Le Débat Stratégique Nº45 -- Juillet 1999
La tentation américaine
Par Jean-Paul Hébert
La réorganisation de l'industrie européenne de défense ne se joue pas qu'entre les sociétés de l'Union. Elle se joue aussi dans les relations transatlantiques1. De ce point de vue, le mois de juin a vu se nouer des relations fort importantes pour l'avenir : D'abord le groupe français Aérospatiale-Matra et l'Américain Lockheed-Martin ont annoncé qu'ils présenteraient ensemble une proposition d'entrée au capital de la société d'aéronautique sud-coréenne Korean Aircraft Industry qui regroupe Samsung Aerospace, Daewoo Heavy Industries et Hyundai Space and Aircraft Company et doit être privatisée. Ensuite Airbus et l'électronicien américain Raytheon ont signé un accord exclusif pour développer un avion ravitailleur à partir de la plate-forme de l'Airbus A310, les deux sociétés avaient déjà développé une coopération pour un programme d'avion-radar (de type Awacs) à partir du même appareil2. Airbus négocie également avec Lockheed-Martin pour un avion ravitailleur plus important, à partir de l'A330. De même des négociations sont en cours avec Northop-Grumman pour un système de surveillance aéroportée installé sur un Airbus.
Ces accords concrétisent et renforcent considérablement le mouvement de multiplication des coalitions ad hoc qu'on observait en 1996-1997 et constituent " l'étape supérieure " qu'on pouvait pressentir3. D'autant plus que l'alliance franco-américaine pour une prise de participation dans une firme d'Extrême-Orient est le premier acte d'un mouvement appelé à se développer car la concurrence entre firmes américaines et européennes ne se jouera pas seulement sur les deux territoires concernés, mais aussi sur celui des clients et alliés, parmi lesquels les pays de la zone Extrême-Orient sont des objectifs économiques majeurs.
On a souligné déjà les risques de limitation de l'autonomie que comporte le développement de liens trop étroits entre les industries américaines et européennes. Il faut ajouter que les visées des groupes ne sont pas les mêmes : pour les groupes européens, en tout cas pour les groupes français, les objectifs sont indissolublement la rentabilité économique et les moyens de la souveraineté. Le discours américain prétend que le deuxième objectif n'a pas de place dans la conduite d'un groupe d'armement, non plus que toute autre considération du type " politique industrielle ", " équilibre régional ", etc. Or, l'observation du fonctionnement des groupes américains d'armement met en évidence l'imbrication des objectifs économiques des dirigeants des firmes et des objectifs stratégiques de l'Administration. Mais ce discours mystificateur réussit à séduire par sa brutalité : interrogé par les Échos sur des perspectives de fusion, Kent KRESA, PDG de Northrop-Grumman conclut par la formule " La seule chose qui compte est la valeur pour l'actionnaire "4. Quelques jours auparavant, Vance Coffman, PDG de Lockheed-Martin expliquait qu'" une société à capitaux publics a souvent des priorités différentes comme le maintien de l'emploi, voire des priorités politiques "5 [horresco referens] et réaffirmait qu'" une société privée a pour priorité fondamentale la création de valeurs pour ses actionnaires "6. Il y a là une différence fondamentale de conception qui oppose les vues anglo-saxonnes aux pratiques françaises et allemandes notamment, mais aussi à celles de bon nombre de pays de l'Union européenne.
Enfin, ces grandes manœuvres de séduction sont aussi liées aux enjeux du marché américain et notamment à la compétition qui oppose Boeing-McDonnell et Lockheed-Martin, ce dernier n'ayant pas de programmes d'aviation civile comparable à ceux du géant de Seattle. Pour lui, des alliances européennes, réellement recherchées, malgré les " leçons " de politique économique assénées en telle ou telle occasion, permettraient de mener une concurrence globale sur l'ensemble des segments du marché. En résulterait-il pour les Européens engagés comme supplétifs dans cette affaire interne aux États-Unis un accès substantiel au marché d'outre-atlantique ? Rien n'est moins sûr.
Jean-Paul Hébert
1. Voir Concentration des industries d'armement américaines : modèle ou menace, Cahier d'études stratégiques, n° 23, Paris, 1999.
2. Susceptible d'être acheté par l'Australie et la Turquie.
3. Voir " Accélération des concentrations industrielles d'une rive à l'autre de l'atlantique ", Le Débat stratégique, n° 38, mai 1998.
4. Les Échos, 16 juin 1999.
5. Les Échos, 11 juin 1999.
6. Idem.
Retour au sommaire
©CIRPES --
Dernière mise a jour :
Mercredi 14 juillet 1999