérienne pure et aucune action terrestre ne devait intervenir avant qu'un accord (sous contrainte) n'oblige Belgrade à accepter les termes de l'ultimatum de Rambouillet. Cette stratégie aboutit à un succès américain mais, pour les Européens, il s'agit surtout d'un échec sanglant puisqu'elle a livré sans défense les Kosovars aux massacres et aux déportations, que l'intervention avait pour but d'empêcher. C'est une suite de décisions " impériales " du pouvoir politique civil qui impose ce résultat contre l'avis des militaires américains.
Guerre aérienne ultra courte ?
L'idée de Mme Albright reprise par le gouvernement français, c'était que la gesticulation moderniste des frappes précises aurait des effets très rapides. " C'est une question de jours ", affirmait-on au début des raids. L'opinion l'a cru et s'est donc impatientée assez vite. On lui a alors dit de se calmer, qu'il y avait des nuages, qu'on ne faisait pas la guerre comme ça. Mais on avait bien promis une guerre aérienne ultra-courte, la seule qui en effet aurait sauvé les Kosovars du massacre.
Or l'analyse proprement militaire ne permettait pas de recommander cette stratégie. Dès le début des frappes, des généraux américains ont expliqué qu'ils critiquaient la décision de ne procéder à aucune action terrestre : " Ce n'est pas moi qui dirai qu'on peut remporter un succès à terre par la simple action aérienne ", dit le chef de l'aviation ; " ça ne va pas être comme en Bosnie, là-bas le travail était plus facile, car nous avions des hommes à terre ", dit un autre général, faisant allusion non pas à la FORPRONU mais aux Bosniaques et Croates victorieux à terre avant la frappe OTAN. La différence, c'était qu'au Kosovo, l'UCK au début ne faisait pas le poids, faute d'armes et surtout d'entraînement.
Refus de la synergie air-terre
Dès la première semaine des frappes, le but politique européen, la protection des populations albanaises du Kosovo, fut classé de facto, non par l'armée ou l'Air Force mais par le gouvernement des États-Unis, au niveau de priorité zéro : l'écrasement de la puissance militaire et économique de Milosevic par la guerre aérienne, l'emportait, réduisant à rien le but politique allié1. Il aurait fallu une menace terrestre
Le gouvernement de Tony Blair le savait : il n'a cessé de réclamer ces actions terrestres. Du côté français, plus de dix options opérationnelles avaient été envisagées, trois avaient été étudiées dont l'une seulement était celle des frappes aériennes pures, retenue par l'OTAN. Du côté américain, contrairement à l'impression créée pendant la période des frappes, des plans d'action terrestres étaient au point ; c'est leur mise en train, non leur planification, qui a été suspendue par la pouvoir politique. Le pouvoir civil prétendait écarter le combat terrestre et éviter aux alliés des pertes insupportables. Mais, s'il est vrai que le combat fantassin reste meurtrier, il y a d'autres manières de l'utiliser. On n'était pas obligé d'aller au contact. En fait, dans la conception interarmes (joint) qui prévaut partout, c'est d'abord une menace d'offensive terrestre qui oblige l'armée adverse à prendre des dispositions de combat, et cette manœuvre ne peut plus avoir lieu de nos jours sans mouvements créant des vulnérabilités considérables à la frappe aérienne de précision et aux armes à effets de surface du maître de l'Air et de l'Espace. La simple amorce d'offensive terrestre était donc bien une des conditions de l'efficacité synergique d'une campagne aérienne locale. Sans cette menace, la frappe aérienne devenait inefficace pour la protection des civils. La force serbe eut les mains libres pour canaliser les Albanais vers la mort ou la déportation.
L'action interarmes du 7 juin
On a pu vérifier à quel point la synergie air-terre était " rentable ", dans la dernière semaine de la campagne de frappes ; quelques faits d'armes de l'UCK à la frontière albanaise ont obligé l'armée serbe au début juin à se découvrir pour combattre, et elle a subi alors, sur localisations transmises par l'UCK, des frappes précises de cluster-bombs par B-52, et tirs d'avions anti-char A-10, entraînant des pertes insupportables (notamment le 7 juin), pertes qui ont été déterminantes pour la capitulation serbe qui survient deux jours après2.
On aurait pu commencer par là.
Pour arrêter la décomposition de l'armée, déjà amorcée par la révolte des conscrits en mai, on dut arrêter les opérations au Kosovo et rapatrier en Serbie les forces presque intactes. On leur avait laissé les mains libres deux mois et elles quittaient un Kosovo complètement détruit, vidé et ruiné
Natoprofits et europertes
En fait, le pouvoir politique américain freinait aussi la campagne de frappes anti-serbe directe. Les doctrines opérationnelles de l'Air Force prévoyant des ciblages initiaux brutaux contre les centres de commandement politico-militaires, n'ont pas non plus été appliquées. On voulait des frappes aériennes progressives convoyant le message d'un désir de négocier en même temps que la menace d'une destruction économique.
La stratégie temporelle de l'OTAN a donc été particulièrement inadaptée à l'état d'urgence sur le terrain. Si elle aboutit à ce qu'on appelle un succès, dans l'euphorie de la victoire, c'est qu'on a décidé de compter le succès américain et d'oublier l'échec européen. Nous, Européens, avons échoué lamentablement : nous n'avons pas pu empêcher un nouveau Srebrenica. Nous en avons eu dix ou cent.
Il faut admettre que la subordination stratégique de l'Europe a constitué un objectif particulier de l'hégémonie impériale américaine et constater que l'objectif a été atteint par le sacrifice des Kosovars grâce à la suppression de l'option terrestre, au milieu d'une débauche de bons sentiments. Les Européens, dépourvus de tout organe producteur d'options militaires hors OTAN, ne pouvaient en fait qu'obéir dans le cadre opérationnel imposé par les États-Unis à l'OTAN, et renoncer par là à leurs priorités politiques. Il faudra bien affronter ce diagnostic désagréable pour réorienter les institutions militaires européennes dans le sens de la constitution d'un état-major autonome, soumis politiquement aux priorités des démocraties européennes.
Alain Joxe
1. A. Joxe, "L'Otan en l'air, l'Europe au pied du mur", Le Monde, 9 avril 1999.
2. Interprétation du Général Clark lui-même, selon "Kosovo, the War in Review", IHT, 23 juin 1999, p. 1, 4 ; confirmé et détaillé par François Heisbourg, "Airpower alone didn't force Milosevic capitulation", IHT, 26-27 juin 1999, p. 8 ; sur la frappe du 7 juin, cf. John W. Anderson (Washington Post), "Kosovar, Shaken by Blasts, Tells of B-52 Raids that Stunned Serbia", IHT, 28 juin 1999, p. 4.
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Dernière mise a jour :
Mercredi 14 juillet 1999