Le Débat Stratégique Nº48 -- Janvier 2000
L'évolution politique de la Russie et les choix pour l'Europe
Par Léon Mychkine
La guerre en Tchéchénie continue à devoir être analysée à la fois dans le cadre d'un processus politique conjoncturel, le remplacement de Eltsine et de ses soutiens proches, et comme étape majeure du développement politique de la Russie post-soviétique. La popularité de cette guerre a permis d'organiser une sortie non violente de la famille Eltsine des responsabilités officielles. Mais ce n'est qu'un aspect événementiel.
Restaurer l'Etat ?
La seconde approche conduit à se poser la question de la place de l'Etat dans la Russie des années qui viennent. La désorganisation et l'inefficacité des institutions sociales dans lesquelles s'enfonce la Russie depuis l'effondrement de l'URSS obligent à se prononcer sur la place de l'Etat dans ce changement politique. Un accord de fait entre des groupes sociaux corrompus en Russie et des institutions occidentales aveugles ou complices des conséquences des orientations économiques et sociales recommandées et financièrement soutenues, a conduit à un effondrement des structures étatiques. Une des dernières, le FSB, issue de l'ancien KGB, participe évidemment aux évolutions institutionnelles en cours. La candidature de E. Primakov rencontrait les objectifs du FSB, mais le coup d'Etat légal réussi par Eltsine et son entourage conduise ces représentants de l'Etat à soutenir aujourd'hui un autre des leurs, Poutine. De ce point de vue, il devient secondaire de prévoir l'issue de la guerre en Tchéchénie. La question est plutôt d'apprécier les conséquences d'une restauration de l'Etat en Russie.
Economiquement, les décisions de Poutine de restaurer le contrôle des changes semble indiquer une indifférence vis- à-vis des exigences du FMI. Même s'il n'y aura pas de décision importante avant le résultat des présidentielles, les conditions économiques et institutionnelles russes rendent légitimes la recherche de systèmes de financement de l'économie plus adaptés que ceux fondés sur le marché et soutenus par les institutions occidentales depuis dix ans. Le modèle européen de gestion d'économie mixte pratiqué au sortir de la Seconde Guerre mondiale correspond beaucoup plus à la situation actuelle de la Russie que le modèle américain ou anglo-saxon. Le systèmes français de banques coopératives ou de crédit et de relation entre autorité publique et système bancaire est une alternative à la multiplication anarchique et mafieuse de banques à laquelle a conduit une libéralisation sans contrôle. De même, l'expérience européenne de coordination des politiques monétaires et commerciales des années 1950 à travers l'Union européenne des paiements permettrait une coopération régionale minimale dans la CEI plus adaptée qu'une logique d'adhésion à l'Union européenne irréaliste à moyen terme.
La symbolique de la Tchéchénie
Quelle que soit la volonté de restaurer une sécurité interne minimale, la répression exercée en Tchéchénie viole tous les principes de base des organisations collectives, de l'ONU à l'OSCE en passant par le Conseil de l'Europe. Elle ouvre des années de troubles et de violences dans le Caucase. Mais cette seconde guerre vient après des ouvertures russes au début des années 1990, non seulement pour une intervention internationale dans le cadre de l'OSCE à laquelle les Occidentaux se sont bien gardés de répondre après des ouvertures vers un statut d'autonomie comparable à celui, très libéral, du Tarstastan ; le refus de ce compromis a conduit à la première guerre en Tchéchénie, perdue par l'armée russe, et qu'ensuite les responsables tchéchènes n'ont fait aucun effort ni pour mettre en place une structure politique minimale, ni même pour lutter contre une économie majoritairement criminalisée. Le non respect des engagements financiers de Moscou pour la reconstruction ont aggravé cette anarchie, mais il faut replacer cette absence d'aide dans la décomposition générale des transferts budgétaires en Russie même.
Or la Tchéchénie n'est pas seulement perçue comme un réservoir de délinquance et de criminalité. Elle représente pour la Russie et pour le peuple russe un enjeu stratégique et symbolique majeur. Les frontières de l'espace d'influence russe ont reculé à l'ouest. Non seulement les pays d'Europe centrale entrent dans l'OTAN, mais les pays baltes, l'Ukraine et la plupart des pays du Caucase se portent candidats et sont associés aux structures périphériques de l'Alliance. Pour la Russie, à ce recul à l'ouest s'ajoute donc une fragilisation au sud. Or le Caucase est perçu en Russie comme une barrière dont la possession ouvre directement sur les plaines du Don et le cœur de la Russie. Le rôle du Caucase dans l'exportation par oléoducs des ressources pétrolières de la Caspienne a souvent été souligné. Une influence sur les pays caucasiens permet, y compris pour les acteurs non-russes, de peser sur les grandes relations régionales décisives : Russie-Turquie, Russie-Iran. Cette dimension géopolitique séculaire est analysée aussi bien à travers la littérature russe (Lermontov, Tolstoï) que par les conflits du passé : la guerre franco-britannique de Crimée contre la Russie tsariste avait déjà pour but de stopper l'influence et la concurrence russe sur l'empire ottoman contre les intérêts des occidentaux.
Ce n'est en rien approuver la brutalité sans avenir politique des opérations militaires que de resituer cette guerre dans le processus de décomposition réelle et symbolique dont la Russie est victime depuis dix ans. Décomposition qui ne suscite pas que des regrets dans les puissances occidentales.
L'Euro-atlantisme et l'Eurasie
Les réactions en Europe face à ces évènements cachent, derrière des critiques modérées, des positions divergentes. Les critiques françaises des opérations en Tchéchénie ont été généralement plus fermes que celles des Anglo-saxons, notamment à travers les institutions de l'Alliance. Les responsables allemands manifestent une prudente retenue, attentifs à préserver les relations à venir avec un président possible, Poutine, bon germaniste et connaisseur de l'Allemagne.
Une divergence se dessine dans les intérêts occidentaux. Avec la réaffirmation de l'Etat en Russie, les stratégies à long terme des acteurs continentaux peuvent conduire à des évaluations différentes de la situation. La notion générale d'euro-atlantisme coiffe les orientations de l'Alliance et plus précisément des Etats-Unis. Ceux-ci développent une extension aussi large que souple des structures de l'Alliance, permettant d'intégrer ou d'associer selon des modalités variables le maximum d'acteurs en Europe centrale, orientale et en jusqu'en Asie centrale (statut de membre, partenaires pour des opérations spécifiques, conduite d'exercices communs...). Mais la Russie raréfie les coopérations ou cesse de se prêter à cette stratégie, notamment depuis les opérations aériennes au Kosovo. L'opinion publique russe perçoit même comme une trahison les opérations militaires contre le régime de Milosevic, opérations qu'elle assimile à un soutien aux politiques islamistes. Les opérations russes en Tchéchénie deviennent inversement en Russie une lutte contre les extrémistes islamistes, que celle-ci doit mener seule face à un Occident, au mieux inconscient des menaces, au pire utilisateur hypocrite des agresseurs. Une divergence apparaît dans les prises de positions concernant l'Eurasie. Pour les uns, Allemands en particuliers, la Russie assume de fait une fonction de protection et de stabilisation face aux risques de l'Asie centrale ; il importerait alors de resituer les opérations en Tchéchénie dans un contexte plus large. Pour d'autres, les critiques de la répression sauvage en Tchéchénie sont une opportunité supplémentaire pour fragiliser les positions russes, utiliser les déstabilisations en Asie centrale, et avancer dans une stratégie régionale.
Une vision et des choix géopolitiques à long terme s'impose aux Européens pour apprécier les réorientations politiques qui se dessinent dans une Russie frontalière.
Léon Mychkine
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