Le Débat Stratégique Nº46 -- Septembre 1999

Zones d'intérêts, opérations extérieures et identité européenne de sécurité

Par André Brigot



Le rapprochement des récents conflits dans le monde et des opérations extérieures de la France et de ses principaux alliés européens permet-il d'esquisser une carte des zones d'intérêts ?
Traditionnellement orientées vers l'Afrique, les opérations ont pratiquement disparu vers cette zone. Depuis les interventions au Rwanda, et malgré une situation moins cruelle mais toujours chaotique, le seuil d'intervention envisageable s'est beaucoup relevé. Quels que soient les massacres en Sierra Leone ou au Liberia, les opérations militaires d'un Rwanda devenu agresseur au Congo afin de contrôler les ressources du Kiwu, les Occidentaux sont et seront de plus en plus réticents à s'engager militairement dans ces zones. On constate même l'absence de suivi d'opérations conduites sous la pression d'une "urgence" toujours indéfinie.
Au Moyen-Orient, seuls les Britanniques participent à la poursuite des bombardements en Irak, sans doute autant pour maintenir leur statut d'allié le plus fiable des Etats-Unis que par conviction politique.

Sécurité intérieure et bon voisinage
Plus près de l'Europe, une intervention sur la rive sud de la Méditerranée (Liban, est de la Turquie-Kurdistan) nécessiterait un niveau de menace directe considérable. Même des interventions humanitaires comme lors des séismes en Turquie se révèlent indésirables pour les extrémistes du gouvernement turc, pourtant membre de l'OTAN, de l'UEO et candidat à l'Union. 100 000 morts en Algérie n'ont entraîné aucune hypothèse "humanitaire" réaliste. Ce n'est qu'aux frontières proches de l'Union que les Européens interviennent ; pour longtemps dans les Balkans, l'hypothèse des rives de la Baltique perdant chaque jour de sa crédibilité. L'extension au Kosovo des déplacements massifs de population entraînait en revanche une déstabilisation dont les coûts humains (réfugiés), financiers (reconstruction) et régionaux (difficultés économiques pour toute la zones sud-est) devenaient trop importants et trop proches.
Ces attitudes, comme le refus des membres de l'OSCE de participer à une force d'intervention en Tchétchénie en 95, et plus encore dans les troubles d'Asie centrale aujourd'hui, tracent de fait les limites de l'implication des Européens. Plus encore que les capacités techniques, les volontés politiques de projeter des forces dessinent les contours d'une zone de pacification interne, excluant les affrontements, entourée d'une zone de "bon voisinage" pour laquelle les Européens sont prêts à imposer un ordre minimal. A l'intérieur de l'Europe, les affrontements militaires sont rendus impossibles par les nouveaux stationnements de forces après la chute de l'URSS et leurs imbrications au sein d'unités multinationales. Simultanément, l'aspect policier, et pour une plus faible part judiciaire, de la sécurité se développe. Aux marges, qui coupent la Méditerranée, intègrent les Balkans, et remontent de la Moldavie aux Pays Baltes, l'implication des forces européennes ne peut être évitée. La dimension régionale la plus récente est la décision du Conseil européen de Cologne de lancer un pacte de stabilité pour le Sud, confié au coordinateur allemand Bodo Hombach.

Les Européens et le mondial
Au-delà de ces tâches régionales, tout indique que les gouvernements européens hésitent à intervenir.
Dans l'affaire du Timor oriental, très lié à un membre de l'Union, le Portugal, la prudence du Conseil européen est frappante : le 11 septembre, les ministres des Affaires étrangères "condamnaient les actes de terreur ; soulignaient la nécessité de déployer une force internationale de paix", sans mentionner d'aide financière, encore moins en troupes. On peut se féliciter de l'évolution par rapport à 1975, où plusieurs centaines de milliers de victimes de l'agression indonésienne n'avaient entraîné aucune réaction. Mais celle de 1999 n'a pas été très vive, alors qu'il s'agit du déni d'une consultation électorale organisée par l'ONU, approuvée par le Conseil de sécurité, saluée par le Conseil européen et acceptée par l'Indonésie. La situation économique de l'Indonésie et son besoin des aides internationales ont joué le rôle majeur dans l'acceptation d'une intervention militaire internationale. Cette discrétion souligne les implications régionales de l'affaire, mais aussi les limites des capacités à intervenir en Asie, quand on n'est plus sûr de pouvoir le faire en Afrique. Par ailleurs les forces régionales sont mieux acceptées que les contingents "onusiens", potentiellement universels. A condition qu'elles ne se présentent pas comme simple relais de la puissance américaine. Lorsque le Premier ministre australien John Howard a annoncé que son pays se considérait comme l'"adjoint" des Etats-Unis pour maintenir la paix dans la région, la Thaïlande, la Malaisie et les Philippines ont protesté vigoureusement, pour ne rien dire des autres membres de l'ASEAN (Vietnam, Cambodge et Laos) réticents à toute opération.
Au sein de l'ONU les évolutions resteront lentes et prudentes. La transformation des sièges britannique et français en un siège européen serait un pas considérable qu'on ne peut guère attendre de la défense nationale des intérêts acquis... Si on ajoute le blocage financier par les EU, sciemment débiteurs, les opérations extérieures onusiennes demeureront encore longtemps entre les mains des volontés nationales. Dans ce contexte, pourquoi les Etats européens devraient-ils détenir des capacités significatives d'intervention mondiale ?

L'enjeu du régional
C'est en réalité dans l'Alliance et spécifiquement dans l'OTAN, que se focalise le débat sur l'organisation des projections de forces. Si les Européens dessinent bien une zone d'intérêts de fait, la notion de projection de forces efface tout idée de frontières ou même de zone pour l'Alliance, dans un espace euro-atlantique absolument indéfini.
Pour l'OSCE, Dans le cadre de la préparation du Sommet de novembre 1999, le représentant du Département d'Etat, R. Asmus déclare : "Il faudra réaffirmer l'engagement des pays membres à l'égard de l'indivisibilité de l'espace OSCE […], s'assurer que la capacité et l'expertise de l'Organisation seront disponibles aussi pour d'autres régions, y compris l'Asie centrale et le Caucase [...]. Il faudra développer un partenariat efficace de l'OSCE avec d'autres organisations, et en particulier avec l'OTAN, l'Union européenne et l'ONU."1 Et comme pour les EU il ne faut surtout pas que l'OSCE s'oriente vers une capacité militaire propre, qui serait vite concurrentielle de celle de l'OTAN, il ajoute qu'elle "devrait se concentrer en tant que partenaire civil crucial dans le maintien de la paix, et non pas comme l'institution qui fournit en fait les capacités militaires [... ] si des troupes américaines sont impliquées dans de futures opérations dans l'espace euro-atlantique [...] un parapluie OTAN sera probablement le sine qua non".
Reste aux Européens à acheter le parapluie, c'est-à-dire les capacités d'action jugées nécessaires dans le cadre d'une stratégie globale. D'où le rôle de l'initiative sur les capacités de défense, décidée au Sommet de l'Alliance en avril 1999. Le représentant américain au groupe de travail chargé de son élaboration souhaite aujourd'hui que soit rapidement mis sur place un Multinational Joint Logistic Center, sorte de système de communications que l'OTAN utilisera dans le commandement, et qui requiert notamment l'amélioration du transport maritime et aérien en Grande-Bretagne et en Allemagne.
Mais les Européens doivent-ils disposer de telles capacités ? de quelle portée potentielle ? avec quelle autonomie d'action ? Doivent-ils s'efforcer de disposer des moyens de projections de forces régionales, correspondant à leurs zones d'intérêts privilégiées, ou se placer dans le cadre d'une complémentarité de moyens beaucoup plus étendue ? Quelles sont ses implications de l'euro-atlantisme d'un point de vue sécuritaire ?
Or les temporalités diffèrent entre la structuration de l'IEDS et l'adaptation de l'Alliance. L'ex-secrétaire général de l'OTAN et représentant de la PESC, M. Solana, prédit "l'établissement de relations formelles entre l'OTAN et l'UE et le transfert, petit à petit de l'UEO vers l'UE". Familier des dossiers par lesquels les Etats-Unis demandaient, au sein de l'OTAN, aux Européens d'améliorer leurs capacités en matière de R&D, et surtout leurs budgets consacrés à la logistique, à la standardisation, orientera-t-il en ce sens les moyens européens ? Du côté de l'Union, les ministres des Affaires étrangères n'en sont qu'à faire participer les ministres de la Défense à leurs délibérations. Et déjà le ministre anglais préférerait attendre, le néerlandais craint les double emplois, l'italien a rappelé les propositions italo-britanniques de création d'un comité politique permanent, les suédois et finlandais ont rappelé l'importance d'une approche civile en même temps que militaire... Hubert Védrine, dans la ligne de la lettre de Jacques Chirac de juillet à ses homologues soutient les propositions françaises de 1) doter l'Union de mécanismes décisionnels et de 2) renforcer la mise en commun des ressources et appliquer des critères de convergence. Mais la tortue européenne aura-t-elle défini ses priorités avant que le lièvre américain n'impose les siennes ?


André Brigot

1. Nouvelles atlantiques, 12 août 1999.


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