Le Débat Stratégique Nº46 -- Septembre 1999
Sens stratégique de la sanction du Général Clark après la "victoire" au Kosovo
Par Alain Joxe
Le Général W. Clark sera remplacé à son poste de commandant suprême de l'OTAN en avril 2000, soit trois mois avant la fin normale de sa mission, ce que l'opinion et la presse américaine ont compris comme une sanction.
Clark était populaire pour avoir été l'organisateur des frappes, donc de la "victoire" remportée sur Milosevic par l'OTAN1. Mais la victoire a été remportée par des moyens qu'il estimait inadéquats. Il s'était heurté à la Maison- Blanche et au Pentagone pour avoir défendu vigoureusement l'idée d'une attaque plus agressive contre les troupes yougoslaves et contre les objectifs politico-militaires de Milosevic : il aurait souhaité traiter dès le début les sites de Command and Control militaire et les bunkers de Milosevic (conformément à la doctrine de la Air Force) au lieu d'accepter la progressivité des frappes "diplomatiques". Il reçut de la Maison- Blanche l'interdiction d'organiser et même de planifier une attaque terrestre contre les Serbes au Kosovo2, action que réclamait une grande partie de l'opinion européenne scandalisée de l'ina-déquation des frappes à la protection des populations. C'est Clark aussi qui donna l'ordre de déployer des Apaches en Albanie, contre l'opinion du Chef d'état-major de l'armée de terre, lequel fit traîner leur mise en place pendant un mois, sans que finalement l'ordre de les utiliser soit jamais donné3. Son limogeage a été ouvertement déploré par le sénateur John McCain (Républicain-Arizona), membre de la Commission des forces armées et candidat présidentiel : on créait selon lui un précédent, dissuadant peut-être pour l'avenir les généraux de conseiller le pouvoir politique avec sincérité4. La critique stratégique de Clark était sans compromis possible avec la Maison-Blanche. Il a toujours pensé que des troupes terrestre devaient être mises en état d'intervenir à terre. Seuls les Britanniques ont pris position ouvertement en faveur de cette stratégie, sachant qu'ils n'avaient aucune chance de convaincre Clinton. Du côté français on y a pensé, mais sans chercher à imposer cette opération, vu la faiblesse transitoire des moyens. L'effondrement de Milosevic parut donner raison à ceux qui s'opposaient à toute action plus forte sur Belgrade et à toute action terrestre.
En vérité, comme le souligne M. Zbignew Brzezinski dans un article, publié par le Monde en septembre5, l'effondrement de Milosevic est inexplicable car son dispositif militaire était presque intact. Les frappes ayant été peu efficaces, l'OTAN, selon lui, était complètement dans l'impasse et aurait été sauvé par les Russes qui ont fait croire à Milosevic que l'offensive terrestre était sur le point de se déchaîner.
Cette anecdote ne concerne pas que la petite histoire militaire de la guerre du Kosovo. On pouvait savoir dès le début qu'il fallait manifester l'intention d'une action terrestre pour obliger les Serbes à imaginer que la manœuvre à découvert les rendrait vulnérables aux frappes modernes. C'est peut-être le bombardement réussi lors d'une action de l'UCK autour du Mont Pastrik qui a démontré le niveau de pertes qu'on pouvait causer en cas de menaces de combats terrestres. Ce que le limogeage Clark censure c'est que la stratégie du gouvernement ne pouvait pas servir le but politique affiché pour l'Europe : sauver les Kosovars de l'exode et du massacre. Cette bévue stratégique du pouvoir civil américain fait l'objet d'un minimum de débat outre-atlantique et d'aucun débat sérieux en Europe.
Ce n'est pas la première fois qu'un général américain de l'armée de terre commandant suprême de l'OTAN prend des positions qui pourraient être celles d'un état-major européen, s'il existait, sans l'aveu de l'exécutif américain.
Alain Joxe
1. Rosie Dimanno, "Ambivalence breeds contempt for a warrior", The Toronto Star, 4 août 1999.
2. Voir l'article de Michael Ignatieff dans The New Yorker, 2 août 1999.
3. Newsweek, 1er août 1999.
4. Bradley Graham, Washington Post, 29 juillet 1999, A04.
5. Zbigniew Brzezinski, "Kosovo, histoire d'un stratagème raté", Le Monde, 14 septembre 1999, p. 20.
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Dernière mise a jour :
Vendredi 22 Octobre 1999