Le Débat Stratégique Nº48 -- Janvier 2000

L'essoufflement des méthodes classiques de coopération pour les programmes d'armement

Par Jean-Paul Hébert



Le bilan contrasté qu'on peut tirer de l'évolution des programmes d'armement en coopération dans l'année 1999 fait coexister des situations globalement conformes aux objectifs mais aussi des échecs sérieux.

Des situations globalement conformes aux objectifs

Dans le domaine des missiles, les programmes de coopération ont évolué de manière satisfaisante, qu'il s'agisse du programme de missile antinavire franco-norvégien NSM, des missiles antichars Trigat moyenne portée, des programmes FSAF, du programme PAAMS, (notifié au nom des trois pays coopérants France, Italie, Royaume-Uni pour 14 milliards de francs) ou du missile de croisière Storm Shadow/Scalp EG (franco-britannique) rejoint par l'Italie. Cependant, l'étroitesse des liens industriels qui rassemblent les industriels engagés dans ces programmes influe sur les difficultés rencontrées. En effet, les formes institutionnelles des coopérations jouent sur l'efficacité de l'organisation. Plus ces formes sont intégrées (jusqu'à la mise en commun de la R&D éventuellement), plus elles produisent des résultats économiques appréciables.

Dans l'aéronautique, l'événement marquant de l'année 1999 est la signature du contrat de production en série de l'hélicoptère Tigre, pour une première tranche de 160 machines (20 milliards de francs). Après les atermoiements et modifications de calendriers, négociations sur les prix et les spécifications qui ont marqué ce programme démarré en 1979 et relancé en 1984, cette décision signifie enfin le début de la réalisation proprement dite. Elle ouvre la voie à des marchés d'exportation qui jusque-là s'étaient révélés inatteignables pour l'appareil franco-allemand, étant donné l'incertitude sur son avenir. En même temps, cette décision (qui n'est pas accompagnée d'une décision équivalente en ce qui concerne l'hélicoptère de transport NH90) est aussi une décision volontariste pour mener à son tour un programme dont la signification politique majeure de relance de la coopération franco-allemande en matière d'armement au milieu des années quatre-vingt était prédominante.

Dans le même domaine, l'avancée du programme d'avion de transport futur, avec le dépôt des offres concurrentes, peut être considérée avec intérêt. D'une part parce qu'on peut observer une certaine modification de la position allemande, plus favorable à une éventuelle solution russo-ukrainienne en début d'année, vers la solution de AMC, compte tenu de la fusion Aérospatiale-Matra / Dasa annoncée en octobre; d'autre part parce que ce programme, s'il se réalise dans cette configuration, sera une forme nouvelle de coopération beaucoup plus basée sur l'initiative des industriels que dans les programmes précédents.

Obsolescence des formes anciennes de la coopération

Les difficultés des formes anciennes de la coopération en matière d'armement expliquent peut-être l'échec de certains grands programmes comme celui de la frégate Horizon. L'échec n'est pas total puisque la continuation du programme (Royaume-Uni d'un côté, France et Italie de l'autre) pour les bâtiments s'accompagnera cependant d'un système d'armes commun pour l'essentiel.

L'échec est sans doute beaucoup plus lourd, au moins en ce qui concerne le point de vue français pour le programme de VBCI, puisque le résultat en est que GIAT Industries se retrouve en position isolée par rapport à cet important programme européen et que cet isolement ne sera pas compensé, ni économiquement ni technologiquement, par la réalisation future d'un VCI uniquement destinée aux forces françaises (voir ci-dessous l'article : "L'isolement de GIAT-Industries")

Quant à l'hélicoptère NH90, si l'échec n'est pas patent puisque le programme continue; les difficultés sont cependant graves car le retard des pays coopérants à passer leurs commandes, notamment celui de l'Allemagne, fait encore peser des incertitudes sur ce programme lui aussi lancé dans les formes anciennes de la coopération, principalement sous l'impulsion d'une volonté politique.

Finalement, les difficultés - (ou les échecs) - les plus sérieuses touchent les programmes en coopération dont les formes de lancement et d'organisation sont les plus anciennes. Or, les conditions de la coopération se modifient substantiellement. Historiquement la coopération a joué un rôle déterminant en habituant les différents pays à travailler ensemble dans un domaine qui était par excellence un lieu d'affrontement des souverainetés. De plus, elle a montré que des programmes en coopération pouvaient être également des réussites techniques et commerciales. Elle a permis de constituer le socle sur lequel peut s'édifier aujourd'hui une industrie européenne de l'armement. Mais ce processus de production commune atteint maintenant ses limites d'efficacité et la mutation en cours est finalement le passage d'une production commune à une production unique en matière d'armement, de la même façon - toutes choses égales par ailleurs - que se réalise le passage à une monnaie unique. Il n'est pas indifférent que ces deux processus s'enclenchent presque concomitamment, s'agissant de deux domaines - monnaie et armement, qui constituent deux champs essentiels de la souveraineté d'une entité politique.


Jean-Paul Hébert



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