Le Débat Stratégique Nº48 -- Janvier 2000

Grande Colombie : ébranlement militaire bolivarien

Par Alain Joxe



La République de Grande Colombie, créée par Bolivar en 1819, ne survécut pas à son fondateur, et éclatait en 1830 entre Venezuela, Colombie, et Equateur. Mais aujourd'hui encore ces trois Etats arborent les mêmes couleurs nationales : trois bandes horizontales, jaune bleu rouge. A des titres divers ces trois nations entrent dans une période d'innovation mutatoire. Ces trois pays pétroliers ont échoué ou échouent à transformer leurs richesses naturelles ou leurs cultures d'exportation principales en mode de développement local et ce n'est pas la poussée mondialisatrice qui les aidera à réussir cette mutation. Ils échouent parce que leurs structures oligarchiques se reproduisent depuis le XIXe siècle en s'adaptant chaque fois aux demandes du marché mondial, non sur le mode d'une accumulation locale mais d'une prédation agile, d'une répression brutale des couches populaires, et d'une fuite de capitaux "vers Miami". Les troubles de la paupérisation, plus ou moins violents, qui s'y propagent peuvent être considérés comme le moment d'une forme de combat anti-oligarchique, équivalent d'une lutte anticoloniale prolongée au-delà de l'indépendance formelle. Les mouvements de ces trois compartiments étanches pourraient entrer en communication et en phase et représenter un axe stratégique nouveau posant le problème du développement dans des formes bien différentes de celles que retient la doxa néolibérale mondialiste.

Le Venezuela

Il est secoué par le phénomène Chavez. Auteur d'une tentative de putsch qui lui valut plusieurs années de prison, ce militaire fondateur d'un mouvement secret de jeunes officiers hostiles à l'oligarchie et refusant le rôle d'armée de répression, est devenu président élu avec l'appui des couches populaires pauvres. Militaire progressiste "bolivarien", il cherche après avoir changé la constitution à réguler le développement national, sans s'élever contre l'économie de marché. Il bénéficie de cours pétroliers en hausse et malgré ses attaques contre l'impérialisme américain et une certaine connivence avec Cuba, les Etats-Unis contrôlent leur agacement car il est sans doute le seul a pouvoir éviter l'explosion sociale. Les couches populaires viennent en outre de subir les destructions d'un typhon qui a fait des dizaines de milliers de morts et a révélé l'extrême précarité des habitats urbains, négligés par l'Etat pendant des décennies.

La Colombie

La Colombie est vue avant tout comme un pays narco, mais ses réserves pétrolières sont importantes. Elle subit depuis vingt ans la corruption par la narco-économie et est déchirée par une guerre civile entre trois forces armées qui tiennent des zones d'influence : l'armée régulière, les Paramilitaires (extrême droite narco, proche de certains militaires) et les guérillas paysannes FARC (communisantes) et ELN (catho-guevaristes). Cette guerre détruit l'Etat et se nourrit des ressources du trafic de drogue, quelles que soient les relations directes ou indirectes des narco avec les trois camps, ainsi que du racket des entreprises et des enlèvements contre rançons. Le processus de paix engagé depuis plus d'un an autour de la zone démilitarisée accordée aux FARC par le président conservateur Pastrana, n'avance guère ; les Paramilitaires en voie d'unification progressent en puissance et en autonomie tandis que les Etats-Unis refondent, entraînent et modernisent (par transmissions et hélicoptères) un noyau opérationnel de quelques régiments de chasse anti-narco et anti guérilla. Les unités classiques de l'armée ont subi des revers et sont restées désuètes faute d'aide américaine car le Congrès interdit toute aide militaire à des unités violatrices des droits humains. Depuis l'annonce d'une aide américaine massive, la modernisation militaire menée par les Etats-Unis est le prototype de la refondation totale de l'armée plutôt qu'une mesure d'urgence pour maintenir l'Etat en capacité de négocier ; elle ne s'accompagne en tout cas d'aucune opération significative contre les paramilitaires, naguère ennemi principal de l'opinion nord-américaine pour leurs abominables exactions.

L'Equateur

Il entre soudain en janvier dans la danse. La décision de dollarisation du président démocrate chrétien Mahuad n'a pas rencontré l'opposition seulement de "quelques milliers d'indiens" appuyés d'un certain nombre de colonels. Le directeur de la banque centrale avait démissionné pour marquer son hostilité à la dollarisation. Le cours de 25 000 sucres pour 1 dollar destiné à freiner la fuite des capitaux avait soulevé l'opposition de 60 % de la population, des syndicats et des étudiants groupés dans un "Front Patriotique", et de la Confédération des nationalités indigènes une association paysanne importante. Le coup d'état manqué qui aboutit au remplacement du président par son vice-président, tout aussi partisan de la dollarisation, et à l'arrestation des colonels putschistes par les généraux, parait un épisode bouffon, parce qu'il n'est pas sanglant. Mais la crise ne fait que commencer. Les forces sociales en mouvement ne sont pas démantelées et la répression pure et simple est impossible, vu la division profonde de l'armée. La part prise par un certain nombre d'officiers à l'appui du mouvement populaire s'explique par la culture militaire équatorienne d'officiers depuis longtemps "aux affaires", et qui avait maintenu une doctrine développemen-tiste nationale greffée sur le boom pétrolier. La troupe, essentiellement composée de paysans et d'indiens, pèse dans la conformation d'un populisme militaire qui n'est pas si éloigné du velazquisme péruvien du début des années soixante dix. Malgré la "trahison des généraux" et l'emprisonnement du plus visible des colonels pro-indiens, l'affaire a des chances de rebondir.

Vers un bolivarisme sans frontières ?

Chavez lui-même, dans les interviews biographiques qu'il a accordé et qui ont été publiés en 1998 (cf. Agustin Blanco Muñoz, Habla el Comandante, Universidad Central de Venezuela, 1998, p. 42-43), rappelle qu'il a été marqué, étant aspirant, par une visite dans le Pérou de la révolution paysanne de Velazco. A Bogota, certains seraient aussi tentés par un "chavisme" à la colombienne, qui permettrait à la fois de neutraliser la guérilla, peut être en la ralliant, et de promouvoir un autre plan de développement que la stricte orthodoxie FMI à laquelle s'est lié le pastranisme. La crise restaure l'idée d'une mission des militaires dans le projet national en rupture avec l'oligarchie transnationale. C'est la définition actuelle d'un "bolivarisme militaire" qui demeure très ambigu, surtout s'il est tiré par les généraux, contre les colonels, vers le fujimorisme péruvien.


Alain Joxe



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