Le Débat Stratégique Nº48 -- Janvier 2000

La globalisation : la "nouvelle frontière" de la Révolution américaine ?

Par Saïda Bédar



Dans son discours sur l'état de l'Union (27 janvier), Clinton en appelle à une "Révolution américaine du XXIe siècle", et expose la stratégie américaine comme la mise en forme de la globalisation : "Pour réaliser toutes les opportunités de notre économie, nous devons dépasser nos frontières, et mettre en forme (to shape) la révolution qui fait tomber les barrières et met en place de nouveaux réseaux parmi les nations et les individus, les économies et les cultures : la globalisation. C'est la réalité centrale de notre époque... Nous devons être au centre de tout réseau global vital... Nous devons admettre que nous ne pouvons bâtir notre avenir sans aider les autres à bâtir le leur.1"

Selon Clinton, la mise en forme de la globalisation se développe en trois moments. Le moment premier est l'établissement d'un consensus sur l'expansion du commerce international, à travers de nouveaux standards et l'ouverture des marchés régionaux dans le Sud. Le deuxième moment est la promotion de la démocratie et de la paix par : 1) l'intégration des "anciens adversaires" (soutien des forces démocratiques et dénucléarisation en Russie, accession de la Chine à l'OMC et ouverture de ses marchés) ; 2) la prévention et la résolution des conflits où les intérêts US sont en jeu (Moyen Orient, Irlande du Nord, Chypre, Inde/Pakistan, Kosovo) ; 3) la lutte contre la prolifération, les maffias, le terrorisme ; 4) l'aide économique, la lutte contre le SIDA. Le troisième moment est celui de la puissance militaire et diplomatique.

Cette approche darwinienne de la praxis stratégique, n'est certes pas une nouveauté pour le système américain. Mais la globalisation contraint à l'ajustement des moyens de l'intervention.

La globalisation en tant que paradigme stratégique

La globalisation, évolution techno-économique aux effets politiques (croissance des acteurs hors du contrôle de l'Etat et du droit international) et culturels, est devenue le concept central de la réflexion stratégique. Ainsi l'Institute for National Strategic Studies de la National Defense University, a produit un rapport consacré à la globalisation. Selon le rapport de l'INSS, National Strategic Studies Strategic Assessment 19992, la bipolarité a laissé place à un "système politique amorphe", sans consensus sur les valeurs politiques et idéologiques. Les effets de la globalisation sont à la fois intégrant et désintégrant, ils peuvent apporter la prospérité ou la crise. En conséquence il ne suffit plus de promouvoir le marché libre (enlargement) et l'intégration mais de mettre en œuvre des politiques de prévention. Cette étude préconise l'implication de la communauté de sécurité nationale dans l'élaboration de la politique économique internationale des Etats-Unis (attribution des fonds du FMI, mesures contre la volatilité des capitaux, évaluation des risques, ventes d'armes).

La réflexion sur la globalisation a été favorisée par l'apparition de crises qui ont mis en évidence la faiblesse des instruments conceptuels du système stratégique américain. Le modèle RMA/RBA (Revolution in Military Affairs/Revolution in Business Affairs) comme paradigme de la transition paraît insuffisant, voire inadapté. D'une part, techniquement la faisabilité d'une double révolution par le haut est remise en cause, essentiellement face aux oppositions des intérêts politico-industriels, aux lenteurs bureaucratiques du Pentagone. D'autre part, la déconnexion entre le schéma de l'hypersophistication technologique et les nouveaux types de conflits tend à disqualifier la RMA dans la production de paradigmes stratégiques adéquats.

Les zones grises de la globalisation

La crise asiatique de 1997-1998 qui s'est traduite par des conflits (nettoyage ethnique en Indonésie, tensions Taiwan/Chine, crise russe et reprise de la guerre en Tchétchénie) a marqué le débat stratégique américain. Alors que les analyses prospectives du début des années 1990 n'envisageaient le désordre que dans les zones périphériques, la crise asiatique a montré que les zones médianes pouvaient être touchées et que la Russie pouvait rapidement sombrer dans le chaos3.

L'opération du Kosovo a également mis en évidence l'inadéquation d'un système stratégique qui n'est pas pensé à un niveau macrosociologique et prend peu en compte les interactions entre les différentes rationalités sociales - politique, économique et militaire. L'échec du Kosovo est vécu par l'institution militaire comme l'aboutissement d'une confusion stratégique fondamentale : l'emploi du militaire à un niveau sous-stratégique (le but n'était pas de détruire les forces ennemies mais de contraindre Milosevic à un repli diplomatique) et le contre-emploi des forces militaires (humanitaire, diplomatie préventive). Y compris au sein de la Air Force, il y un consensus sur le constat d'échec : ce n'est pas la seule campagne aérienne qui a vaincu les Serbes, mais le rôle de l'UCK à terre, l'action diplomatique et le ralliement des Russes en fin de course. La critique ne porte pas uniquement sur le refus politique de favoriser l'option terrestre - pas de victoire sans troupes à terre, pas de troupes à terre sans soutien politique ferme -, mais également sur le déroulement de la campagne aérienne elle même. Le "gradualisme" choisi par les politiques est considéré comme contraire à l'emploi décisif (stratégique) de la force.

De l'hégémonie au leadership

Le rapport des Etats-Unis à la globalisation est duel. Ils la favorisent parce qu'elle leur permet de prospérer selon leurs avantages comparatifs persistants, mais ils doivent s'ajuster aux évolutions qu'elle apporte. Le principe de leur intégration au système mondial est l'extension de leurs propres normes et de leurs vulnérabilités pour éviter le "désavantage comparatif" et s'assurer l'accès à des marchés normalisés. Dans le même temps il y a une contrainte externe : toute réforme interne doit être préalablement imposée à la communauté internationale, de même que les codes de conduite acceptés par les acteurs économiques US doivent universellement être acceptés (lois anti-corruption, sanctions économiques, normes sanitaires etc.).

L'hégémonie devient alors compulsive : ce n'est plus seulement la place des Etats-Unis dans le monde qui est en jeu mais également leurs équilibres internes. La défense de l'intérêt national correspond de moins en moins à la défense du bien public international. L'hégémonie déresponsabilisée est plus proche du simple leadership.


Saïda Bédar


1. http://www.whitehouse.gov/WH/SOTU00/sotu-text.html.

2. http://www.ndu.edu/inss/sa99/.

3. Dans un rapport du SACLANT la Russie est décrite ainsi : "Selon les critères admis communément par les normes légales occidentales, la Fédération Russe est maintenant une organisation criminelle organisée. L'application de la loi est dans un tel état de confusion, qu'il est impossible d'exagérer son inefficacité... Il y aura une crise d'une ampleur considérable si le crime organisé s'associe encore plus intiment avec les dirigeants de l'institution militaire." NATO Supreme Allied Commander Atlantic, Open Road 1999 - Emerging Asymmetric Threats and Transnational Security Challenges to NATO, Summary Report, December 1999, p. 10.



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