Le Débat Stratégique Nº48 -- Janvier 2000

Dépenses de défense, sécurité et objectifs politiques dans l'Alliance

Par André Brigot



Les dépenses de défense des principaux pays de l'Alliance

Les services de l'OTAN ont publié en décembre 1999 les tableaux de dépenses de défense des différents Etats membres. Les chiffres concernant les quatre principaux alliés: Etats Unis, Grande-Bretagne, Allemagne et France de 90 à 99 (estimations) permettent de faire quelques constatations.

Source : Nouvelles atlantiques, n° 3162 du 8/12/1999.
Ecart 1990-1999 du PIB et dépenses de défense par habitant, en $ US

EU + 3 959 + 396
G.B. + 2 506 - 215
RFA - 621 - 311
France + 2 186 - 97

Soit une évolution respective en % de :

EU + 17,5 - 30
G.B. + 12,8 - 31
RFA - 2,6 - 46
France + 9,9 - 13

Les chiffres allemands soulignent le poids de l'unification. Mais dans l'ensemble, l'effort de la France apparaît bien supérieur à celui de ses principaux alliés, ou autrement dit, "les dividendes de la paix" furent beaucoup plus légers pour elle que pour les autres. On peut prévoir que la professionnalisation lancée par le Président et approuvée par le gouvernement socialiste aura plutôt tendance à aggraver ce coût de la défense pour la France. Avec une augmentation de PIB très moyenne, elle n'a que très faiblement diminué ses dépenses de défense.

% de PIB consacré à la défense 1985-1990 % de PIB consacré à la défense 1999 Personnel civil et militaire en % des actifs (1999)
EU 6 3,2 1,6
GB 4,5 2,6 1,1
RFA 3 1,5 1,2
France 3,8 2,8 2

La France occupe la première place en Europe en terme de PIB consacré à la défense, comme en pourcentage de la population active, si l'on écarte la Grèce et la Turquie.

Les "coûts/bénéfices nationaux" de ces dépenses

On peut considérer que la France bénéficie pour elle même d'une défense plus autonome et plus complète que ses partenaires européens. Celle-ci reste en partie fondée sur ses capacités nucléaires. Mais qu'en est-il quand on compare les résultats des dépenses engagées pour des opérations extérieures (OPEX) dans les années 1990, avant tout dans les Balkans, avec ceux des principaux acteurs-partenaires ? Les Etats Unis ont réaffirmé leur place de leader d'une éventuelle coalition européenne ; l'Allemagne, partant de rien en matière d'opération extérieure depuis 1945, a effectué un retour diplomatique et militaire considérable; la Grande Bretagne s'efforce d'affirmer son rôle de premier partenaire des Etats-Unis. On ne saurait dire que la France ait obtenu "nationalement" des avantages comparables malgré ses efforts financiers, ni aux yeux des belligérants, ni dans l'Alliance qu'elle réintègre.

La Commission des finances de l'Assemblée nationale évalue le surcoût des OPEX à 6,6 milliards de frs la participation à la guerre du Golfe, et pour les opérations dans les Balkans à 5,2 en 1996, 3,3 en 1997, 2,1 en 1998 et plus de 4 milliards en 19991.

"A la différence des opérations menées sous la tutelle de l'ONU, les opérations OTAN ne donnent pas lieu à remboursement par l'Alliance. Le financement doit être trouvé par des solutions budgétaires internes." Selon les conclusions du rapport, "les surcoûts directement imputables à notre participation à la guerre du Kosovo, quoique significatifs au regard du budget de la Défense sont à la mesure d'un pays industrialisé comme la France. Ils ne sauraient fonder une contestation de la légitimité de notre intervention dans une crise dont les conséquences seront décisives pour l'avenir de l'Europe. D'un point de vue plus étroitement stratégique, la crise du Kosovo constituera une étape dans l'adaptation de notre outil de défense ... marquée par l'importance du renseignement et de la frappe de précision à distance de sécurité." Les capacités française sont jugées supportables parce que "la France a tenu son rang dans cette guerre de coalition". Secondairement parce que ces opérations permettent d'adapter l'outil opérationnel. On peut s'en réjouir, mais aussi regretter que l'appréciation ne porte pas sur les objectifs politiques visés, si du moins ils avaient été définis. L'appréciation de la Commission des Finances du Parlement rejoint-elle celle de la Commission des affaires étrangères et celle de la défense ?

Deuxième remarque, au sein des pays européens, la France se classait déjà au premier rang dans pratiquement toutes les catégories : % du PIB, % par habitant, % de R&D ; seule infériorité : le nombre d'hommes disponibles pour des interventions extérieures, encore qu'il faille tenir compte dans cette appréciation du nombre d'hommes prépositionnés en permanence outre-mer. Mais cette supériorité lui permet-elle de jouer un rôle particulier dans le projet qu'elle soutient d'une "identité européenne de défense et de sécurité", ou simplement de "tenir son rang" ?

Les comparaisons Etats-Unis Europe

Il y a en effet une singulière restriction politique à juger des OPEX du simple point de vue de la capacité financière à les mener et des conclusions opérationnelles qu'on en tire. C'est se placer délibérément dans la logique traditionnellement imposée par les Etats-Unis au sein de l'Alliance. Ceux ci souhaitent en effet des alliés prêts à consacrer 10 % de plus de la part de PIB consacré à l'outil militaire, leur permettant de disposer de moyens suffisants pour constituer d'éventuelles coalitions. Ce cadre du Burdensharing a donné lieu à une étude dirigée par N. Gnesotto2.

Elle fait ressortir quatre points. La menace soviétique a disparu et avec elle la valeur de la dissuasion américaine. Le niveau des troupes américaines en Europe a baissé de 50 % depuis la guerre du Golfe sans modifier le sentiments de sécurité des Européens. La nouvelle donne stratégique a renforcé l'importance du continent européen pour les opérations hors zone de l'Amérique. "Plus les intérêts stratégiques américains se redéploient hors d'Europe, plus l'OTAN et la zone européenne restent capitales pour la projection des forces américaines. 72 % des infrastructures communes de l'OTAN sont financées par les Européens." Enfin, l'ensemble de la problématique sur l'européanisation relative de l'OTAN est fondée sur l'hypothèse d'un différentiel entre l'implication américaine et l'implication européenne dans les crises. Il apparaît donc que l'inquiétude vis à vis du découplage intérieur s'accroît plus aux Etats-Unis, du moins dans l'Administration qu'en Europe. En revanche, à l'extérieur de la zone de sécurité européenne, le découplage retrouve un sens plus traditionnel : il se nourrirait de l'inadaptation des forces européennes.

Or si les Américains ont raison de dire qu'ils dépensent plus que les Européens pour l'outil militaire (environ 60 % des dépenses de l'OTAN) , non seulement ce déséquilibre se réduit depuis la fin de la guerre froide en part de PIB comme par tête d'habitant. Par ailleurs, les Européens considèrent que leur aide extérieure contribue à la sécurité globale. Or dans ce domaine les EU arrivent en dernière position (0,14 % du PIB en 1996, pour une moyenne de 0,4 % pourt les Européens et 0,5 % pour la France). De plus, "si on exclut Israël, l'Egypte et la Turquie, les Etats-Unis ont abandonné carrément l'aide extérieure comme élément de leur politique étrangère3. Enfin, les Etats-Unis contribuaient à hauteur de 5 % du total des troupes engagées dans les opérations de l'ONU en 1996-1997 contre 30 % pour les Européens de l'OTAN et 36 % pour l'Union européenne."

Le constat fait pour la France peut donc être étendu à l'Europe : le bénéfice diplomatique ou même en terme de visibilité, que les Européens retirent de leurs efforts pour la sécurité, équivalents aux deux tiers de celui des EU, est dérisoire.

Au total, la France ne semble pas retirer un bénéfice diplomatique "national" à la hauteur de ses efforts militaires. Mais au sein de l'Alliance, les efforts des européens, en but aux accusations américaines dans la discussion du partage du fardeau, ne sont pas plus reconnus. La discussion sur l'identité européenne de défense et de sécurité doit donc être replacée dans un cadre financier plus équilibré et surtout qui ne soit pas seulement militaire. Surtout, cette discussion financière ne peut à elle seule permettre une appréciation politique qui doit prendre en compte les objectifs géopolitiques respectifs.


André Brigot

1. Commission des finances de l'Assemblée nationale, Rapport d'information, 1er juillet 1999.

2. N. Gnesotto, Le partage du fardeau dans l'OTAN, Notes de l'IFRI, n° 11, été 1999.

3. Hans Binnendjk, "Tin Cup Diplomacy", National Interest, Fall 1997, cité par Gnesotto, op. cit, p. 31.



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