Le Débat Stratégique Nº47 -- Novembre 1999

La guerre de Tchétchénie et la situation politique en Russie

Par Jacques Sapir



La nouvelle guerre de Tchétchénie n'est ni la simple continuation du premier conflit (1994-1996), ni une réponse à un terrorisme mettant en cause la stabilité de la Russie, comme veut le faire croire le gouvernement russe, et comme hélas affectent de le croire certains de ses partisans en France. Elle correspond à une phase particulière de la crise politique en Russie. Les conditions de son déclenchement, les liens avérés entre Bassaev et Berezovsky, l'engagement dans une logique de guerre totale en contradiction avec les objectifs officiels initiaux présentés par le Premier Ministre V. Poutine en septembre, montrent que l'on est en présence d'une opération largement instrumentale. Une observation minutieuse des événements depuis le début août 1999 montre que la crise s'est progressivement aggravée au rythme des échéances politiques et judiciaires mettant en cause la "famille" et Berezovsky. Quels sont, à l'heure actuelle, les enseignements à tirer du déroulement du conflit ?

L'institution militaire divisée

L'influence exercée aujourd'hui par le Chef d'État-Major général, le général Kvashnine ne correspond pas à une position homogène des forces armées. Sa volonté de prendre une revanche sur ses échecs de 1995 est connue et notoire. Elle est cependant directement en contradiction avec le projet de modernisation que porte une partie de l'institution militaire.

L'engagement dans une guerre totale en Tchétchénie, avec des opérations qui pourraient immobiliser durant l'hiver 1999/2000 de 115 000 à 130 000 hommes sur le terrain constitue au sein des forces armées russes une position extrême, voire extrémiste. Une telle guerre est contradictoire avec la volonté de moderniser les forces armées dans une logique de confrontation avec les forces de l'OTAN. La publication de la nouvelle "doctrine militaire" (Krasnaja Zvezda, n° 217, 9/10/1999) témoigne de ce qu'une large fraction de l'institution militaire souhaite la reconstitution de moyens techniques et opérationnels haut de gamme. Ceci n'est pas compatible avec un engagement dans des guerres limitées mais coûteuses qui s'apparentent aux guerres coloniales. La poursuite des opérations en Tchétchénie est un problème qui divise l'institution militaire et le corps des officiers. Le général Kvashnine n'est donc pas en position d'utiliser cette guerre comme un tremplin politique.

Des divergences politiques

Si la guerre en Tchétchénie correspond aux intérêts politiques de la fraction de l'oligarchie qui identifie ses intérêts à ceux de la "famille" Eltsine, la question du coût de la guerre peut rapidement faire surgir des divergences.

La guerre a permis d'arrêter momentanément le processus de décomposition du groupe dirigeant. Elle offre un dérivatif aux scandales à répétition qui secouent la Russie depuis le printemps. Mais elle va avoir un coût financier croissant. Si elle doit être financée par une taxation supplémentaire des exportateurs, ceux-ci (GAZPROM) sont déjà ouvertement réticents devant une telle perspective. Si elle doit être financée par une émission monétaire, ceci conduirait à une rupture ouverte avec le FMI et un risque de dérapage inflationniste. La rupture avec le FMI serait cependant un argument renforçant la candidature Poutine à l'élection présidentielle en juin 2000, dans la mesure où toute posture anti-occidentale est, et sera, électo-ralement payante. Elle pourrait avoir des conséquences néfastes sur les avoirs en occidents des oligarques. Une autonomisation complète de Poutine par rapport aux oligarques ne serait concevable que si ce dernier pouvait se trouver une base sociale d'appui, ce qui est peu probable à court terme. Les ultra-nationalistes de Jirinovsky sont largement discrédités et la seule force porteuse d'un discours nationaliste et anti-occidental qui pourrait lui servir d'appui serait les communistes du KPRF, et plus précisément leurs franges extrêmes. Ceci imposerait un basculement politique incompatible avec les intérêts de Berezovsky et de la "famille".

La montée en puissance de la stature politique de Poutine est la conséquence la plus évidente de la guerre. Son importance réelle est cependant suspecte. Il faut se garder de la surestimer. Ces sondages sont publiés dans les organes de presse sous le contrôle de Berezovsky et de ses affidés. S'il est incontestable que Poutine a acquis une stature politique dont il était dépourvu avant août dernier, il convient de ne pas l'exagérer. Les calculs politiques ayant pour origine des officines proches du Kremlin ont régulièrement été démentis lors des élections.

Le sentiment pro-guerre de la population ne doit pas, lui non plus, être surestimé. Il pourrait s'effondrer rapidement dès que le coût matériel et humain des opérations deviendra sensible.

La population russe soutient la guerre actuelle dans la mesure ou celle-ci reste, pour l'instant, virtuelle pour une majorité de la population. Néanmoins, avec la montée régulière des pertes (4000 morts et blessés au 15 novembre 1999), ce sentiment pourrait rapidement s'effriter. Par ailleurs, le financement de la guerre pourrait avoir des conséquences directes sur la population, soit sous la forme d'un sursaut d'inflation, soit sous la forme de transferts de fonds destinés à des dépenses sociales vers le budget militaire. Or, les questions de vie quotidienne restent de loin les plus importantes pour la population. Le seul élément susceptible, le cas échéant, de renforcer le sentiment pro-guerre serait une intervention, même indirecte, des occidentaux. La guerre serait perçue comme une réponse légitime à un complot visant à démanteler la Russie.

Il convient donc d'éviter des postures diabolisant la Russie; elles pourraient aboutir à l'inverse des résultats recherchés. C'est en ouvrant un espace politique aux alternatives politiques à la "famille", que l'on dispose du moyen le plus efficace pour arrêter la guerre.

Vers la fin de la "bulle" politique ?

La guerre a en apparence gelé le déroulement de la crise politique, ce qui était son but réel. Elle n'a pas modifié la situation en profondeur. Elle constitue l'équivalent d'une "bulle" politique qui pourrait éclater brutalement, renvoyant alors les acteurs à la réalité des rapports de force sociaux.

Pour l'instant la guerre semble bien avoir répondu aux attentes de Berezovsky et de la "famille". L'opposition est, dans les médias du moins, sur la défensive, et le sentiment nationaliste offre un dérivatif à la crise de légitimité du pouvoir actuel. Mais les bases de cette situation sont fragiles. Le caractère instrumental des opérations militaires porte en lui-même les éléments d'un retournement brutal de la situation. Quand ce dernier se produira, on peut s'attendre à ce que la crise politique traverse une phase aiguë où les dirigeants actuels seront directement mis en cause.


Jacques Sapir



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©CIRPES -- Dernière mise a jour : Mardi 11 janvier 2000