Le Débat Stratégique Nº46 -- Septembre 1999

Défense européenne :
Relances possibles et relances souhaitables

Par Alain JOXE



Le processus lancé à Saint Malo sous l'apparence d'un rapprochement franco-britannique en décembre 1998, et aboutissant à Cologne en juin 1999 à une volonté de relance de l'organisation pratique de la Défense européenne par l'UE se confirme en 1999 mais il est devenu entre temps le résultat d'une évaluation critique de l'efficacité de l'OTAN dans l'affaire du Kosovo. L'échec de l'OTAN déguisé en succès successivement en Bosnie et au Kosovo, fixe sous tutelle américaine pour longtemps sur le flanc sud de l'Union (au lieu de l'apaiser) une zone de troubles que nous avons échoué à maîtriser stratégiquement.

Ce problème oblige l'Union à remettre à plat le problème de l'alliance et pousse en principe l'Europe de se penser plus fermement comme une "identité de sécurité et de défense" sans avoir à s'adonner à des exercices philosophiques. Pour avoir une défense européenne, en régime démocratique, on doit partir théoriquement d'une séquence d'accords politiques précisant dans l'ordre suivant :
  1. la définition des menaces et des risques militaires propres à l'Union européenne en tant que confédération politique et économique structurant l'extrémité occidentale de l'Eurasie ;
  2. la conception d'une stratégie destinée à prévenir ces risques (prévention) et à neutraliser ces menaces (dissuasion, défense) ;
  3. l'évaluation respective de l'OTAN et d'une organisation de défense européenne particulière selon les types de menaces et de risques, et l'articulation souhaitable dans la stratégie de l'OTAN des critères américains et des critères européens, de défense ;
  4. les aspects organisationnels qui découlent de tout ce qui précède ;
  5. la définition des moyens militaires et des moyens financiers nécessaires à la mise sur pied de cette nouvelle défense européenne autonome.
Bien entendu, les choses ne vont sans doute pas du tout se passer dans cet ordre. Il faudra rester empirique, faire avancer les choses dans l'ordre où elles deviennent possibles politiquement. Cependant la carte ordonnée des critères d'évaluation et la séquence qui mène du politique au technique en passant par le stratégique et le militaire doit être respectée, comme on respecte d'avance le dessin d'un puzzle même si on forme le tableau dans un ordre semi-aléatoire.
Il est donc préférable d'éviter de promouvoir certains critères qui estomperaient les objectifs nécessairement politique d'une défense européenne au profit d'une sorte de cohérence purement technique ou purement militaire ou purement financière.

Les buts et les moyens
François Heisbourg, qui a le mérite de lancer le débat1, se tromperait s'il pensait (ce qui n'est pas certain) qu'on peut appliquer à la défense les critères qui avaient servi pour l'économie et la monnaie, grâce au consensus de base sur l'économie de marché. Critères de convergences, plan d'action intégration et rationalisation des politiques de défenses ne peuvent être considérés comme des visées techniques. Un conseil des ministres de la Défense ne peut régler les problèmes politiques et stratégiques d'une telle mutation. Il faut évidemment que ces problèmes soient abordés au niveau politique le plus élevé. Cela signifie, d'une part, le niveau des chefs d'Etats et de gouvernements et, d'autre part, le niveau des opinions, du peuple européen souverain, au moins par l'intromission dans le processus des commissions de la défense des divers parlements, ou par le maintien sous une forme ou une autre de l'Assemblée de l'UEO, devenant commission de la défense de l'Union Européenne.
L'Union européenne a droit à au moins autant de démocratie que les Etats-Unis d'Amérique dans sa politique de défense. L'implication transnationale des citoyens dans le débat sur la défense est au moins aussi nécessaire que l'implication transnationale des camionneurs dans la réglementation européenne de la circulation routière.
Il est sans doute à éviter que les débats se polarisent sur le niveau bureaucratico-institutionnel au lieu d'aborder les vrais problèmes. Mais les scénarios militaires à quinze que Heisbourg tourne un peu vite en dérision, sont évidemment des vrais problèmes qu'on ne peut pas résoudre techniquement et donc si les Etats-majors s'y précipitent avant d'avoir reçu l'impulsion stratégique et politique, la définition du Zweck clausewitzien commun aux Etats de l'Union, sans la création d'un comité d'état-major européen chargé d'une mission interarme intereuropéenne, c'est la charrue avant les bœufs même si la charrue reste extrêmement importante.
Mais ce n'est pas plus réaliste de poser le problème d'abord en termes de masse budgétaire ou de masse d'effectifs et en partant de l'idée que la contribution de l'Europe doit adopter la norme américaine. Pourquoi serait-il critiquable que l'Europe dépense moins que les Etats-Unis, si sa stratégie globale ou même eurasiatique est complètement différente et si son ambition n'est pas la domination du monde entier, que les Etats-Unis, eux, revendiquent et qu'ils veulent faire subventionner par le monde entier ? Pourquoi faut-il considérer nécessairement que la convergence doit se faire sur le modèle britannique considéré comme le meilleur du point de vue budgétaire et sur le module américain considéré comme le plus raisonnable du point de vue des effectifs ?
Dans la voie désormais inévitable d'une pensée stratégique européenne, il me semble tout à fait normal de prendre un peu de temps pour analyser à fond les enseignements de la guerre du Kosovo et qu'on ne se précipite pas sans réflexion autonome et approfondie dans des réformes qui suivraient les lignes toutes tracées d'une modernisation standard des moyens sans réévaluation des buts ou d'une réévaluation militaire sans articulation diplomatique.


Alain Joxe

1. François Heisbourg, "Défense européenne : encore un faut départ ?", Le Monde, 6 octobre 1999, p. 21.
La validité de l'alliance dure aussi longtemps seulement que le motif pour lequel elle a été conclue. L'une des nations (alliées) se plaint elle d'avoir été dupée ? Elle ne saurait s'en prendre au manque de parole de l'autre mais à sa propre stupidité. Quelle stupidité, en effet, que de s'en remettre de son salut à une autre nation, sachant que cette autre, elle-même indépendante, reconnaît pour loi suprême le salut de son propre corps politique ?
Spinoza


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©CIRPES -- Dernière mise a jour : Vendredi 22 Octobre 1999