Le Débat Stratégique Nº45 -- Juillet 1999

Vers une réorientation de la stratégie turque ?

Par Elie Kheir



Le 18 avril dernier, des élections anticipées ont eu lieu en Turquie. A la suite d'une crise grave de la coalition gouvernementale, sur fond d'accusation de corruption contre le Premier ministre d'alors (M. Yilmaz, leader du Parti de la mère-patrie) et d'autres dirigeants politiques centristes (Mme Tançu Ciller, leader du Parti de la juste voie).

Ces élections ont été organisées par un nouveau gouvernement minoritaire dirigé par le chef du Parti de la gauche démocratique, M. Ecevit, vice-premier ministre du gouvernement sortant, mais soutenu par les militaires. Les résultats marqueront probablement la vie politique intérieure et extérieure turque pour les années à venir.

L'essor des nationalistes

Ces élections ont eu lieu dans un environnement politique caractérisé par une exacerbation du sentiment nationaliste turc " provoqué " par le refus du sommet européen du Luxembourg (14-15 décembre 1997), la capture du chef du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) M. Abdallah Oçalan, après de longs mois de mobilisation de masse en Turquie, inaugurée par les menaces turques contre la Syrie (septembre/octobre 1998), ponctuée par l'enlèvement du chef kurde à Nairobi (février 1999), en passant par des attaques contre l'Italie (et l'Union européenne) pour avoir donné refuge quelques semaines, au chef du PKK1.

Cette montée du nationalisme a trouvé son expression politique dans la victoire des ultranationalistes du Parti de la gauche démocratique de Bulent Ecevit (DSP) et du Parti de l'action nationaliste (MHP) d'extrême-droite de Devlet Bahceli2. Face au recul du parti islamiste de la Vertu (FP) (il passe de 21 % à 15 % des voix) et l'effondrement des deux partis du centre-droit (le Parti de la mère-patrie (ANAP) et le Parti de la juste voie (DYP) des deux ex-premiers ministres (Mesut Yilmaz et Tançu Ciller qui ont obtenu ensemble 23 % du vote exprimé)3, qui avaient dominé la scène politique depuis la fin du régime militaire en 1983.

Au niveau institutionnel, ce nouveau paysage politique turc a nécessité la formation d'une coalition gouvernementale composée de trois partis dont les programmes sont différents sur des questions aussi importantes que les relations avec l'Union européene, la privatisation de l'économie et les relations avec les États-Unis. Un gouvernement issu d'une telle coalition ne peut donc fonctionner que sur la base d'un consensus minimal et d'une tension permanente. Ce vide politique renforcera sans doute encore plus le rôle des militaires.

Politique étrangère

La composition du nouveau gouvernement turc, comprenant le DSP, le MHP et l'ANAP (la gauche nationaliste, le centre-droit et l'extrême-droite) exprimera le sentiment croissant du courant ultranationaliste de l'establishment turc selon lequel Ankara " se trouve en possession de plusieurs options en politique étrangère "4. Cette opinion est fondée sur le potentiel économique, la puissance militaire, ainsi que les relations très étroites avec les États-Unis et Israël5.

Cette nouvelle configuration politique éloignera probablement la Turquie de l'Union européenne. Les ultranationalistes du DSP et du MHP ont toujours formulé des critiques virulentes contre les quinze. Cette politique " mettra fin, dans les faits, aux tentatives de recherche d'une solution à la crise chypriote et une activation de la politique turque en Asie Centrale "6.

L'autre axe de déploiement turc qui sera renforcé est donc celui en direction du Proche-Orient, entraînant un déplacement de la stratégie turque vers l'Asie centrale à l'est, mais aussi vers le Proche-Orient au sud, direction favorisée par les évolutions probables d'Israël après l'élection d'Ehoud Barak.

Vis-à-vis de l'Europe, la condamnation à mort du chef du PKK, A. Oçalan (29 juin 1999) fait resurgir les questions traditionnelles :
1. La Turquie est-elle en mesure de reconnaître que sa question kurde ne se limite pas à un " problème terroriste "7, que la victoire ultranationaliste aux dernières élections ne fera qu'envenimer ?
2. La Turquie cherche-t-elle vraiment à devenir membre à part entière de l'Union européenne et prendre par conséquent les mesures nécessaires (respect de l'acquis communautaire par la réforme de son système politique) pour y accéder ?
3. Membre associé de l'UEO, membre à part entière de l'Otan, quelle place occupera la Turquie dans les restructurations stratégiques en cours : l'entrée en vigueur du traité d'Amsterdam le 1er mai 1999, le rattachement de l'UEO à l'Union européenne, l'élargissement de l'Otan vers l'Est et le Sud-Est de l'Europe ?

L'Europe, plus que les États-Unis, se trouve directement concernée, par la question kurde en tant que telle mais surtout parce qu'elle est une des composantes de la question turque.


Elie Kheir

1. Voir notre article dans Le Débat stratégique, n° 41, p. 2.

2. Ces deux partis ont obtenu respectivement 136 et 129 sièges (sur 550) de la Grande assemblée nationale turque et 40 % du vote exprimé.

3. A noter aussi : le FP, islamiste, a obtenu 8 % de plus aux élections locales (23 %), le HADEP (pro-kurde, 4,5 %), ne sera pas représenté au parlement (il faut 10 % pour l'être). Cependant, dans le sud-est, ce parti a conquis les conseils municipaux de toutes les grandes ville, y compris Diyarbakir, chef lieu de la région. Quant au Parti républicain du peuple, créé par le fondateur de la république kémaliste, pour une rare fois, il n'était pas en mesure de franchir la barre du 10 % (il n'a obtenu que 8,5 %). Voir Turkish Daily News du 21 avril 1999.

4. Voir Alan Makovsky, Policy Watch, n° 384, 20 avril 1999.

5. Idem.

6. Voir Stephen Kinzer dans le New York Times, 21 avril 1999, p. 1 et le Daily Telegraph du 20 avril 1999.

7. Selon le président turc S. Demirrel.


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©CIRPES -- Dernière mise a jour : Mercredi 14 juillet 1999